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Faire l'effort de comprendre la politique actuelle d'Israël, Jean-Pierre Bensimon
25/04/2011

 

Réponse à David Ruzié par Jean-Pierre Bensimon, pour Objectif-info, le 24 avril 2011.

Texte repris du site de l'auteur.


M. David Ruzié a publié sur le site desinfos.com, sous le titre "Vers une reconnaissance inéluctable de l'Etat de Palestine", une contribution qui justifie quelques remarques.

 

M. Ruzié anticipe une reconnaissance de l'Etat de Palestine. Mais surtout, il s'attache à montrer que le gouvernement israélien porte « une part de responsabilité » dans le processus qui aura conduit à cette reconnaissance internationale. Il dénonce aussi les attitudes « d'alignement inconditionnel sur toutes les positions de son [celui d'Israël] gouvernement. »

Rassurons tout d'abord M. Ruzié, nous n'avons pas l'intention de nous aligner inconditionnellement sur les positions de quiconque. Mais avant de partager son point de vue sur « la part de responsabilité israélienne », nous devons quand même examiner ses arguments.

 

A qui imputer la rupture des négociations israélo-palestiniennes

Selon M. Ruzié, c'est Benjamin Netanyahou qui a rompu les négociations en reprenant « les constructions dans les Territoires disputés ». Faire porter à la partie israélienne la responsabilité de cette rupture est assez surprenant de la part d'un observateur en principe informé comme M. Ruzié.

·        Ignore-t-il que le moratoire sur les constructions, un geste de bonne volonté israélien, avait été décidé pour 10 mois ? Que la partie palestinienne a noyé le poisson et refusé, neuf mois durant, de s'asseoir à une table de négociations ? Qu'elle a inventé, comme si Israël était un pestiféré, un dispositif de « négociations indirectes », voué naturellement à l'échec ?

·        Ignore-t-il que Mme Clinton a convoqué les deux parties à Washington pour le début septembre 2010, forçant la main à M. Abbas, figé dans le statu quo ?

·        Ignore-t-il que le principe de ces négociations, énoncé par Mme Clinton, était l'absence de préalable et la mise sur la table de toutes les questions (dont celle des constructions dans les Territoires) ?

·        Ignore-t-il que M. Abbas cherchait un prétexte pour rompre et que celui-ci a été immédiatement trouvé ? Lier la poursuite des négociations à la poursuite du moratoire sur les constructions, introduisant ainsi une condition préalable, en violation du principe même des négociations convoquées par Hillary Clinton.

 

Cette condition préalable était-elle légitime?

En aucune manière. Depuis 1993, les Palestiniens ont toujours négocié avec les Israéliens sans conditions sur les constructions. M. Abbas a lui-même négocié longuement avec Ehoud Olmert sans recourir à cette condition. De plus, l'expérience historique a montré que, constructions ou pas, Israël exécute les dispositions des accords qu'il signe.

·        Suite à l'accord israélo-égyptien, Israël a intégralement évacué le Sinaï, y compris la ville importante de Yamit.

·        Il a intégralement évacué le Liban en 2000, sous la surveillance de l'ONU.

·        Il a intégralement évacué la Bande de Gaza comme il s'y était engagé de lui-même, sans prendre en compte le patrimoine immobilier de ses ressortissants ni ses synagogues.

M. Abbas ne courait donc aucun risque de voir Israël tirer prétexte des constructions récentes pour refuser d'appliquer un plan de partage territorial.

Pourquoi donc s'est-il cramponné à la condition qu'il avait arbitrairement introduite ? Pour deux raisons:

·        D'abord, il acculait ainsi la partie israélienne à l'humiliation, l'obligeant à céder à sa volonté, sans motif ni débat. Entreprendre une négociation en s'inclinant devant une manœuvre d'intimidation c'est aller à Canossa, et il était légitime que le représentant d'Israël préserve la dignité de la nation qu'il incarne. Humilier Israël était au contraire pour Abbas une façon de garder quelque prestige dans les rangs de son parti et auprès de la rue palestinienne où il n'est pas aimé.

·        La seconde raison, la plus essentielle, c'est que M. Abbas ne voulait absolument pas d'une négociation, quelle qu'elle soit, et qu'il lui fallait trouver un prétexte, dont ses amis « automatiques », arabes et européens, ne lui tiendraient pas rigueur. En effet pour M. Abbas, négocier représente un danger littéralement existentiel. Il sait que si jamais sa signature apparaissait au bas d'un accord, il perdrait son statut politique et [peut-être] même la vie. Un accord aussi avantageux soit-il, reconnaissant Israël et la fin définitive de toute nouvelle revendication, suffirait à lui faire encourir les foudres impitoyables du djihad. Il connait bien le sort funeste de l'ancien roi Abdallah de Jordanie et, plus récemment, celui d'Anouar Al Sadate qui se risquèrent jadis à ce genre de transaction. Par ailleurs, M. Abbas peut créer avec l'appui de ses amis arabes, sud-américains, asiatiques, et européens, une situation diplomatique très difficile pour Israël. Pourquoi s'en priverait-il ? Pourquoi ne pas exploiter à fond les faiblesses du président américain pour espérer obtenir sans négociations, sans engagements, sans compromis, sans renoncer au droit au retour, sans mettre un terme à l'état de guerre avec Israël, tout ce qu'il pourrait obtenir au terme de dures négociations, et même plus.

 

M. David Ruzié peut-il imaginer que l'obtention d'un Etat aux côtés d'Israël est en fait le pire cauchemar imaginable pour M. Abbas. La partie palestinienne a toujours refusé un tel Etat :

·        en 1937, [lors de la Commission Peel] ;

·        en 1947, [à l'ONU] ; en 2000, à Camp David ;

·        en 2001, à Taba ;

·        et, en 2008, dans le bureau de Ehoud Olmert qui venait de lui proposer « le plan le plus avantageux qu'aucun gouvernement israélien pouvait offrir à l'avenir ».

La raison est toujours la même : surtout pas de souveraineté juive reconnue entre le Jourdain et la Méditerranée.

 

La présence militaire israélienne sur le Jourdain

Le second reproche que fait M. Ruzié à Benjamin Netanyahou est d'avoir insisté, dès les premiers entretiens, sur « le maintien d'une présence militaire israélienne sur les bords du Jourdain ».

 

Sur cette question aussi, on attendait que M. Ruzié dispose d'une information plus conséquente. Du point de vue de la survie « physique » d'Israël, la question de la présence militaire sur le Jourdain est la plus décisive. La vallée du Jourdain est une ligne qui sépare Israël des Territoires de la Jordanie. C'est donc un couloir naturel qui coupe Israël par un hinterland constitué de la Jordanie, où vivent une majorité de Palestiniens, de l'Irak, de la Syrie, et même, plus au loin, l'Iran. Quitter cette vallée, c'est laisser se faire la jonction entre les Palestiniens des Territoires et ceux de Jordanie, c'est aussi ouvrir un couloir pour l'acheminement d'armes et de combattants en provenance de Syrie, d'Irak et d'Iran.

Ne pouvant ignorer ce problème, les Américains et les Européens proposent de mettre en place une force internationale pour garantir la fermeture de ce couloir, vital pour la survie d'Israël. Le hic, c'est qu'Israël (et tous les autres pays qui y ont eu recours - comme la Bosnie ou le Rwanda) ont fait une très amère expérience des forces internationales. Au Liban, le Hezbollah a fait de la Finul un bouclier et un instrument. Les forces internationales dépendent des politiques –variables – et des gouvernements qui les envoient. Seul le soldat israélien mettra sa vie en jeu pour garantir les intérêts et la survie de son pays, jamais le soldat américain, ou français, ou britannique. Israël n'a donc pas le choix : il doit rester sur le Jourdain, nul ne fera le travail pour son compte. M. Ruzié pourrait ne pas l'ignorer.

Le procès que fait M. Ruzié au gouvernement israélien en place manque singulièrement de justification. Il reflète la doxa ambiante. Le but de son article est de déplorer la reconnaissance à venir de l'Etat de Palestine, mais voila qu'en plein milieu de sa contribution, il se souvient que l'Etat de Palestine a été créé en 1988 et que le dit Etat a déjà été reconnu par 130 pays environ. Faut-il alors vraiment s'alarmer de cette « reconnaissance » numéro 2, puisque, d'ores et déjà, reconnaissance il y a eu, et qu'elle date de près de 23 années ? Et ce sans aucun effet pratique, sans aucun changement sur le terrain. Les changements sur le terrain, pour le meilleur et pour le pire, ont été apportés suite à Oslo, c'est-à-dire suite à une négociation. M. Abbas le sait, mais il craint par-dessus tout d'avoir à apposer son paraphe sur un texte qui le condamnerait à la mort peut-être, à l'exil surement.

Ce qui est préoccupant en la circonstance, c'est de voir des amis compétents d'Israël, comme M. David Ruzié, céder à la pression idéologique des arguments de propagande, serinés à longueur de colonnes et à longueur d'années par les médias de notre pays, alignés sans conditions sur les gouvernants palestiniens - quels qu'ils soient et quoi qu'ils fassent. Il est donc capital d'entreprendre aujourd'hui une action de pédagogie, et d'abord en direction des meilleurs amis français d'Israël. Car aujourd'hui, la cause juste d'Israël est défendue avec pertinence par ses dirigeants démocratiquement élus.

 

© Jean-Pierre Bensimon

 

[Texte aimablement signalé par O. Peel.]

 

Mis en ligne le 25 avril 2011, par Menahem Macina, sur debriefing.org