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Shoah

« Il y en a assez de la Shoah », par Guy Millière
05/02/2011

[Une fois de plus, Guy Millière nous gratifie d'un grand texte, d'autant plus utile qu'il dit beaucoup de choses très importantes en très peu de mots. J'ai connu peu de non-Juifs qui aient intériorisé la Shoah à ce point. Mais ce qui rend la réflexion de Millière plus impressionnante encore, c'est sa lucidité prophétique. Il se trouve que lui et moi, si différents que nous soyons (ne serait-ce que parce que je suis croyant et que j'ai foi en l'accomplissement des Ecritures, ce qui, sauf erreur, n'est pas son cas), nous avons la même perception de la réitération inéluctable d'une guerre contre les Juifs. Personnellement, je ne parle pas de Shoah, car je suis convaincu qu'il ne s'agira pas de cela. Selon moi, les Juifs, si – ou plutôt quand – ils seront attaqués par les nations, comme l'annoncent clairement plusieurs prophètes, vendront très cher leur peau. Ils ne se laisseront certainement pas mener à l'abattoir comme leurs ancêtres. Et surtout, ils ne seront pas seuls, car Dieu combattra pour eux. Comme l'ont entrevu certains rabbins anciens et l'ont pressenti certains penseurs juifs contemporains, quand Israël sera à toute extrémité et qu'il semblera que les nations coalisées seront sur le point de l'anéantir, après de très lourdes pertes et alors qu'ils seront dans un état de dénuement et de détresse extrêmes, que les prophètes ont annoncé par avance, Dieu interviendra en leur faveur. En se dressant contre Israël, les nations révoltées découvriront, à leurs dépens, la vérité de cette prophétie : "Qui vous touche m'atteint à la prunelle de l'œil" (Za 2, 12). Je n'en dirai pas plus ici, faute de place d'abord, mais surtout parce que, moi aussi, j'ai écrit un livre qui traite assez largement de ces choses (parution fin février ou début mars). Un mot maintenant sur la relativisation de la Shoah, présentée comme une tragédie PARMI D'AUTRES. On peut lire, dans l'ouvrage d'un historien américain chrétien, hélas trop peu lu, la réflexion suivante qui devrait être inscrite au frontispice de tous les instituts de la mémoire de la Shoah : « Mettre sur le même plan le génocide des Juifs et l'oppression infligée aux autres Européens, c'était, comme le dit  Willem Visser't Hooft, l'un des hommes d'Église les plus en vue dans le monde, "une dangereuse demi-vérité qui ne pouvait que servir à détourner l'attention du fait qu'aucune autre race ne s'[était] trouvée, devant la possibilité d'avoir chacun de ses membres […] menacé de mort dans les chambres à gaz". » (David S. Wyman, L'abandon des juifs, les Américains et la Solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 430). (Menahem Macina).]


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Sur le site Drzz, 29 janvier 2011

Jeudi 27 janvier, je me rendais à l'enterrement d'un ami, Jean Mandelbaum. Jean a mené une vie exemplaire. Parti de rien, il est devenu créateur d'entreprises, conseiller de gouvernements, auteur, fondateur de cercles de réflexion. Il a affronté la maladie comme il a mené sa vie : avec un courage et une lucidité exemplaires. Il n'avait pas peur de la mort. Il l'avait vue de près. Il a fait partie, pendant la Seconde Guerre mondiale, des enfants juifs qui ont dû vivre cachés, à la merci d'une dénonciation. Son père a été arrêté, grâce à la lettre anonyme d'un bon Français pétainiste, et il n'a échappé à la déportation vers Auschwitz qu'en parvenant à s'évader, et en vivant lui-même caché jusqu'à la Libération. Les parents de Jean étaient d'un milieu modeste et parlaient mal le français. Jean s'est peu intéressé au judaïsme, jusqu'à ses derniers jours. Il a vu un rabbin alors qu'il se savait condamné, pour lui dire que s'il était agnostique, il n'avait jamais cessé de savoir qu'il appartenait au peuple juif, et l'une de ses dernières volontés a été que, sur son cercueil, soit posé, au cimetière, le drapeau portant l'étoile de David, et que le rabbin à qui il avait parlé lise le Kaddish. 

Jeudi 27, c'était aussi le jour de la commémoration internationale de la shoah. Je le signale, car si on en a parlé en Israël et aux Etats-Unis, en France, ce fut le silence complet. Pas un seul article dans la presse, pas une mention dans les journaux télévisés. La raison de cet état de fait est simple, et on en a eu de multiples illustrations ces derniers jours, j'en ai traité ici : il y a un mouvement de lassitude vis-à-vis de toute évocation de la shoah, qui conduit à en parler moins, ou à des heures très tardives, et qui pousse certains à considérer qu'il faudrait effectivement moins en parler pour que la lassitude, qui tourne parfois à l'irritation, ne se transforme en irritation contre les Juifs, et ne vienne alimenter l'antisémitisme. La semaine dernière, dans une émission de grande écoute, sur RTL, un chroniqueur dont je tairai le nom a eu ce cri du cœur, qu'on n'aurait pas entendu, j'en suis sûr, voici quelques années : « il y en a assez de la shoah ».

Je dirai, une fois de plus, que la réponse à cette lassitude qui vient ressembler à une irritation, ne consiste pas, à mes yeux, à se taire, ou à parler d'autre chose, mais à expliquer :

1. Il existe une volonté de parler le moins possible de la shoah, qui est très ancienne en France, et qui me semble très lourdement significative. Cette volonté était là, déjà, après la guerre.

Comme de nombreux survivants des camps l'ont dit, la vérité n'intéressait personne. En 1967, le Général de Gaulle pouvait oser son ignoble phrase sur le "peuple dominateur". C'est à la fin des années 1970, avec la diffusion de la série Holocauste, puis, plus tard avec le film Shoah, de Claude Lanzmann, que nombre d'Européens ont feint de découvrir l'horreur, et ont accepté un « devoir de mémoire ». Ce devoir a été circonscrit dans le temps, classé dans un dossier désormais archivé. Sur ce dossier on a écrit « repentance », et on a commencé à mettre dans la même rubrique de multiples autres « repentances », jusqu'à ce que certains décrètent le trop plein, et disent qu'il fallait sortir de la repentance. Nous en sommes là : la shoah se trouve comparée à d'autres crimes, jusqu'à sembler n'être qu'un crime parmi d'autres ; et on décrète qu'il faut tout à la fois se souvenir, modérément, de tous les crimes, et tourner la page.

La vérité est que l'Europe n'a jamais assumé de s'être rendue coupable d'un crime abominable, de l'avoir commis en commun, car quasiment tous les peuples et pays d'Europe ont contribué au crime, et de l'avoir préparé longtemps à l'avance en tolérant et pratiquant l'antisémitisme. 

2. Il existe un antisémitisme européen qui était là avant la shoah, qui s'est calmé un peu pendant trois ou quatre décennies, et qui renaît, sous d'autres atours, sans toujours dire son nom, entretenant une relation de synergie vénéneuse avec l'antisémitisme musulman, très virulent, et exporté directement du monde arabe.

La vérité est que l'antisémitisme ne se trouve pas alimenté parce qu'on parlerait trop de la shoah, ou qu'on en aurait trop parlé : il est là et il renaît de toute façon. La lassitude qui se change en irritation vient de la remontée de l'antisémitisme en Europe, et c'est parce que l'antisémitisme remonte que des gens trouvent que, décidément, on parle trop de la shoah, et non l'inverse.

Ne plus parler de la shoah, ou accepter de la relativiser, ne fera pas baisser l'antisémitisme, et permettra au contraire aux Européens de se laver plus aisément les mains du crime, et de nier sa singularité : seule tentative d'extermination totale d'un peuple par des moyens industriels, sur le sol européen, par des Européens. 

3. Il existe, tapi au fond de l'âme européenne, une forme de « bête immonde », pour reprendre l'expression de Brecht, qui était là au dix-neuvième siècle, et encore au vingtième siècle, où l'ère nazie en a constitué l'apothéose. Mais cette « bête immonde » n'est pas morte du tout. Cesser de la traquer et de la dénoncer, ou la traquer et la dénoncer de manière parcellaire et mutilée, ne fait que lui permettre de grandir. Elle n'est pas seulement dans l'extrême droite où un vieux chef borgne pouvait parler de « point de détail » de l'histoire, ou chez les nostalgiques de Pétain. Elle est chez tous les totalitaires, et il s'en trouve aussi beaucoup à l'extrême-gauche. Elle n'est pas très loin chez tous les bien-pensants qui, ces derniers temps, trouvaient que le « lobby juif » exagérait, et disaient qu'on pouvait être un grand écrivain très honorable et, en même temps, avoir appelé à l'extermination des Juifs d'Europe. Elle est chez tous ceux qui, sans même s'en rendre toujours compte, diabolisent l'Etat du peuple juif, le traitent comme un Etat à part, et portent sur lui le même regard discriminant que celui que leurs grands parents pouvaient porter sur les Juifs en Europe. 

La vérité est que l'atmosphère est très malsaine en Europe, que l'Europe n'a pas du tout renoncé à ses vieux démons. Et ne pas le dire n'empêchera pas les vieux démons d'être là. 

Je ne sais s'il existe une solution, mais se taire, parler moins, parler d'autre chose, équivaut à accepter ce qui se prépare. Jean-Claude Milner a publié, voici quelques années, un livre appelé Les Penchants criminels de l'Europe démocratique. Il n'a rien perdu de son actualité, et il faut le relire.

Je viens d'achever moi-même la rédaction d'un livre sur ces sujets, je l'ai dit. Il paraîtra au printemps. Il s'appellera Comme si se préparait une seconde shoah. Le titre peut paraître pessimiste. Il l'est. 

Je ne dis bien sûr pas qu'une seconde shoah aura lieu : juste que des prédispositions mentales se mettent en place, qu'il ne faut pas du tout prendre à la légère.

 

© Guy Millière

 

[Texte aimablement signalé par O. Peel.]

Mis en ligne le 29 janvier 2011, par Menahem Macina, sur le site France-Israel.org