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Pipes, Daniel

Les nouvelles ambitions de la Turquie, par Daniel Pipes
14/04/2011

Il y a quelques jours, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, proclamait pompeusement que « si le monde est en feu, la Turquie en sera le pompier. La Turquie est en train d'assumer un rôle de premier plan pour la stabilité au Moyen-Orient. »

Gül saluant chaleureusement Ahmadinejad.

Pour Ankara, une telle ambition est une nouveauté. Dans les années 1990, la Turquie se contentait de remplir ses obligations envers l'OTAN et de se ranger derrière Washington, tandis qu'elle inaugurait, dès 1996, d'excellentes relations avec Israël. En somme, la politique de la Turquie constituait une exception séduisante à la mentalité ambiante des peuples musulmans, dominée par la tyrannie, l'islamisme et les théories du complot. La corruption et la maladresse des dirigeants politiques turcs semblaient être sans grandes conséquences.

 

Ces défauts se sont toutefois révélés extrêmement fâcheux puisqu'ils ont conduit, lors des élections de novembre 2002, à la déroute des partis politiques établis de longue date et à la victoire d'un parti islamiste, Adalet ve Kalkınma Partisi (AKP). En mars 2003, anticipant la guerre imminente en Irak, le nouveau gouvernement annonçait le commencement d'une nouvelle ère en refusant le passage des troupes américaines sur le sol turc.

Durant les huit années qui ont suivi, la Turquie a adopté une politique étrangère de plus en plus hostile à l'Occident, surtout aux États-Unis, à la France et à Israël, tandis que se réchauffaient ses relations avec les gouvernements de la Syrie, de l'Iran et de la Libye. Ce changement est devenu particulièrement évident en mai 2010, quand Ankara a aidé Téhéran à éviter des sanctions quant à son programme nucléaire et, dans le même temps, a porté atteinte à la réputation d'Israël avec la flottille dirigée par le Mavi Marmara.

Mais c'est au début de 2011 que s'est révélée toute la mesure des ambitions d'Ankara au Moyen-Orient. Alors que la région connaissait des soulèvements d'une ampleur considérable, les Turcs sont soudain devenus omniprésents, assumant des rôles multiples :

Erdoğan en conversation avec un Asad souriant.

 
L'incarnation d'un modèle
 
Gül prétend que la Turquie peut avoir « un effet grandement et incroyablement positif » sur le Moyen-Orient ; des propos qui rencontrent un certain écho. Ainsi, Rached Ghannouchi, le leader du mouvement Ennahda récemment autorisé en Tunisie, a déclaré : « Nous voulons bénéficier de l'expérience turque », un pays qui « a réconcilié l'islam et la démocratie. »

Une bouée de sauvetage économique pour l'Iran.
 
En février, Abdullah Gül, accompagné de nombreux hommes d'affaires, a effectué unevisite d'État à Téhéran, couronnement d'une évolution où, selon la Jamestown Foundation, « la Turquie est en passe de devenir la bouée de sauvetage [économique] de l'Iran. » De plus, Güla vanté le système politique iranien.
 
Un obstacle à l'intervention étrangère en Libye.
 
Dès le 2 mars, le gouvernement turc s'est opposé à toute intervention militaire contre le régime de Mouammar al-Kadhafi. « Les interventions étrangères, surtout les interventions militaires, ne font qu'aggraver le problème », déclarait le 14 mars Davutoğlu qui craignait peut-être une intervention similaire pour la protection des Kurdes en Turquie orientale. Le 19 mars, les opérations militaires ont débuté sans la participation de la Turquie dont l'opposition a retardé l'engagement de l'OTAN en Libye jusqu'au 31 mars et a assorti celui-ci de certaines conditions.

Erdoğan pourrait difficilement être plus proche de Kadhafi.

Un soutien à Kadhafi.

 

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan est venu en aide à Kadhafi en faisant tout à la fois des déclarations démagogiques (« La Turquie ne sera jamais de ceux qui pointent leur arme sur le peuple libyen ») et des propositions concrètes (exemple : Kadhafi peut sauver son régime en nommant un président). Selon le quotidien turc HürriyetAnkara a également proposé « de s'engager dans la distribution de l'aide humanitaire à la Libye, de gérer l'aéroport de Benghazi et de déployer une flotte militaire pour le contrôle de la zone comprise entre Benghazi et l'île grecque de Crète. » En signe de gratitude, Kadhafi a répondu : « Nous sommes tous des Ottomans. » À l'opposé, les rebelles libyens, fulminantsont manifesté contre le gouvernement turc.

Une aide pour Damas.

 

En janvier, Ankara a consenti à entraîner des troupes syriennes ; en mars, Erdoğan a conseillé publiquement le président syrien Bachar al-Asad sur la façon de se maintenir au pouvoir, peut-être par crainte de voir les Kurdes de Syrie (1,4 million) gagner en autonomie et provoquer l'agitation parmi les Kurdes de Turquie (environ 15 millions).

Une force antisioniste

Ankara s'est fait le maître d'œuvre de la délégitimation d'Israël dont Davutoğlu essaie de fédérer les ennemis en prédisant la disparition de l'État hébreu ; une organisation soutenue par le gouvernement turc projette l'envoi vers Gaza d'une nouvelle « flottille de la liberté », composée d'au moins 15 bateaux, alors que le vice-Premier ministre réclame contre Israël un bombardement comme celui de la Libye.

Les ambitions d'Ankara doivent être réfrénées.

Moins provocante et plus intelligente que le régime iranien, la Turquie de l'AKP aspire à remodeler les pays musulmans à son image islamiste. Les premières tentatives en ce sens ont bien fonctionné puisque, tout en étant efficaces, elles sont passées largement inaperçues.

Dès lors, plusieurs moyens peuvent être envisagés pour enrayer l'influence de l'AKP : exprimer sa désapprobation de la politique « néo-ottomane » d'Ankara ; s'interroger publiquement sur la compatibilité entre les agissements de la Turquie et sa qualité de membre de l'OTAN ; encourager discrètement les partis d'opposition lors des élections de juin 2011 ; enfin, face à l'hostilité de l'AKP et aux soulèvements kurdes en Turquie orientale, reconsidérer la question délicate des droits civils des Kurdes.

 

© Daniel Pipes