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Christianisme

"Le salut vient des Juifs", Abbé A.R. Arbez
20/12/2010

Vendredi 17 décembre 2010, sur le site Drzz.info
 


« LE SALUT VIENT DES JUIFS ! »  (évangile selon Saint Jean)

Magnifique page de spiritualité johannique, que la rencontre de Rabbi Yeshua avec une femme samaritaine. Il y a là de quoi nourrir une sincère recherche de l'unité autour des fondamentaux de l'alliance. Démarche salutaire, autant pour des juifs éclatés entre mouvances différentes, que pour des juifs et des chrétiens séparés depuis 19 siècles, et subséquemment, pour des chrétiens cloisonnés entre diverses confessions ! La rencontre de Jésus avec une femme de Samarie, n'est-ce pas le début d'un processus de réancrage et donc de retrouvailles entre membres distanciés d'un même peuple de foi, le peuple des promesses appelé par Dieu à la suite d'Abraham ? Nous savons combien Jésus, rabbi juif très proche du courant pharisien, avait à cœur de vivre des rencontres ouvertes de ce genre, c'est-à-dire en empathie avec des personnes issues de tous les groupes antagonistes au sein du peuple d'Israël. Passionné d'unité, il a lancé des ponts en vivant des moments de dialogue constructif avec tous : les plus légalistes parmi les pharisiens, les sadducéens réfractaires à la foi en la résurrection des justes, les zélotes prêts à la violence pour la libération d'Israël, des pratiquants crispés sur leurs traditions, mais aussi avec d'autres, réceptifs à l'avenir de la fin des temps, d'autres encore, observants rigoureux de la loi de Moïse, ainsi qu'avec des blessés de la vie, ou des égarés, mal vus de la société.

Ce dialogue étonnant avec cette femme de Samarie est une des plus belles pages de St Jean…Dans l'histoire du peuple d'Israël, si souvent menacé par des voisins plus puissants, un éloignement entre Judéens et Samaritains était survenu, en raison de circonstances surtout politiques. De ce fait, chaque communauté avait évolué selon un culte différencié, et des interprétations différentes de l'Ecriture… Si l'évangile de Jean aborde cet épisode, c'est bien sûr selon une « relecture christique d'après Pâque » après que Jésus ait été reconnu par les siens comme messie et sauveur, vivant par delà sa mort.. Avec cette perspective de la fin du premier siècle : suite aux grands bouleversements consécutifs au saccage du Temple et de la ville par les Romains, les différents courants du judaïsme sont quasiment contraints à se réconcilier ou à disparaître. Les Juifs de diverses mouvances sont ici invités à refaire leur unité autour d'une annonce universelle, et par conséquent  - à temps nouveaux, perspectives nouvelles - à laisser aussi la porte ouverte aux sympathisants païens, qui auraient accès au même salut de tous dans le Christ. Ce n'est que vers 90 que le judaïsme rabbinique réagit à ces prises de position audacieuses des judéo-chrétiens en excluant de la Synagogue tous les dissidents (minîm) et en recadrant l'identité juive selon les critères stricts qui lui semblaient incontournables pour sauvegarder la Torah.

Il y a une recherche unitaire qui s'en inspire lorsque les chrétiens séparés se retrouvent autour d'une même foi biblique fondamentale, issus de traditions ecclésiales et de pratiques différentes, pour se remettre entre les mains du même Père des cieux, et demander dans le même Esprit l'intercession du même Christ et retrouver ensemble un visage fraternel, avec l'intention de parler au monde d'une même voix. Le dialogue entre Jésus et la Samaritaine est une entrée en matière pour exposer la théologie élaborée qui mûrit dans les communautés johanniques autour des années 100.

On est frappé par une ouverture d'esprit œcuménique exemplaire dans ce texte de Jean : Jésus, un rabbi judéen né à Bethléem et qui parcourt la Galilée, qui pratique fréquemment au Temple de Jérusalem, vient se ressourcer, près du puits de Jacob, en demandant à boire à une femme de Samarie. Dans l'attitude de Jésus, il n'y a plus cette marginalisation qui ferait que chacun reste cloisonné et figé à jamais dans ses marques historiques. Le rite est fait pour l'homme et non l'homme pour le rite ! Mais on doit prendre ici en compte que la femme samaritaine est beaucoup plus qu'un individu : elle symbolise une province considérée par les autorités de Jérusalem comme infidèle à la foi d'Israël. Par conséquent, les cinq maris successifs évoqués, plutôt que de suggérer des aventures sentimentales personnelles - représentent surtout des croyances communautaires samaritaines stigmatisées par Jérusalem comme idolâtriques.

Il se trouve que, dans la Bible, la notion d'adultère est habituelle pour évoquer l'infidélité dans la foi envers le Dieu de l'alliance, et chaque courant du peuple de Dieu peut objectivement être à un moment ou l'autre qualifié d'infidèle. En hébreu, mari se dit baal, le même mot que celui pour désigner les divinités. C'est à partir de cette réalité dévoilée que la femme samaritaine reconnaît que Jésus est « prophète », dès lors qu'il la rend consciente de ce grand écart spirituel, qui est en fait celui de toute une province juive avec ses croyances équivoques. Dans cette rencontre avec Jésus, voici qu'il est possible de s'abreuver ensemble à la vraie source, celle qui – par delà les clivages – est véritablement aux fondements de la tradition, puisque la scène se passe en ce lieu prestigieux qu'est le puits de Jacob !

Ce puits de Jacob, emblème hébraïque des ressourcements profonds, avec son eau rafraîchissante, aux alentours de midi quand le soleil est implacable, renvoie l'écho de la soif spirituelle de tant de personnes qui souffrent de l'aridité des temps où ils vivent. Cette soif peut aussi être celle de juifs en errance de convictions ou de chrétiens des diverses confessions, souffrant des blessures de leurs divisions. C'est pour suggérer toutes ces attentes vitales que Jésus parle de l'eau vive. Cette "eau vive" est souvent évoquée dans la Bible hébraïque pour désigner la torah, la sagesse donnée par Dieu dans la Loi de Moïse. Ce sont aussi les messages des prophètes d'Israël. L'eau vive est indispensable au croyant qui veut traverser les passages éprouvants de son existence sans tomber d'inanition sur son chemin d'humanité. Alors non seulement l'attitude de Jésus révèle la parole du Dieu Un, celui qui rassemble, mais l'évangéliste nous dit que dans ce cas, Jésus en personne est parole vivante de Dieu. Les premiers disciples le désignaient volontiers comme « torah vivante ».

L'eau du puits est une « eau terrestre ». L'eau jaillissante en vie éternelle que propose Jésus, c'est l'eau d'origine céleste dont parle la Genèse: « Elohim fit le firmament qui sépara les eaux qui sont dessous le firmament d'avec les eaux qui sont au-dessus du firmament »…1.7 (D'où le mot hébreu signifiant l'eau, « maîm » qui est un pluriel). L'évangile johannique suggère que Jésus se situe entre l'eau terrestre et l'eau céleste. Médiateur pascal qui conduit l'humanité à la résurrection et à la vie, il va même passer du rôle d'assoiffé, qui a besoin d'eau, à celui de désaltéreur, qui donne à boire. Et toute personne qui adhérera à cette messianité acquerra la même possibilité de désaltérer les autres, tous ceux et celles qui recherchent le sens fondamental de leur vie sur terre. Dans cet évangile, il est bon de souligner la conclusion du texte qui retentit comme une profession de foi: au v.22: « le salut vient des juifs! ». Paradoxalement, alors qu'il y a dans l'évangile de Jean tant de passages à tonalité antijudaïque, (reflet des tensions de la fin du premier siècle, et non de l'époque même de Jésus), on trouve là un point doctrinal significatif de l'époque apostolique. Dimension essentielle pour la compréhension des relations des chrétiens avec le peuple d'Israël. Des relations tellement chargées d'histoire tragique au cours des siècles passés, donc encore bien difficiles aujourd'hui, par exemple dans l'absence de prise de conscience chrétienne autour des événements actuels de Jérusalem.

Mais il y a dans cette affirmation « le salut vient des juifs » sans doute une clé inestimable pour pouvoir retrouver les fondements de notre unité entre juifs et chrétiens ainsi qu'entre chrétiens séparés. Après des siècles d'antijudaïsme chrétien, la shoah est survenue. Puis au lendemain de cette tragédie innommable, en 1947, il y a eu Seelisberg, la conférence qui a tenté de lancer un nouveau processus de relations entre chrétiens et juifs. Ensuite, l'Etat d'Israël a pu renaître en 1948, dans les souffrances d'un enfantement menacé. Le dernier Concile en 1965 a permis de nombreuses initiatives qu'il faut saluer. Mais il semble que nous ne soyons qu'au début du chemin, car il y a encore tant à faire entre chrétiens pour converger ensemble vers la fidélité vivante à la source commune que nous partageons avec le peuple de l'alliance ! L'évangile de la Samaritaine vient nous rappeler que les chrétiens des diverses confessions ont leurs racines et leur inspiration actuelle non pas dans les philosophes de la Grèce, non pas dans les traditions romaines, ou dans les développements culturels anglo-saxons contemporains, mais dans la tradition vivante d'Israël. « Le salut vient des juifs! ».

Avant Jean, c'est ce que Paul avait résumé par une petite phrase sous-estimée, dans son épître aux Romains :"Ce n'est pas toi qui portes la racine, c'est la racine qui te porte!". A travers le Christ Vivant, nous sommes de ce fait aujourd'hui en relation avec Abraham, Isaac, Jacob-Israël, Joseph, Moïse et Josué, David et Salomon, avec les prophètes dont les paroles lumineuses accompagnent les liturgies, avec les psaumes, bases des prières quotidiennes, avec Jean le Baptiste, avec Marie, avec Pierre, André, Jacques et Jean, avec Paul et les premiers missionnaires évangéliques… Face à cette réalité, l'amnésie des chrétiens devient vite une forme arrogante d'apostasie, car Pâque et Pentecôte viennent des fêtes juives, et baptême et sainte cène sont issus des rituels juifs. L'antijudaïsme, les Eglises le condamnent officiellement, mais il est clair qu'il reste encore prégnant dans les mentalités de certains hiérarques et de milieux chrétiens typés. Lorsqu'on s'entête à ignorer cette continuité judéo-chrétienne, alors s'instaure la rupture spirituelle, au sens d'un athlète qui subit un choc : si la colonne vertébrale est rompue, c'est la paralysie ou la mort.

Il nous faut donc au plus vite, après les ondes de choc de l'antijudaïsme séculaire, retrouver la continuité et la parenté fondamentales reçue en toute gratuité, dans le Christ, avec le peuple juif. Il faut être conscient que les juifs d'aujourd'hui bénéficient de l'alliance, prioritairement à nous, chrétiens, et qu'il y a entre eux et nous à ce titre une vraie fraternité, à approfondir de manière bénéfique pour tous. Cela nous invite, chrétiens de diverses confessions, à l'humilité: car ni l'Eglise catholique, ni l'Eglise réformée n'ont séparément ou ensemble de monopole sur le Dieu de la Bible, sur la foi biblique des pères ; et pour cette raison, nos engagements de croyants ne tiennent leur crédibilité que de notre enracinement dans le peuple élu, qui restera à jamais celui de nos « frères aînés ». C'est pourquoi, comme la Samaritaine, nous pouvons boire ensemble à la même source d'eau vive pour régénérer notre appartenance à l'alliance et notre fidélité au Dieu d'Israël. Loin de toute dérive païenne, partageons le désir de Jésus demandant au Père de rassembler ses divers « adorateurs en Esprit et vérité » pour en faire des témoins des temps à venir !

 

© Abbé Alain René Arbez

Abbé