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Éditorialistes
Menahem Macina

Confession d'un correcteur exaspérant, Menahem Macina
09/03/2011

Repris du site de France-Israël, 28 juillet 2010 


Certain(e)s le savent, j'agace prodigieusement certains collègues blogueurs et webmestres en raison de ce qu'ils considèrent comme une vilaine manie et une insupportable prétention – je veux parler de ma propension à rectifier l'orthographe des articles que je mets en ligne sur les sites que je gère. Mes « sic » tapent sur les nerfs, et c'est pire encore quand, pour des raisons que je n'ai pas le temps d'exposer ici, je fais remarquer que j'ai dû corriger tel texte fautif, ou quand j'ose (prétentieux que je suis !) traduire sur nouveaux frais un texte en langue étrangère qui a déjà fait l'objet d'une traduction que, à tort ou à raison, je considère comme déficiente et inamendable.

Ceci m'amène à rappeler ici une situation analogue qui remonte à plusieurs années et qui m'avait valu l'inimitié, voire l'ostracisme de webmestres, blogueurs et internautes qui voyaient dans ce mien perfectionnisme - dont le seul but est de ne mettre en ligne que des textes aussi irréprochables que possible - une preuve de mon inconcevable prétention et de l'énormité de  mon ego.

Or donc, que je vous conte la chose…

 

Vraie ou fausse, l'anecdote a fait la joie des jeunes et des moins jeunes, il y a quelques décennies. Elle relate l'énorme bévue commise par un candidat au bac, dans une pesante dissertation sur la littérature du XIXe siècle. Après avoir évoqué la figure incontournable du célèbre critique littéraire Sainte-Beuve (1), l'élève poursuivait, quelques lignes plus loin : « Comme disait LA SAINTE… »

Recalé, qu'il avait été, ce cancre…

Qu'on me pardonne l'enchaînement, mais, il y a environ sept ans, une bévue bien plus considérable s'est étalée pendant plusieurs jours sur un respectable site d'information dirigé par une grande journaliste, sans que personne ne l'ait remarquée ni… épinglée.

Méchante langue que je suis, je vous en livre perfidement la teneur.


Sous le titre racoleur, "Traduction de l'éditorial scandaleux de « Maariv » sur Chirac « l'antisémite » et le « collaborateur »", ce site s'était hâté de mettre en ligne une version française de l'original hébreu (2), dans laquelle on pouvait lire : "Chirac s'est ainsi rangé aux côtés des plus
farouches antisémites qui ont accusé Alfred Dreyfus de CRIME RITUEL…"

Pour un scoop, c'était un scoop ! Mais que la hâte est mauvaise conseillère !

« Pour situer le niveau des connaissances générales de l'auteur de la traduction par rapport à la moyenne générale française », avais-je écrit alors, « je ne saurais trop recommander à l'honorable rédactrice en chef de ce site de réaliser un micro-trottoir et de poser à des passants de tous âges, pris au hasard, la question : "De quoi avait-on accusé le capitaine juif Dreyfus", et je gage, qu'à part quelques ignares indécrottables, la réponse eût jailli, facile : "de TRAHISON !". »

J'entends d'ici les futés défenseurs inconditionnels de ce site et de sa rédactrice en chef, qui en auront découvert l'identité, malgré mes efforts méritoires pour préserver leur anonymat : « Eh bien soit, c'était une faute de traduction. Cela arrive. Tout le monde n'est pas censé 'savoir' l'hébreu ! »

Justement, c'était bien là le problème. La traduction n'était pas signée. Dès lors, à qui demander des comptes pour cette bourde de taille – qui mérite de figurer dans le Guiness Book of Records des bêtises journalistiques ? J'ai donc vérifié, sur l'original hébreu de l'éditorial, ce qu'avait écrit exactement le journaliste. – Or, le texte semblait exonérer la journaliste française de toute responsabilité. Son collègue israélien, qu'elle étrillait consciencieusement, pour avoir osé traiter le Président Chirac de « collaborateur », avait bien utilisé une expression qui, mot à mot, pouvait se traduire par fausse accusation (ou calomnie) de sang.

Explication.

·         L'expression hébraïque employée était ‘alilat dam – mot à mot, accusation de sang. C'est-à-dire accusation de crime de sang, ou accusation susceptible de coûter la vie à celui ou celle qui en est l'objet.

·         Il est vrai que la formule est fréquemment utilisée dans la littérature hébraïque médiévale et moderne en relation avec les accusations de meurtre rituel, dont les Juifs furent l'objet au fil des siècles, jusqu'à notre époque où elle connaît un regain de succès dans le monde arabe (3), et dont l'exemple le plus frappant fut "L'affaire de Damas", qui horrifia les Juifs d'Europe au milieu du XIXe siècle (4).

·         A la lumière des explications ci-dessus, il est clair qu'en parlant de ‘alilat dam à propos de Dreyfus, l'éditorialiste israélien voulait dire que l'accusation portée contre le capitaine juif aurait pu lui valoir la peine capitale.

·         Raison de plus, diront certains, pour qu'on ne puisse faire grief à une journaliste française, si brillante soit-elle, d'ignorer le sens exact d'une expression aussi amphibologique, propre à une langue que, visiblement, elle ne maîtrise pas


Dont acte. Mais s'agit-il bien d'un problème de langue ?

– Pas du tout. Ce qui est choquant, dans ce regrettable pataquès, ce n'est pas l'ignorance de L'HEBREU, mais celle de L'HISTOIRE.

Pour prendre un exemple, aussi imaginaire que grotesque : même un ignoramus en histoire de la Chine - tel que votre serviteur -, ne pourrait lire, sans pouffer de rire, une affirmation - que l'on donnerait pour traduite du chinois -, selon laquelle, dans "l'Empire du Milieu", de cruels mandarins jetaient les petits enfants chinois du haut de la Tour Eiffel

Il n'est pas nécessaire, en effet, d'être sinologue ni historien pour savoir que la Tour Eiffel se trouve à Paris – outre qu'elle n'existait pas au temps des Mandarins. De même, il n'est pas requis d'être hébraïsant ni spécialiste de l'histoire de l'antisémitisme pour savoir que le capitaine Dreyfus fut dégradé et condamné à la relégation sur l'Île du Diable, sous l'inculpation de HAUTE TRAHISON...


dreyfus_degrade.jpg
Dégradation du capitaine Dreyfus, d'après un journal de l'époque (users.skynet.be/dodeluc/faits_divers.html)



... et non pour "CRIME RITUEL".


blood_libel.jpg
Scène de crime rituel dans l'iconographie chrétienne (members.eisa.com/~ec086636/christians&jews.htm)



S'il est des erreurs qui sèment le doute sur la crédibilité d'une source d'information, celle que je stigmatisais alors était bien de cet ordre. Et je m'estimais d'autant plus fondé à être sévère envers la journaliste, à propos de cette affaire, que, dans sa lettre ouverte, elle se montrait elle-même cruelle envers son collègue israélien.

Toutefois, incorrigiblement chevaleresque comme je suis, je concluais mon article en ces termes (mi-figue, mi-raisin et quelque peu hypocrites, j'en conviens) :

« Ceci étant dit, il serait aussi injuste que peu élégant d'exploiter cette grave impéritie pour discréditer l'ensemble du travail considérable et fort utile que fournit le site que gère cette journaliste, en matière d'information et d'analyse. Je me garderai donc de tomber dans cet excès. Mais - qu'y faire ? – dorénavant, comme le chat échaudé craint l'eau froide, je ne pourrai plus me départir d'un réflexe de méfiance quand je lirai, sur ce site, une information qui me semblera exagérée, hasardeuse, ou carrément sujette à caution, et dont, faute d'avoir les compétences nécessaires, je ne serais pas en mesure de vérifier l'exactitude. Bien entendu, cette position de doute méthodique n'engage que moi. Et je n'oblige personne à la faire sienne.»

Ce précédent qui, j'espère, aura diverti nos internautes, n'a qu'un but : illustrer avec humour que même un tic agaçant et une manie de corriger les textes peuvent avoir des effets bénéfiques.

A vous de juger si j'ai tort ou raison.

 

© Menahem Macina

 

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Notes

(1) Visiblement réalisée dans l'urgence, cette traduction était assez approximative et parfois fautive. J'ai retraduit ce texte à l'époque.

(2) Sainte Beuve : "Un des critiques littéraires français les plus célèbres, il «a fixé le caractère de presque tous les écrivains français et des hommes ou des femmes qui ont joué un rôle intellectuel depuis la Renaissance jusqu'après la moitié du XIXe siècle.» (Remy de Gourmont)". Cité d'après agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Charles-Augustin_Sainte-Beuve

(3) Voir, p. ex., "Du sang d'adolescents dans les pâtisseries de Pourim".

(4) Voir, sur le site du MEMRI, "L'Affaire de Damas (1840) racontée par Mustafa Tlass".

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ET POUR FINIR SANS RANCUNE ET SUR UNE NOTE D'HUMOUR


chinois.gif
© www.clicweb.fr/ledoc/jaunisse.htm

 

Transposition :
"Cela fait une semaine que j'ai écrit qu'on avait accusé Alfred Dreyfus de crime rituel, et c'est maintenant que vous me dites qu'il a été condamné pour trahison!"



Mis en ligne le 27 juillet 2010 sur le site France-israel.org

 

ET POUR FINIR SANS RANCUNE ET SUR UNE NOTE D'HUMOUR


chinois.gif
© www.clicweb.fr/ledoc/jaunisse.htm

Transposition :
"Cela fait une semaine que j'ai écrit qu'on avait accusé Alfred Dreyfus de crime rituel, et c'est maintenant que vous me dites qu'il a été condamné pour trahison!"



Mis en ligne le 27 juillet 2010 sur le site France-israel.org