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Éditorialistes

Un petit forfait entre amis: quand Alain Finkielkraut reçoit Stéphane Hessel en compagnie de François Zimeray, par Jean-Pierre Bensimon
16/02/2011

Pour Raison Garder, le 13 février 2011

Sur le site Objectif-info


Pourquoi donc Alain Finkielkraut a-t-il reçu Stéphane Hessel, le 12 février, dans son émission radiophonique hebdomadaire ? (1). Il s'agissait de débattre autour de l'opuscule "Indignez-vous !" du médiatique vieillard. Des commentaires abondants ont souligné le néant de pensée comme le néant de vision de ce texte minuscule, une espèce de degré zéro de l'anti-sarkozisme d'extrême gauche (2). L'homme, par ailleurs, Finkielkraut ne l'ignore pas, a fait de la distillation d'une haine inépuisable d'Israël sa raison d'être, au soir de sa longue vie. Son discours, particulièrement sommaire, se déroule en totale indifférence aux faits, sans épaisseur historique ni conceptuelle. On imagine difficilement que le contempteur du droit de l'hommisme ait pu attendre d'un bref débat radiophonique avec ce personnage le jaillissement d'une quelconque idée ou un simple retour à la raison. Obligation imposée par France-Culture, volonté de surfer sur un phénomène éditorial aussi consternant qu'instructif (la brochure est déjà vendue à plus d'un million d'exemplaires), désir de donner le gage du politiquement correct pour ne pas être rayé de la grille des programmes ?

Peu importe en définitive. Attendant de pied ferme son invité, notre philosophe avait convoqué pour l'assister, François Zimeray, l'ambassadeur national des droits de l'homme. Un choix en principe judicieux puisque l'incertaine participation de Hessel à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme est le principal titre qui l'autorise à statuer sur ce qui est moral ou pas sur la planète. La balance de la légitimité morale ainsi équilibrée, on allait voir ce qu'on allait voir.

Finkielkraut ouvrait alors de la façon suivante le débat sur "la Palestine" :

« Dans un deuxième temps il y a toute une réflexion sur la Palestine, "Mon indignation à propos de la Palestine, la Bande de Gaza la Cisjordanie, l'occupation israélienne", et là, bien sûr, on peut et on doit s'inquiéter de la persistance de cette occupation, de la politique extrêmement crispée de l'actuel gouvernement israélien qui a même fait plier Obama, en tout cas pour le moment... »

L'hôte de Hessel n'a encore posé aucune question. Nous sommes ici hors débat, c'est-à-dire sur des constats qu'il estime évidents et incontestables. Qui discuterait pour savoir si le soleil se lève bien à l'est, ou si la terre est bien ronde. En substance, le problème irrécusable de la "Palestine", c'est l'occupation et la politique "crispée" du gouvernement israélien, tellement obstinée que même Obama a plié, à une pointe de menace près, « pour le moment ». L'idée que "l'occupation" puisse être une pure construction des propagandes "rouges-vertes", que Mahmoud Abbas et les siens puissent peut-être endosser quelques responsabilités dans l'impasse des négociations, n'a pas à effleurer l'auditeur, son attention doit être attirée ailleurs.

Et c'est à partir de cet énoncé que s'ouvre légitimement la discussion:

 

« ... la question que je pose c'est pourquoi cette polarisation ? Au fond la tendance de l'indignation à remplacer les problèmes par des ennemis, mais des ennemis il y en a beaucoup, notamment des ennemis des droits de l'homme, alors pourquoi celui-là et celui-là exclusivement ? N'y a-t-il pas quand même en matière des droits de l'homme d'autres sujets de mobilisation, peut-être plus urgents encore que la question israélo-palestinienne. »

La mise en cause de Hessel est là et uniquement là, son analyse de la "Palestine" est validée, mais il oublie les situations comparables ou pires. La perche est tendue, l'invité a la parole pour dire les horreurs insoutenables qu'il a vues à Gaza... et faire amende honorable, comme preuve de son objectivité : « [il ya des régions] plus dévastées, plus affreuses, probablement plus inhumaines que ne l'est la situation des Palestiniens même à Gaza, où ils sont particulièrement en souffrance ».

Zimeray allait-il balancer les évidences de Finkielkraut, que l'on n'interroge pas, par de vraies questions ? Voici son approche:

« ...vous insistez sur cette cause qui mérite d'être défendue [...] vous avez choisi de mettre la lumière sur un lieu de souffrance, un lieu de désespérance où je suis allé moi-même deux fois, nous devions même y aller ensemble, il y a quelques temps. »

Pour l'ambassadeur, si la cause à laquelle Hessel s'est voué « mérite d'être défendue », elle doit l'être sur le même mode accusateur, puisque l'autre terme, Israël, a produit chez les Palestiniens "souffrance" et "désespérance". Il va exprimer des émotions parfaitement en phase avec de celles de Hessel, et même lui demander d'aller plus loin pour plus d'efficacité :

« ... est-ce que vous ne croyez pas, par ailleurs, que la meilleure façon de défendre les Palestiniens c'est aussi de trouver les mots qui touchent les Israéliens, et qui leur fassent toucher du doigt la difficulté d'être, de vivre à Gaza, de vivre sans perspectives ? Moi je l'ai ressenti comme vous l'avez ressenti, et vraiment cette émotion m'a accompagné et a été importante pour moi dans ma compréhension. Pourquoi vous ne faites pas ce chemin-là d'aller parler aux Israéliens comme vous parlez aux Palestiniens et inversement ?... »

Zimeray fait ensuite état de sa divergence, la visite de Hessel au chef du Hamas. Finkielkraut à son tour appuiera sur ce point, l'un et l'autre donnant en même temps à Hessel gage sur gage de leur accord sur l'essentiel, la nature fautive d'Israël :

Finkielkraut :

« Tout cela ne doit pas nous empêcher de critiquer l'actuelle politique israélienne qui mène en effet à l'impasse ; les Israéliens devraient montrer - c'est le moins qu'on puisse dire - un peu de bonne volonté, et pour sauver sa coalition, Netanyahou ne le fait pas... »

Zimeray :

« ...encore une fois je ne viens pas vous dire qu'il ne faut pas en parler [du problème israélo-palestinien], je ne viens pas vous dire qu'il n'y a pas de problème et je ne viens pas vous dire que les Israéliens sont innocents... »

Puisque l'unanimité des trois débatteurs est faite, puisque les Israéliens sont bien coupables, Hessel saisit vite et fort l'occasion offerte de proférer l'un de ces morceaux d'anthologie dont il a le secret:

« ...je rappelle que si j'y ai été appelé [à Gaza] c'est par des amis juifs, des amis israéliens qui nous disaient : "Vous les Juifs de France, venez, venez voir ce que votre pays, le pays que vous aimez, le pays que vous avez raison d'aimer et d'appuyer, [venez voir] ce à quoi il s'est laissé aller", c'était un appel auquel je n'ai pas résisté. J'y suis allé, avec des amis comme Martin Hirsh, comme Jean-Jacques Salomon, comme Raymond Aubrac, tous Juifs, et qui ont constaté, comme moi et comme nous venons de le dire tous les trois, que le gouvernement israélien faisait une politique dangereuse et en tout cas pas efficace... »

Quand, pour clore le chapitre, Finkielkraut fait à Hessel la critique mortelle, les 3 millions de réfugiés palestiniens de 1948, inventés par lui dans un grand moment de transport antisémite, il épargnera au grand homme l'épreuve d'une justification impossible en donnant d'autorité la parole à Zimeray.

Résumons à présent.

Comme le dit justement le dernier nommé, tous trois, Finkielkraut, Zimeray, Hessel, ont condamné, au diapason, Israël, l'occupation, l'action de son gouvernement, sa responsabilité dans l'impasse d'aujourd'hui. Ils ont divergé sur deux points : l'importance exclusive donnée à ce conflit et l'opportunité de la visite aux autorités du Hamas.

Le petit forfait, le tour de passe-passe de grand art de Finkielkraut, c'est d'avoir imposé son diagnostic, sa vision, comme vérités d'évidence, inéligibles au débat, interdites de questionnement. L'attention de l'auditeur étant insensiblement déplacée vers des aspects annexes, l'oubli des autres drames, la rencontre avec Haniyeh, il sera privé de la possibilité d'aborder l'essentiel : les Palestiniens veulent-ils vraiment la paix, Israël est-il vraiment responsable de l'impasse ?

L'observateur le moins attentif du monde sait pourtant un certain nombre de choses :

1) que le gouvernement Netanyahou, dès son installation en avril 2009, a demandé l'ouverture immédiate de négociations ;

2) qu'en juin 2009, à Bar Ilan, Netanyahou fit sienne la solution à deux Etats ;

3) que son gouvernement a gelé les constructions dans les implantations durant dix mois, en signe de bonne volonté à l'endroit des Palestiniens, et que des négociations sans conditions préalables ont été ouvertes sous l'égide de l'administration Obama au début septembre ;

4) que c'est Obama qui a retiré son offre compliquée pour une prolongation de trois mois supplémentaires du gel des constructions, alors qu'Israël était prêt à y consentir ;

 

5) que c'est Mahmoud Abbas et son état-major qui ont refusé, d'emblée, la négociation, puis imposé un système invraisemblable de négociations "indirectes", enfin consenti, la mort dans l'âme, à s'asseoir un mois autour de la table, avant de la quitter brusquement faute de [réussir à] imposer leurs injonctions préalables.

En un mot, s'il y a impasse c'est parce que les Palestiniens ne veulent pas d'un accord négocié. Parce que, dans une tradition désormais séculaire, ils ne veulent toujours pas d'une souveraineté non musulmane sur ce qu'ils estiment être une terre sacrée de l'Islam.

De tout cela, Alain Finkielkraut et son compère Zimeray n'ignorent rien. Mais ils préfèrent non seulement le taire mais littéralement l'effacer, l'interdire de figurer dans la problématique du conflit, condition sine qua non pour endosser la tunique confortable du procureur d'Israël. Ce faisant, ils s'alignent sur le narratif palestinien de la façon la plus détestable qui soit, celle qui dissimule le cadavre en train de se décomposer dans le placard palestinien, tout en barbouillant Israël de ses miasmes.

Suite à ce duel à fleurets mouchetés avec une grande figure de l'extrémisme "rouge-vert" contemporain, l'un conserve son émission, sa chaire et sa tribune tout à la fois, l'autre, son poste d'ambassadeur des droits de l'homme […].

 

Jean-Pierre Bensimon

 

© 2007, 2010 Objectif-info.fr.

 

Notes

(1) L'émission est temporairement consultable à l'adresse : http://www.franceculture.com/emission-repliques-les-vertus-de-l-indignation-2011-02-12.html.

(2) Un succès que l'on peut rapprocher de celui de « L'horreur économique », un texte invraisemblable de Viviane Forrester, publié en 1996.

 

Mis en ligne, le 16 mai 2011, par Menahem Macina, sur le site debriefing.org