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Menahem Macina

les Alliés ont fait pression sur Pie XII pour le faire taire - Quand des zélateurs de Pie XII confondent histoire et médiatisation, Menahem Macina
27/05/2011

 

Cet article a déjà été mis en ligne sur le site JSSNews, et sur Facebook

Note introductive de Menahem Macina:

[Cet article est très technique. Qu'on veuille bien ne pas me le reprocher. En effet, pour faire pièce à la machine de guerre que constitue le courant apologétique qui, avec peut-être les meilleures intentions du monde, aboutit à un véritable révisionnisme historique, il me semble qu'il faut procéder de la même manière que les zélateurs (dont certains, et non des moindres, sont JUIFS (!) tel Gary Krupp et sa fondation Pave The Way), à savoir, médiatiser les décryptages et réfutations des affirmations sensationnalistes sans consistance, telle celle qui est critiquée ici. La seule différence entre leur médiatisation et la nôtre - mais elle est de taille -, c'est que nos arguments sont rigoureux et basés sur les sources et analyses les plus sérieuses et non sur la doxa ni sur la ferveur apologétique. (Menahem Macina)].

Peu connue du grand public mais très largement appréciée par les zélateurs de Pie XII et de l'Église du temps de guerre, l'hyperactivité à ambition historique de la fondation Pave The Way, fondée par le Juif américain Gary Krupp [1], vient de frapper un grand coup, amenant de l'eau au moulin de l'apologie inconditionnelle des actes de l'Église et de son Pontife du temps de guerre.

Le problème n'est pas tant l'intention des dirigeants de cette organisation et de ses documentalistes – de la sincérité desquels il n'y a probablement pas lieu de douter – que leur méthode d'interprétation des documents et l'usage médiatique qu'ils en font, aux dépens de la rigueur historique qui devrait présider à des recherches dont les enjeux sont importants en termes d'établissement de la vérité des faits d'histoire.

Or, force est de constater que, dans la majorité des cas, la fiabilité des affirmations de cette organisation est inversement proportionnelle à l'intensité de leur médiatisation. J'en veux pour preuve le fait récent suivant.

Le 18 mai 2011, le site catholique d'information Zenit, titrait :

 « Selon Pave The Way, les Alliés ont fait pression sur Pie XII pour le faire taire. Découverte de documents britanniques et américains. » [2]

De quoi s'agit-il ?

Nous l'apprenons par le texte d'un télégramme adressé le 3 novembre 1944 à la Secrétairerie d'État par Mgr Cicognani, alors délégué apostolique à Washington, pour transmettre une demande d'intervention du Pape en faveur des juifs des territoires occupés par les Allemands, victimes de persécutions et de déportations :

Ces comités juifs supplient à nouveau le S. Père de sensibiliser le clergé (?) et la population catholique d'intervenir auprès des gouvernements allemand et slovaque, soit directement en tant que ... puissance neutre, comme l'Irlande, l'Espagne, la Suède, la Suisse, pour sauver de la mort les non-ariens, particulièrement les enfants, les femmes, les personnes âgées, dans les territoires occupés par les allemands. Leur situation s'est partout détériorée, en particulier en Hongrie et en Slovaquie, où ils ont été internés en camp de concentration avec le danger d'une déportation imminente en Pologne et d'extermination (voir n° 369). Une aide particulière est demandée pour environ 16 mille juifs, parmi lesquels figurent d'éminents rabbins, déportés de Lituanie en Allemagne (voir n° 235). On souhaite qu'à la différence de tous les autres, ils soient traités comme des prisonniers de guerre ou comme des internés civils et reçoivent l'assistance de la Croix-Rouge Internationale, surtout en matière de vivres et de vêtements. Cette mienne fréquence de télégrammes pour les juifs a pour cause leurs incessants et urgents appels désespérés. [3]

Pour comprendre l'arrière-plan de cet appel de Cicognani, il n'est que de lire ce qu'écrit Pierre Blet, l'un des éditeurs de la fameuse collection des Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale [4] :

Le 14 octobre [1944], Alex Eastermann du World Jewish Congress, télégraphiait que, selon ses informations, 300.000 Juifs [hongrois] se trouvaient de nouveau en danger [5]. Il demandait un appel public. Le 17 octobre, au cours d'une audience, le représentant du président Roosevelt remit au pape le télégramme qu'il avait reçu du World Jewish Congress. Ce document doublait un message directement envoyé au pape par la même organisation, qui croyait que les déportations allaient reprendre et demandait au pape de « lancer un appel public au nom de l'humanité pour détourner cette épouvantable tragédie ». Le 19 octobre, Cicognani télégraphiait que les dirigeants juifs insistaient pour un appel radio au peuple hongrois […]. Le 28 octobre enfin, Myron Taylor soumettait au pape le texte d'un appel rédigé par le War Refugee Board, qui pressait le pape de s'adresser par radio au peuple et au clergé hongrois, pour les exhorter à aider ces infortunés en les cachant et en s'opposant à leur déportation et à leur extermination. [6]

On jugera de la dissonance entre ces lignes, dues à un historien de métier (P. Blet), qui a toujours soutenu la thèse d'un Pie XII défenseur et sauveur de juifs, et la version des mêmes faits qui figure dans la dépêche publiée par Zenit sur la foi d'un document de la Fondation Pave The Way, en ces termes :

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont exercé des pressions sur le pape Pie XII pour qu'il ne dise rien sur les brutalités nazies, évitant ainsi que ses protestations aient d'autres conséquences, révèlent des documents jusqu'ici inédits. Les textes ont été découverts par la Fondation Pave the Way, fondée par le juif américain Gary Krupp. Selon lui, les révélations qu'on y trouve peuvent aider à mieux comprendre les circonstances des agissements de Pie XII. Parmi les documents retrouvés dans les archives américaines, figure la correspondance entre le représentant britannique près le Saint-Siège, Sir D'Arcy Osborne, et Myron Taylor, représentant du président américain Franklin D. Roosevelt près le Saint-Siège. Dans le texte, portant la signature de Franklin C. Gowen, l'assistant de Myron Taylor, et daté du 7 novembre 1944, à 12h 45, il est expliqué que D'Arcy Osborne « a appelé pour dire qu'il craignait que le Saint-Père lance un appel radio en faveur des juifs de Hongrie et se mette à critiquer ce que les russes faisaient dans les territoires occupés ». Sir D'Arcy dit qu'il « fallait faire quelque chose pour empêcher le pape de faire cela, car cela aurait eu des répercussions politiques très graves », ajoute le diplomate américain. » [7]

Cette nouvelle au titre sensationnaliste et au contenu biaisé – « Les Alliés ont fait pression sur Pie XII pour le faire taire » – est un exemple frappant de récupération apologétique d'un événement qui n'a pas le sens qu'on lui prête, comme le démontre la traduction française que j'ai faite du document utilisé par Pave The Way :

Sir D'Arcy a téléphoné pour dire qu'il craignait que le Saint Père fasse un appel radiodiffusé en faveur des juifs de Hongrie et que, à l'occasion de cet appel, il critique aussi les actes que commettent les Russes dans le territoire occupé. Sir D'Arcy a dit qu'il fallait faire quelque chose pour dissuader le pape d'agir ainsi car cela aurait de très graves répercussions politiques. L'impression que j'ai eue quand j'ai vu Mgr Tardini environ dix jours plus tard est exactement inverse, à savoir, que le pape ne fera aucun appel radiodiffusé, car s'il le faisait il devrait, pour être équitable envers tous, critiquer les Russes, comme je vous en ai informé. Toutefois, je n'ai pas fait mention de cela à Sir D'Arcy, persuadé que le mieux serait que vous le fassiez vous-même après votre visite au Saint Père demain, mercredi. Je me suis seulement limité à dire à Sir D'Arcy que je vous ferais part de son message dès que vous reviendrez ici. Il a été entendu que, dans l'attente de votre réaction, il ne ferait aucune démarche auprès du Saint-Siège. [8]

Comme on le constate, la lettre dit clairement que le Pape n'avait pas du tout l'intention de critiquer les persécutions des juifs par les Allemands, parce que, dans ce cas, « il devrait, pour être équitable envers tous, critiquer les Russes ». Il semble que le chercheur qui a exhumé le document n'en ait compris ni le sens, ni l'intention. Ce que les Alliés craignaient, c'est qu'en s'exprimant en faveur des juifs, le Pape fût contraint de condamner aussi les Russes, pour respecter l'équilibre diplomatique, et ils voulaient à tout prix éviter que leurs alliés sur le front de l'Est soient discrédités. Ce que corrobore la note suivante de Mgr Montini :

Dans sa note du 1er novembre [1944] (cette note n'a pas été retrouvée), le ministre Osborne dit que la proposition [d'intervention du pape] émane des milieux israélites [et que] le gouvernement britannique ne fait que la recommander. Il estime qu'une mention explicite de mécontentement de la part du Saint-Père à propos de ce que commettent les Russes (voir n° 356) ne ferait pas bonne impression en Angleterre, s'ils [les Russes] étaient mentionnés. Les Allemands n'ont jamais été mentionnés. Il ajoute […] : si les événements de Hongrie devaient se poursuivre et donner lieu à des actes d'hostilité contre les juifs de la part des Allemands ou des Hongrois, on pourrait envisager l'éventualité de faire la déclaration en question [9].

Ce que dit Mgr Montini à propos d'une « mention explicite de mécontentement de la part du Saint-Père concernant ce que commettent les Russes », fait référence à une note de la Secrétairerie d'Etat, en date du 16 octobre 1944 [10], dans laquelle le Saint-Siège s'était plaint auprès des Britanniques du comportement des troupes russes. Peut-être faut-il voir dans cette initiative l'origine de la crainte exprimée par D'Arcy Osborne, « que le Saint-Père lance un appel radio en faveur des juifs de Hongrie et se mette à critiquer ce que les Russes faisaient dans les territoires occupés ».

De toute façon, nous savons que, comme écrit Blet cité plus haut, le 28 octobre, Myron Taylor soumettait au pape le texte d'un appel rédigé par le War Refugee Board, qui pressait le pape de s'adresser par radio au peuple et au clergé hongrois pour les exhorter à aider ces infortunés en les cachant et en s'opposant à leur déportation et à leur extermination.

Nous savons aussi qu'Osborne appuyait cette initiative ! Ce que corrobore la note explicative n° 362 des ADSS [11] :

« Le 1er novembre, Osborne remit aussi un aide-mémoire à l'appui de cette proposition. » [12] 

C'est là, sans conteste, une contre-preuve dévastatrice pour l'affirmation de Pave The Way, selon laquelle « Les Etats-Unis [par le truchement de Myron Taylor] et la Grande-Bretagne [par le truchement de Sir D'Arcy Osborne] ont exercé des pressions sur le pape Pie XII pour qu'il ne dise rien sur les brutalités nazies. »

Le document publié par
Pave the Way exprime donc le contraire de ce que Gary Krupp, relayé par Zenit, veut prouver.

En fait, Pie XII, fidèle à sa ligne de conduite constante durant la guerre, ne voulait absolument pas compromettre l'impartialité diplomatique du Saint-Siège.

Tandis que les Alliés, à la demande du World Jewish Congress, pressaient le Saint-Siège, comme l'écrit Blet,

« de s'adresser par radio au peuple et au clergé hongrois, pour les exhorter à aider ces infortunés en les cachant et en s'opposant à leur déportation et à leur extermination »,

le Pape, semble-t-il, avait décidé de s'en abstenir pour ne pas compromettre son impartialité diplomatique – une décision antérieure à l'intervention de Osborne dans la lettre publié par Pave the Way. C'est justement ce document même qui le prouve. Ce que les Alliés voulaient éviter à tout prix c'est que, parallèlement à la condamnation des déportations de juifs, le pape ne condamne aussi le comportement des troupes soviétiques. Les sources montrent qu'ils étaient, par contre, en faveur d'un appel par radio en faveur des juifs – ce que Pie XII ne pouvait pas faire sans compromettre l'impartialité diplomatique du Saint-Siège.

Il semble donc clair que la conclusion qu'a cru devoir tirer Pave The Way d'un document isolé de son contexte historique et documentaire est totalement erronée

Cette grave erreur d'interprétation, s'ajoutant aux approximations et surestimations épinglées dans mon article cité plus haut [13], devrait inciter les zélateurs de la cause de Pie XII et de l'Église du temps de guerre, quels que soit leur rang et leur position au sein de l'institution catholique, à la plus grande prudence à l'égard des « découvertes » et des interprétations, outrageusement médiatisées [14], de l'organisation Pave The Way et de son fondateur, si ce n'est à la distanciation par rapport à eux, pour éviter au Saint-Siège d'être éclaboussé par le discrédit qu'ils encourent.


Notes

[1] Sur ce personnage et l'organisation qu'il dirige, voir, entre autres : Menahem Macina, « Qu'est-ce qui fait courir Mr Krupp, Juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? ».

[2] Agence de presse catholique Zenit, dépêche du 18 mai 2011, en français : www.zenit.org/article-27957?l=french, en anglais : www.zenit.org/article-32598?l=english. Les italiques sont miennes.

[3] Télégramme n° 2445 (A.E.S. 7184/44), du 3 nov. 1944, ADSS, vol. X, n° 386. Il comporte la note suivante de Mgr Montini, en date du 5 novembre 1944 : « Voir ce que l'on peut faire ».

[4] ADSS, édités par Pierre Blet, Robert A. Graham, Angelo Martini, Burkhart Schneider, 11 volumes, Cité du Vatican, 1965-1981, XVIII, Paris, 1942-1945. Le volume dont sont extraits les textes cités ici est le n° X, intitulé « Le Saint-Siège et les victimes de la Guerre, janvier 1944 à juillet 1945 ». (www.vatican.va/archive/actes/documents/Volume-10.pdf)

[5] Télégramme n° 996 (A.E.S. 6915/44), ADSS, vol. 10, n° 355.

[6] Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, Perrin, 1997, p. 223 ; voir aussi ADSS, vol. 10, n° 361, et l'Introduction au volume, p. 37-38.

[7] Ibid. J'ai retouché, sur la base de l'anglais, la traduction française fautive. Les italiques sont miennes.

 [8] Il s'agit d'une lettre, en date du 7 novembre 1944, adressée à l'ambassadeur britannique Myron Taylor par son secrétaire Franklin C. Gowen. Le document figure dans les archives mises en ligne sur le site de Pave The Way, sous le numéro 96 (http://ptwf.org/Downloads/Pope%20should%20not%20speak%20out.pdf). Les italiques sont miennes.

[9] Note de Mgr Montini, 8 novembre 1944, ADSS, vol X, n° 388, A.S.S. 86940.

[10] Ibid., n° 356 (A.E.S. Ungheria 124, minute).

[11] Ce document contient un télégramme, en date du 20 octobre 1944, dans lequel Mgr Tardini assure le délégué apostolique à Londres que le Saint-Siège continue à faire tous ses efforts en faveur des Juifs hongrois. Les italiques sont miennes.

[12] ADSS, vol. X, n° 362 : télégramme n° 604 (A.E.S. 6915/44). Les italiques sont miennes.

[13] « Qu'est-ce qui fait courir Mr Krupp… ? », cité en note 1, ci-dessus.

[14] Des centaines de pages Internet, tant en anglais qu'en français, ont repris l'information sans le moindre recul critique. Plus déplorable encore, le numéro 20, en date du 29 mai 2011, de l'hebdomadaire catholique populaire belge Dimanche Express (gratuit et distribué toutes boîtes et dans les paroisses), diffuse la « nouvelle », avec le plus grand sérieux, dans un article (p. 6) intitulé laconiquement « Pie XII contraint au silence » ; information relayée par le site catholique Catho.be, sous le titre « Shoah : Pie XII contraint au silence par les Alliés ».

 

© Menahem Macina