Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Israël (Société - mentalités)
Appeasement

Le keffieh, c'est tendance ! Véronique Chemla
19/06/2011

 

Sur le Blog de l'auteur, 19 juin 2011

 
Nicolas Ghesquière, pour Balenciaga (1), a mis à la mode un keffieh palestinien agrémenté de « franges argentées, médailles et breloques colorées », au prix de... 1 500 €. Depuis, la keffieh manias'est emparée de stylistes, d'enseignes de mode plus abordables et de médias, atténuant souvent sa signification politique.


La mode de l'automne/hiver 2007-2008 s'est entichée du keffiehpalestinien.

Après le béret Che Guevara, les vestes cols Mao, la casquette de Fidel Castro, le sac Zara décoré d'un symbole ressemblant au swastika (2), voilà que le keffieh palestinien est « partout ». Relooké. Customisé. « Avec un effet baba-cool (Isabel Marant), une touche hippie glam' (Etro) ou un côté Rock Attitude (Et Vous)» (3).

« Un foulard toujours dans le coup » (4)
Que de journaux, sites Internet et blogs, féminins ou de mode, ont craqué pour ce keffieh ! Jusqu'à Lucie, une candidate de la Star Academy...

Sur plusieurs numéros en moins d'un mois, l'hebdomadaire Elleconsacre dossier, débat (« Keffieh vs Chèche (5) »), Mode Pass et forum à ce « foulard star ».

C'est déjà le « It » accessory d'icônes de mode : Heidi Klum, Diane Kruger, Nicole Ritchie, Mary-Kate Olsen…

Certains médias contextualisent le keffieh : ils rappellent de manière allusive qu'il a été porté par Arafat, « un leader palestinien ».

Mais ce ne doit guère être très vendeur.

Donc, on le banalise par un langage soft. On le désigne simplement : le keffieh, un « foulard », voire une « nouvelle écharpe ».

Plus intelligemment, on insiste sur son côté bohême chic et rebelle : 
« Selon Tiphaine Beaurpere, du bureau de style Nelly Rodi, si le keffieh d'aujourd'hui est moins marqué politiquement, il reste cependant assez connoté : « Cette mode s'inscrit dans un phénomène important : l'envie de mixer les cultures librement, un esprit « new bohème », multiculture et multi ethnies ». Il reste donc finalement le symbole des anticonformistes et des esprits libres » (4).
Certains ont « flairé le filon ». A l'approche des soldes, et en pleine période de rabais pour attirer les clients, un message implicite est adressé aux modeuses : « Faîtes le bon shopping : ayez le détail qui change tout, chères fashionistas ». 

Une quasi-injonction auxfashion victims pressés de porter le « Must-have absolu». Eh oui, vous êtes aussi visés, Messieurs les accros de la mode. Le catalogue printemps d'Urban Outfitters, chaîne américaine populaire de vêtements, l'a présenté comme un «  châle tissé anti-guerre ». Pas moins. Quant au chanteur Sting, il  a porté un keffieh décliné en rouge et le footballer David Beckham le préférait bleui.

Les enfants constituent, eux aussi, un segment ciblé.

Vous verrez, dans quelques décennies, on risque de nous faire le coup du vintage (6) !


Un accessoire neutre ?
Autant de pages pour le keffieh, c'est une opération marketing réussie ou un air du temps perturbant. Comment analyser cet engouement ? Goût pour la mode ethnique ? Vogue inspirée du batik (7) ? Désir d'exotisme ? Naïveté ? Epoque du tout se vaut ?

Le keffieh palestinien est devenu un code vestimentaire et culturel.

On le voit depuis des décennies autour du cou de jeunes influençables et parfois déculturés, l'arborant par mimétisme, par ignorance (8), comme signe d'appartenance à une communauté ou de sympathie pour la Cause palestinienne, pour parfaire un look révolutionnaire, musical (punk) ou pour compléter la panoplie du bobo. Ou chez les fanas du « ska » (9). Car ces jeunes sont le cœur de cible (10).

De nombreuses adolescentes et jeunes filles de cités sont contraintes de porter des vêtements amples, laids, dissimulant leur silhouette. La mode, sous la forme d'une robe simple ou d'une jupe seyante, légèrement au-dessus du genou, leur est interdite souvent par des jeunes portant… le keffieh palestinien.

L'hebdomadaire Elle offre
un « petit rappel historique : coiffe traditionnelle des paysans et des Bédouins de la péninsule arabique, [le keffieh] était initialement destiné à protéger du sable et du vent du désert. Il prend une connotation politique à partir de 1936, lorsque les révolutionnaires palestiniens, opposés à l'occupation britannique, le portent, histoire de passer incognito. A l'époque, il en voit déjà de toutes les couleurs, passant du blanc au vert ou au rouge selon la faction d'appartenance : Hamas, FPLP, Fatah… Et voilà comment un simple bout de tissu devient un symbole politique. Il reste d'ailleurs éternellement associé au leader palestinien Yasser Arafat » (4).
Ces « révolutionnaires » ne s'opposaient-ils pas aussi aux Palestiniens juifs qui luttaient pour la recréation de l'Etat d'Israël ?

On voit mal comment « à l'époque, à partir de 1936 », le keffiehpouvait changer de couleurs selon « la faction d'appartenance : Hamas, FPLP, Fatah » - ah ! Cet euphémisme pour éviter le mot terroriste ! – alors que ces mouvements ont été créés respectivement en 1987, 1968 et 1959, bien après la fin du mandat britannique sur la Palestine (11).

« Un accessoire chargé symboliquement »
Les mots ont un sens, les vêtements ont un signifiant. Si certains jeunes écervelés portent le keffieh palestinien sans y mettre la moindre connotation politique, le styliste Ramdane Touhami en use sciemment :
« Pour moi, utiliser le keffieh dans la mode était clairement un message politique. Le keffieh est le symbole de la résistance palestinienne. A l'époque, même moi, je n'osais pas en porter dans la rue de peur de me faire traiter d'antisémite... J'ai arrêté de vendre ma veste en France, mais elle continue à faire un carton au Japon et aux Etats-Unis, notamment auprès des rappeurs comme Talib Kweli ou Mos Def, qui assument le message rebelle, anti-Bush, qu'elle véhicule pour eux » (12).
Qu'entend Ramdane Touhami par « résistance palestinienne » ?

Ce styliste « ex-skater » avait décrit sa « griffe politique » à L'Express (13 septembre 2004) :
« Dans ma première ligne, Résistance, on trouve des vestes à l'imprimé keffieh… vendues dans un espace où s'affichent des freedom fighters, mes héros : Malcolm X, Yasser Arafat, Itzhak Rabin ».
Il déplorait que dans « le milieu de la mode, la conscience politique est proche du degré zéro ». Il allait reverser « 5% des bénéfices à des associations de défense des enfants [et entamer] un tour du monde des conflits pour repérer celles [qu'il allait] soutenir ».

Des controverses
La chaîne américaine de vêtements Urban Outfittersavait retenu en couverture de son catalogue Early Spring 2007 un jeune homme portant négligemment un «keffieh tissé anti-guerre » (20 dollars). 

Devant la réaction offusquée de StandWithUs, association juive pro-israélienne, elle expliquait n'éprouver « aucune sympathie pour ou de soutien aux terroristes ou au terrorisme » en ayant mis en vente des keffiehs et présentait des excuses aux personnes involontairement blessées par cette présentation. Prenant conscience de la connotation de cet article, cette enseigne le retirait vers la mi-janvier 2007 de sa collection.

Début 2007, deux Israéliens, le sculpteur Ben Haim et le designer industriel Moshe Harel avaient conçu un keffieh israélien, décoré d'étoiles de David bleu et blanc et de rayures à l'instar de celles du drapeau israélien.

Le 14 janvier 2008, Boomerang, site Internet de cartes, présentait une carte montrant la photo en noir et blanc Anne Frank souriante portant un keffieh palestinien rouge et blanc.

Le 22 janvier 2008, CIDI (Centre de documentation et d'information sur Israël) a condamné la distribution de cette carte de Boomerang :
« C'est une falsification de l'histoire. Boomerang, la société qui l'a publiée, la décrit comme « une image idyllique de la paix » ! L'image, dont l'auteur est T., a suggéré que les Palestiniens ont été persécutés comme les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Israël et les Palestiniens sont engagés dans un conflit. Les Palestiniens ne sont pas persécutés, il n'y a pas de camps d'extermination et il n'y a pas de génocide ».
Le 24 janvier 2008, Boomerang récusait une quelconque falsification de l'histoire et avançait une interprétation artistique. CIDI a appelé les cinémas, cafés et autres à refuser les cartes postales gratuites distribuées aux Pays-Bas avec cette photo trafiquée.

En mai 2008, Dunkin'Donuts, chaîne américaine de petits-déjeuners rapides, lançait une pub dans laquelle la chef Rachael Ray arborait un châle ressemblant à un keffieh. Ce qui suscitait l'ire de Michelle Malkin fustigeant ce keffieh, symbolisant le « jihad palestinien meurtrier ». La société niait que ce fût un keffieh, et retirait sa publicité.

Sur Facebook, des groupes dénoncent l'instrumentalisation ou la banalisation du keffieh en accessoire de mode.

Une réponse juive vestimentaire est alors apparue. En 2010, c'est le keffieh d'Erez Safar, directeur et fondateur de Shemspeed, un label de musique juive et un site Internet marchand : un keffieh orné d'étoiles juives et d'inscriptions en hébreu « Am Israel Haï » ("Le peuple Juif est vivant" en hébreu).


Erez Safar est aussi connu par son nom de DJ (Disc-jockey)/producteur Diwon. Sa famille est originaire, d'une part, du Yémen, et, d'autre part, d'Eretz Israël. "Les Juifs indigènes, comme ma famille, ont porté diverses variations du kefyah (kippa) et du keffieh (écharpes pour la tête et la nuque) pendant des milliers d'années", a déclaré Erez Safar au Jerusalem Post en janvier 2010 pour justifier son keffieh israélien qui "illustre la promesse divine que le peuple Juif est éternel", mais est critiqué parmi les Juifs et les musulmans. 
Une création dont l'idée revient au designer Baruch Chertok de la firme américaine d'accessoires de prêt-à-porter Dveykus, qui la dénomme le "keffieh sémite".
La réponse palestinienne n'a pas tardé. En février 2010, Siham Barghouthi, ministre de la Culture de l'Autorité palestinienne, a annoncé le lancement d'une enquête sur le "vol par Israël du patrimoine palestinien". Et d'ajouter à la radio Ma'an : "La culture palestinienne doit être préservée en organisant des événements et festivals pour montrer que le patrimoine revendiqué par Israël est en fait palestinien".
 
A suivre...
Le keffieh d'Arafat

« Le keffieh, pourquoi pas ? Ce n'est pas grave », diront certains.

« Il y a eu les Tee-shirts frappés du logo du FPLP », s'effrayeront les autres (13).

Mais le keffieh palestinien, c'est plus qu'un symbole ou un emblème : c'est un programme. Regardez l'affiche présentée par le Fatah, fin décembre 2007, à l'occasion de son 43e anniversaire et qui représente l'Etat d'Israël recouvert d'un keffieh palestinien bariolé. L'objectif d'élimination de l'Etat juif est dessiné par ce keffieh palestinien.

Le keffieh palestinien n'est pas un accessoire neutre, mais un basic partial (14).

Yasser Arafat nouait son keffieh palestinien de manière à lui donner la forme de sa Palestine qui englobait l'Etat d'Israël. Son keffieh palestinien était un « produit dérivé » du djihad islamiste.

Le quotidien Libération s'interroge doctement :
«Yasser Arafat a expliqué le savant pliage de son couvre-chef. Sur la partie qui retombait à droite de son visage figurait une carte aux contours de la Palestine du temps du mandat britannique, soit de la mer Méditerranée jusqu'au Jourdain. A tout engloutir, mâcher et recracher, la mode éradiquerait-elle toute symbolique, y compris politique ? Certains s'offusquent de cette dépolitisation du keffieh. N'est-ce pas trahir la cause palestinienne que d'en faire aujourd'hui un futile accessoire de mode ? D'autres, au contraire, ne comprennent pas cette mise en avant du foulard du vieux chef palestinien» (15).
Trahir la cause palestinienne en [transformant le keffieh] en futile accessoire de mode : quelle offense ! Et détruire l'Etat d'Israël, qui s'en offusque ?

Et ce journal poursuit :
« Quelle bonne idée de promouvoir le port du keffieh sous prétexte que c'est à la mode, dit cette internaute. A quand le ceinturon d'explosifs ? Trop in' peut-être ? ». Au moins, en le réinterprétant avec couleurs et petits grigris, Nicolas Ghesquière a pacifié le brûlant morceau de tissus » (sic).
Voire…

Le keffieh palestinien reste associé à Arafat, « le vieux chef palestinien ». Disons plutôt Arafat, le terroriste « chic » avant l'heure.

Arafat, le révolutionnaire d'une cause qui a fait des milliers de morts et blessés israéliens (16).

Arafat, le cupide, qui a amassé sa fortune en laissant son peuple dans la misère.

Arafat, l'islamiste, qui encourageait au djihad ainsi qu'à l'éducation à la haine des « juifs et des Croisés » et [à la] shah[adah = martyre].

Arafat, le pro de la com' qui a composé son look de vrai terroriste et de faux militaire au treillis kaki médaillé. En août 1956, lors de la réunion de l'Union internationale des étudiants à Prague (Tchécoslovaquie), il arbore «un keffieh blanc pour la première fois en tant que symbole politique. En 1957, le keffieh coiffait les têtes de ses collègues palestiniens lors de la réunion estudiantine. Du blanc, il passa au damier noir et blanc » (17).

Paradoxe : la mode occidentale s['entiche] du keffieh alors que les dirigeants palestiniens ont opté pour le costume-cravate occidental, si rassurant pour les Occidentaux qui estiment à tort :
« Les dirigeants palestiniens ont changé : ils sont vêtus comme nous, ils sont comme nous, ils pensent comme nous ».
Et, finalement, malgré cette mode pour le keffieh, la production palestinienne de cet article a périclité, en raison de la rivalité de fabricants essentiellement chinois, aux tarifs défiant toute concurrence.
  
N'en déplaise aux faiseurs de mode et à leurs diktats, moi, je garde mon goût pour mon écharpe ordinaire ou mon foulard banal.


(1) Le défilé de Balenciaga est diffusé ici et ici.
(2) Saisie par le Centre Simon Wiesenthal (CSW) en septembre 2007, la firme Inditex-Zara a retiré de la vente en septembre 2007 le sac sur lequel était brodé un symbole en forme de croix gammée, ainsi que tous les sacs de cette collection à motifs indiens. Elle a présenté des excuses. Elle aide les handicapés israéliens.

(3) Géraldine Couvreur, Comment porter le keffieh, Obstyles, 11 janvier 2008.

(4) Maud Gabrielson, Keffieh : mode d'emploi, 7 janvier 2008, et Ce mortel ennui, 8 janvier 2008.

(5) Le chèche est une « longue écharpe, le plus souvent unie ».

(6) On qualifie de vintage un vêtement ancien créé par un couturier célèbre. On peut avoir une chronologie sur le forum pour Arabo-Américains,  et ici.

(7) Décoration d'un tissu teint, par des dessins géométriques, des motifs animaliers ou floraux.

(8) Aude Sérès, Un rapport pointe le niveau médiocre en histoire-géo, Le Figaro, 27 décembre 2007.

(9) Le ska est un rythme musical à deux temps.

(10) Géraldine Dormoy, Je vois des foulards partout, 15 mai 2007. 

(11) Véronique Chemla, Mythes et réalités du «processus de paix» : le roc des refus palestiniens, Guysen, 10 janvier 2008.

(12) Elle, 24 décembre 2007.

(13) Le 13 décembre 2007, un tribunal de Copenhague (Danemark) a relaxé la société Fighters and Lovers (Combattants et amoureux) poursuivie pour soutien à des groupes terroristes : FARC (Forces armées de Colombie) et FPLP (Front populaire de libération de la Palestine). Il a estimé que cette société n'avait pas visé à déstabiliser la société. Par « solidarité », cette société s'engageait à verser 6 dollars sur les 35 dollars du prix de vente unitaire de T-shirts arborant les logos des FARC et du FPLP à ces groupes « combattants de la liberté ». La police avait saisi 6 000 dollars sur le compte bancaire de cette société qui a déclaré défendre la « liberté d'expression ». Le FPLP est l'auteur d'attentats, notamment contre le ministre israélien du tourisme Rehavam Zeevi (z''l) en 2001.

(14) Le 20 juillet 2006, l'ADL (Ligue anti-diffamation) a fermement condamné la déclaration, faite à Alicante par le Premier ministre espagnol, Jose Luis Rodriguez Zapatero, accusant Israël d'user d'une « force abusive » dans le cadre de ses opérations militaires. M. Zapatero avait « ensuite posé pour des photographes en portant un keffieh palestinien orné du drapeau palestinien ».

(15) Cécile Daumas, C'est quoi ce keffieh ?, Libération, 18 décembre 2007.  


(17) Alain Slivinsky, Yasser Arafat - passé et présent des relations du « rais » défunt avec Prague, Radio Praha, 11 novembre 2004.