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Post-sionisme

Le crépuscule des Idoles, Emmanuel Navon
16/06/2011

Traduction reprise du Blog de Ashkel, revue et corrigée par Menahem Macina

 

(On peut lire une meilleure traduction sur le Blog Magazine Terre d'Israël, de Yossi Taïeb.)

 

Mercredi 15 juin 2011
 

Emmanuel NAVON

 

 

Titre original anglais: Twilight of the Idols, 14 Juin 2011.


 

 

Adaptation française de Sentinelle 5771 ©


 

Les intellectuels sont préoccupés. La Sainte Trinité israélienne (Amos Oz, A.B. Yehoshoua, et David Grossman) vieillit. Le Panthéon de l'Université Hébraïque (Martin Buber, Yehuda Magnes, et Yeshohoua Leibowitz) appartient à l'histoire. Avraham Burg essaie d'imiter Leibowitz, mais il est difficile d'hériter de la "grosse tête lithuanienne" quand vous n'avez pas fini le Premier Cycle à l'Université. De même pour Schlomo Sand, Moshe Zuckermann et Ilan Pappe: seuls des néo-marxistes européens veulent bien assister à leurs conférences et publier leurs livres.

 

“Habituellement, la Radio de l'armée m'appelait”, se plaint Moshe Zuckermann à Ofer Aderet du journal Ha'aretz (« La peau de chagrin de l'esprit israélien », 07 juin 2011). Alors, qu'est-il arrivé ? « Les gens ont été réduits au silence. On a essayé de les étrangler – et on y a réussi » dit-il. Zuckermann ne précise pas à qui il se réfère par «on», mais Daniel Gutwein accuse les « forces du marché ». Voyez-vous, explique Gutwein « Le marché […] assure qu'il n'y a pas de discussion intellectuelle ». Comme Schlomo Sand, il accuse les universités elles-mêmes : « pour devenir professeur, dit-il, il faut être prudent ».

 

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la composition politique des facultés de Sciences Sociales d'Israël pour se demander (ou plutôt, pour comprendre) ce que Sand veut dire par « prudent ». De même que « les forces du marché » sont l'ennemi de la discussion intellectuelle, je parie que Bernard-Henri Lévy prierait pour être différent : il vole en jet privé et a encore une grande audience tant en France qu'à l'étranger (y compris en Israël). On lui pardonne presque sa bouffonnerie parce qu'en fin de compte, il est documenté, écrit bien, et renouvelle sa production littéraire.

 

Par contre, la plupart des intellectuels israéliens sont provinciaux et fossilisés. Nulle part ailleurs qu'en Israël je n'ai vu des universitaires et des journalistes qui pensent encore que mentionner Foucault et Derrida, c'est "cool". Ces gens-là ont vécu durant des décennies sur les mêmes mantras usés : selon eux, l' "occupation" est la source de tout mal ; la religion est pour les attardés ; l'avènement de la paix dépend seulement d'Israël. Les [lecteurs] Israéliens ne sont donc pas devenus des « anti-intellectuels », ni n'ont été « étranglés ». Ils sont seulement fatigués d'entendre l'absurdité des conformistes hypocrites.

 

Yehuda Shenhav constitue une exception remarquable. Professeur de sociologie à l'Université de Tel-Aviv, Shenhav exprime des opinions peu orthodoxes, et n'a aucun scrupule à être un dissident. Son dernier livre « Liés par la ligne verte » (éditions ‘Am Oved', 2010), montre l'hypocrisie intellectuelle de l'establishment ashkénaze d'Israël. En faisant porter à « l'occupation » la responsabilité des problèmes d'Israël, argumente Shenhav, la Gauche sioniste se ment à elle-même. Shenhav va plus loin : l'obsession de la Gauche israélienne concernant « l'occupation » a moins à voir avec le libéralisme qu'avec la nostalgie de l'Israël laïque et ashkénaze d'avant 1967. Mais, pour les Palestiniens (et en fait pour Shenhav lui-même), le « péché originel » n'est pas 1967. C'est 1948.

 

Shenhav n'est pas un partisan de la Droite qui tente de démontrer l'absurdité du paradigme d'Oslo. C'est précisément parce que ce paradigme affirme qu'Israël était violent et raciste avant 1967, que Shanhav le rejette. Alors que les tenants de la « cosmologie d'avant 1967 » voudraient nous faire croire que la Guerre des Six Jours a transformé l'Israël de «la Petite Maison dans la Prairie» en «Terminator», Shenhav affirme que « le modèle créé en 1948 a transformé Israël dans tous les cas de figure, en un Etat racial ». Aussi appelle-t-il à un retour à un Israël « d'avant 1948 », à l'acceptation du « droit de retour » palestinien, et à la création d'une fédération judéo-arabe.

 

J'ai trouvé le diagnostic et le pronostic de Shenhav stupéfiants. L'Israël d'avant 1967 n'était pas un Etat “racial”. Il était (et est encore) un Etat-nation qui accorde une préférence culturelle à la nation majoritaire tout en garantissant des droits civils égaux aux minorités, exactement comme d'autres Etat-nations tels la France, le Japon, ou la Suède.

 

Appeler à une fraternité pastorale entre une minorité juive et une majorité arabe dans une fédération aux contours mal définis, c'est tout simplement ignorer l'histoire. Les Juifs ont été persécutés et maltraités en tant que citoyens de seconde zone dans les pays arabes. La plupart des mouvements nationaux arabes d'avant la Seconde Guerre mondiale étaient fascistes. Le premier dirigeant palestinien, Hadj Amin el Husseini, était un collaborateur nazi qui fut personnellement responsable des pogromes antijuifs de Palestine en 1929 et 1936.

 

La naissance d'Israël en 1948 fut plus le résultat que la cause de l'animosité et de la violence arabes. Le fait que les "Protocoles des Sages de Sion" et "Mein Kampf" soient des best-sellers dans les capitales arabes et que les médias et les prédicateurs palestiniens décrivent les Juifs comme des « fils de porcs et de singes » est de mauvais augure pour des Juifs sans Etat dans le Dar al Islam.

 

Mais Shenhav a le mérite de reconnaître que « l'occupation » est une excuse illusoire pour l'absence de paix, et que c'est le Sionisme lui-même que les Arabes rejettent.

 

Aussi, le choix ne se situe-t-il pas entre l'occupation et la paix, mais entre le Sionisme et la paix. Beaucoup d'anciens croyants de la «cosmologie d'avant 1967» réalisent cela. Certains sont tellement attachés à la paix qu'ils sont devenus post-sionistes. D'autres sont si attachés au Sionisme qu'ils ont opté pour la ténacité.

 

Avi Shlaim et Benny Morris en sont de parfaits exemples. Tous deux autoproclamés « nouveaux historiens » ont publié séparément une histoire du conflit arabo-israélien peu avant l'implosion du processus d'Oslo. ("Le Mur d'acier" et "Victimes légitimes"). Ces deux auteurs ont fait bon accueil à l'élection d'Ehud Barak en 1999, prédisant qu'elle prouverait le bien-fondé de leur théorie. C'est le contraire qui s'est produit. Shlaim réagit en rejetant le Sionisme, Morris en rejetant le paradigme d'Oslo. Tandis que Shlaim dit maintenant que «le Sionisme est le véritable ennemi des Juifs», Morris affirme que «nous sommes condamnés à vivre par l'épée».

 

Morris se compare même à Albert Camus. « Il était considéré comme une personnalité de haute moralité, mais quand il traitait du problème algérien, il plaçait sa mère au-dessus de la morale », a dit Morris à Avi Shavit, dans son fameux entretien de 2004. Ainsi, Morris déclare-t-il : «Préserver mon Peuple est plus important que les concepts moraux universels ». Boaz Neumann, professeur d'histoire à l'Université de Tel Aviv, a utilisé la même métaphore et fait la même mise au point.

 

“Le crépuscule des Idoles” n'est pas seulement un livre fameux de Friedrich Nietzsche. C'est aussi un dogme central du judaïsme. L'idolâtrie est une abomination parce que le fidèle sait qu'il se ment à lui-même. Que certains Israéliens soient dégrisés est un signe d'espoir. Qui sait ? Même la "Sainte Trinité israélienne" pourrait finalement reconnaître Celui qui [seul est] Saint [*].


 

© Emmanuel Navon

 


 

Note du traducteur

 

[*] Le jeu de mots final n'est perceptible que par des lecteurs qui connaissent l'anglais et le judaïsme. La formule "The Holy One", signifie le Saint (par excellence). Le mot "one" n'y a pas la connotation d'"Unique" (qui se rend par ehad), mais de "Celui" [qui est Saint]. L'auteur joue donc sur l'amphibologie du terme "one", en l'utilisant ici au sens d' "unique", pour opposer le concept d'unicité à celui de la "trinité" des auteurs qu'il critique. Il ne précise pas le signifié du signifiant "un": je suppose que c'est le sionisme.

 

 

Texte aimablement signalé par Victor Perez.