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Christianisme

Du « frère aîné » aux « pères dans la foi » : Benoît XVI et les juifs, par Menahem Macina
05/02/2011

Dépêche reprise du site catholique Zenit, Rome


[J'ai isolé, pour le commenter comme il le mérite, ce passage d'un texte plus substantiel de Benoît XVI consacré aux actes et dires du pape sur ce thème, mis en ligne sur notre site: "Quelques extraits de textes du pontificat de Benoît XVI sur la Shoah". (Menahem Macina).]


Les Juifs, nos « pères dans la foi »

Il semble que le pape ait fait faire un saut à la réflexion sur les rapports entre juifs et catholiques dans son livre-entretien avec Peter Seewald « Lumière du monde » (Bayard 2011) en employant cette expression : « nos pères dans la foi ».

Benoît XVI évoque sa formation théologique et le lien inextricable entre Premier et Nouveau Testament. Il ajoute : « Nous avons été touchés en tant qu'Allemands par ce qui est arrivé sous le IIIe Reich, et nous nous en sommes d'abord tenus à regarder le peuple d'Israël avec humilité et honte, et avec amour », avec un impact non-indifférent sur sa pensée théologique.

A propos des « frères aînés », il fait observer : «  Les juifs n'aiment pas trop entendre les mots « le frère aîné », que Jean XXIII employait déjà. Dans la tradition juive, le « frère aîné », Ésaü, est aussi le frère réprouvé. On peut quand même employer ces mots parce qu'ils disent quelque chose d'important. Mais il est exact que les Juifs sont aussi nos « pères dans la foi ». Et ces mots rendent peut-être encore plus visible la manière dont nous sommes liés. »

Anita S. Bourdin


Il pourra paraître exorbitant de ma part de faire la leçon à l'éminent théologien qu'est le pape Benoît XVI, dont les nombreux ouvrages et articles attestent le savoir remarquable. Pourtant, et c'est là que le bât blesse, si Joseph Ratzinger est, à l'évidence, un grand théologien, que ses connaissances en ecclésiologie et en patristique sont considérables, il a de grandes lacunes en matière de théologie biblique.

Certes, il pratique beaucoup la lecture de l'Ecriture, mais c'est, de son propre aveu, une Lectio divina chrétienne. J'en donne, ci-dessous, une définition simple, reprise de l'encyclopédie électronique populaire Wikipedia :

La Lectio divina est une expression latine qui signifie lecture des textes divins, spirituels, ou des Saintes Écritures, et qui représente une méthode de prière et de lecture des Écritures destinée à entrer en communion avec Dieu et à fournir une compréhension spirituelle spéciale. C'est une manière de prier avec l'Écriture qui appelle à étudier, réfléchir, écouter et, finalement, à prier à partir de la Parole de Dieu.

On retiendra l'expression-clé : « compréhension spirituelle spéciale ». On sent ici l'empreinte fondatrice du maître, en la matière, même s'il est loin d'être le seul : l'Alexandrin Origène (1).

Je n'ai rien à redire à cette Lectio divina, qui a incontestablement nourri, de manière parfois remarquable, la compréhension chrétienne des Ecritures, sauf qu'elle est enracinée dans une conception qui est évidemment inacceptable pour les Juifs, à savoir : que toute l'Ecriture, et spécialement ce que les Chrétiens appellent « l'Ancien Testament », et les Juifs, le Tanakh, n'est qu'une préfiguration de l'œuvre de salut accomplie en Jésus Christ.

Ce n'est pas le lieu de discuter de cet aspect fondamental de la foi chrétienne, encore moins de jeter sur lui un quelconque anathème juif. Ce que je m'efforce d'établir ici, c'est qu'une telle perception de l'Ecriture n'est pas la meilleure manière d'écouter ce que les Juifs ont à dire aux Chrétiens en matière de sens des Ecritures et tout spécialement d'accomplissement des prophéties, conformément au mystérieux dessein de Dieu concernant tant le peuple juif que les nations chrétiennes.

Evidemment la formulation « nos pères dans la foi », pour désigner la relation spirituelle entre le peuple juif et les Chrétiens, ne manque pas d'attrait, mais nous devons nous demander si elle est juste.

Remarquons tout d'abord qu'elle n'est pas biblique. La formule « nos pères », « vos pères », et d'autres apparentées, ne figure que dans des contextes où l'écrivain sacré s'adresse à des Juifs. Paul, qui est la référence majeure en matière d'approfondissement de ce qu'il considère comme un « mystère », à savoir le dessein de Dieu concernant les Juifs et les Chrétiens, n'utilise ces expressions que par référence aux Juifs.

Les Pères sont généralement, les Patriarches, mais aussi le peuple juif dans son ensemble, en tant que sujet et acteur des événements relatés dans les Ecritures.

Jamais les Apôtres (qui étaient tous Juifs, rappelons-le) ne s'adressent aux croyants au Christ issus de la gentilité (les nations) en disant « vos Pères ». Et pour cause: la relation Juifs-chrétiens n'est pas parentale, même au sens spirituel. Sinon, il faudrait dire d'Eve qu'elle est la fille d'Adam. L'exemple est prégnant. Et les Pères de l'Eglise n'ont pas manqué d'utiliser cette analogie, en parlant de l'Eglise issue, comme Eve, du flanc du Christ. Témoin, entre autres (2), ce développement de Saint Hilaire de Poitiers (né en 315, mort en 367) :

Lorsque le Seigneur, qui fit l'homme et la femme, a parlé d'"os de ses os" et de "chair de sa chair", il a annoncé lui-même, par Adam, ce qui avait été accompli tout entier en Adam lui-même. Il n'a pas enlevé aux faits leur titre de crédibilité et Il a montré que ce qui s'accomplissait dans un autre était une préfigure [lire : préfiguration] dont il était la source. Puisque le Verbe, en effet, s'est fait chair et que l'Église est membre du Christ, elle qui, du flanc de celui-ci a été engendrée par l'eau et vivifiée par le Sang, puisque, par ailleurs, la chair dans laquelle est né le Verbe subsistant avant tous les siècles, en tant que Fils de Dieu, subsiste parmi nous sacramentellement, Il nous a enseigné clairement qu'Adam et Ève étaient le type de sa personne et de son Église, car Il nous fait connaître par la communion de sa Chair que cette Église a été sanctifiée après le sommeil de sa mort.

(Traité des Mystères – Adam et Eve préfigure du [sic] Christ et de l'Eglise.)


Le moment est venu, au terme de ce trop bref article – dont on voudra bien excuser le caractère imparfait, parce qu'exploratoire –, de tenter d'évaluer ce qui a pu pousser Benoît XVI à utiliser ce symbolisme parental pour esquisser une théologie, qui se veut biblique, mais ne l'est pas, de la relation spirituelle entre le christianisme et le judaïsme.

Cette conception papale me semble guidée, consciemment ou non,  par l'incoercible espérance chrétienne de l'attente de la conversion des Juifs, à la lumière de la prophétie de Malachie, comprise à la manière chrétienne :

Ml 3, 24 : Il ramènera le cœur des Pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs Pères, de peur que je ne vienne frapper la terre d'anathème.


Pour conclure, je dirai que je n'ai jamais entendu exprimer, dans les milieux juifs où j'évolue, la perception selon laquelle, à en croire Benoît XVI, l'expression « frère aîné » évoquerait « 
Ésaü, qui est aussi le frère réprouvé ».

A ce titre, au moins, je conseillerais respectueusement au pape de ne pas innover en la matière et de s'en tenir à la formule, inspirée, de son vénérable prédécesseur, aimé des Juifs précisément : « Les Juifs sont nos frères aînés » (3).

 

© Menahem Macina

 

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(1) J'emprunte ce qui suit au résumé succinct mis en ligne sur le site Fsj :

« Héritier de Clément d'Alexandrie, il [Origène] marque un tournant irréversible de la pensée chrétienne, en fondant la théologie dans l'explication de l'Écriture, ou mieux, en réussissant la parfaite symbiose entre théologie et exégèse. Le noyau de son œuvre consiste dans la triple lecture de la Bible : une première lecture la plus fidèle possible, à partir de l'hébreu et des différentes traductions en grec, puis les commentaires du texte, verset par verset, et enfin la prédication, Origène faisant passer ses auditeurs du sens littéral à l'interprétation morale et enfin au sens spirituel du texte biblique. Il parvient ainsi à une véritable lecture chrétienne de l'Ancien Testament qui montre l'unité profonde de toute la Bible. »

(2) Voir aussi la longue méditation de Jean Chrysostome intitulée : "Les relations entre mari et femme".

(3) Et, entre autres, cette phrase : « Vous êtes nos frères préférés et, d'une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés » (Voir "« Nos frères aînés ». Allocution du Pape Jean-Paul II à la Synagogue de Rome (13 avril 1986)".


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 Mis en ligne le 28 janvier 2011, par Menahem Macina, sur le site France-Israel.org