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Un nouvel antisémitisme se répand comme un virus en Europe: subtil, sophistiqué, et terriblement efficace, Jonathan Sachs
23/06/2011

D'après le Blog Philosémitisme, 23 juin 2011

Retraduit par Menahem Macina, sur l'original anglais paru le 16 juin dans le Jerusalem Post :

« The future of European Jewry »

Le Rabbin Jonathan Sacks rend compte de l'échec cinglant à propos de ce qui se passe en Europe. Et nous savons que ça ne s'arrêtera pas car les dirigeants de la communauté juive n'unissent pas leurs efforts pour combattre ensemble ce fléau. Hélas, en matière d'antisémitisme, l'Europe ne suit pas l'exemple de l'Amérique.

 

Pour les Juifs d'Europe, c'est à la fois la meilleure et la pire époque. Prenons, par exemple, le cas de la communauté juive britannique.

Au cours des 20 dernières années, nous avons créé plus d'écoles juives de jour que jamais auparavant, dans nos 355 années d'histoire ici.

Sue le plan culturel, une communauté considérée comme moribonde il y a une génération, peut s'enorgueillir d'un centre culturel, d'un centre communautaire en construction, de Semaines du Livre juif, de festivals d'arts, de musique et de cinéma, et d'un événement éducatif pour les adultes – le Limoud – qui a inspiré des initiatives analogues dans 50 autres centres de tout le monde juif.

Des Juifs ont pris de l'importance dans tous les domaines. Les présidents de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords sont juifs. Nous avons eu, ces dernières années, deux présidents juifs de la Cour suprême de Justice, et des dirigeants juifs des universités d'Oxford et des Cambridge, un rédacteur en chef juif du journal The Times et des dirigeants juifs des Partis Conservateur et Travailliste. Non seulement les Juifs sont respectés, mais c'est aussi le cas pour le judaïsme. La voix morale juive est acquis un poids significatif dans le dialogue national.

Ce sont là des résultats étonnants. Mais ils sont assombris par l'inquiétant phénomène d'un nouvel antisémitisme qui se répand comme un virus dans toute l'Europe. Cela requiert une explication. Après tout, à la suite de l'Holocauste, s'il y avait une chose sur laquelle les gens de bonne volonté étaient d'accord dans le monde entier, c'était : Plus jamais.

Toute la culture d'après-guerre en Occident – dans le monde – allait dans cette direction. En raison de la détermination à ce qu'il n'y ait plus jamais d'Holocauste, on eut la Déclaration des Droits de l'Homme des Nations Unies, le concept de « Crime contre l'humanité », l'idée que le racisme est immoral, le mouvement de dialogue interconfessionnel, et le changement historique de l'attitude de la Chrétienté envers les juifs, exprimé dans la Déclaration Nostra Aetate, § 4, du Concile Vatican II.

Comment se fait-il alors que l'antisémitisme ait pu renaître dans les nations mêmes qui s'étaient engagées à ne jamais le réitérer ? La réponse cynique est qu'il n'est jamais mort, qu'il est seulement devenu souterrain. Il y a un brin de vérité dans cette affirmation, mais il est très mince. C'est un mode de raisonnement profondément trompeur. Car le nouvel antisémitisme ne vise les Juifs en tant qu'individus, que de manière indirecte. Sa véritable cible, ce sont les Juifs en tant que nation – en Israël.

Ce qui s'est produit en notre temps est un phénomène extrêmement subtil qui ne peut être compris qu'en remontant deux siècles en arrière, à l'époque des Lumières et de la Révolution Française. Pendant des siècles, l'Europe avait été défigurée par un antijudaïsme chrétien grossier, d'inspiration théologique. Les Juifs étaient accusés d'empoisonner les puits, de répandre la peste, de profaner les hosties et de tuer des enfants chrétiens.

Les Juifs n'étaient pas les seules victimes de l'Eglise : sorcières des hérétiques étaient brûlés eux aussi. En suite de quoi, après la Réforme, des Chrétiens se mirent à tuer leurs coreligionnaires en Europe au cours de grandes guerres de religion.

C'est alors que les gens réfléchis dirent: « Assez ». Cela mena à la montée de la science, à l'âge de raison, à la doctrine de la tolérance et finalement à l'émancipation des minorités privées de droits civiques, dont les Juifs. Ce fut l'époque la plus éclairée de l'histoire européenne, et c'est à ce moment précis que naquit, à Paris, Berlin et Vienne – les centres les plus sophistiqués de tous –, une nouvelle forme de haine : l'antisémitisme racial. C'est ce virus – le plus mortel que l'Occident ait jamais connu – qui mena des êtres humains, au demeurant ordinaires et convenables, à perpétrer des actes abominables, ou à se contenter d'en être des témoins passifs.

Ce n'était pas un simple phénomène. L'antisémitisme du 19ème siècle n'était pas l'antijudaïsme grossier de l'Eglise. De même, le nouvel antisémitisme du 21ème siècle n'est pas l'antisémitisme raciste des 19ème et 20ème siècles.

Il n'est pas dirigé contre les Juifs en tant qu'individus, mais contre les Juifs en tant que nation. Il ne se répand pas par des moyens conventionnels, mais par les nouvelles technologies de communication – sites Internet, courrier électronique, Blogs et réseaux sociétaux – qu'il est presque impossible de surveiller et de réguler.

Son coup de maître le plus brillant, diabolique même, a été d'adopter comme ses armes les plus puissantes les moyens de défense mêmes qui avaient été créés contre l'ancien antisémitisme. Il impute à Israël les cinq péchés capitaux de l'après-Holocauste : racisme, discrimination, crimes contre l'humanité, nettoyage ethnique et tentative de génocide.

Il est subtil, sophistiqué, et terriblement efficace.

Il est conçu pour tromper, et il y parvient. Des Juifs israéliens et américains le considèrent comme une menace pour la communauté juive européenne, ce qu'il est, mais seulement à titre secondaire. La véritable cible, c'est Israël. C'est une attaque contre Israël là où il est le plus vulnérable, c'est-à-dire parmi les classes qui forgent l'opinion européenne. Si Israël est délégitimé à leurs yeux, il ne reste que l'Amérique, et le jugement sagace des ennemis d'Israël est que, quand il s'agira de soutenir Israël, l'Amérique ne fera pas cavalier seul sur le long terme.

C'est une partie d'échecs à longue échéance et plus froidement calculée que les gens ne le réalisent. Elle a pour objectif la destruction de l'Etat juif. La contrer exige une réponse juive mondiale coordonnée bien au-delà de tout ce qui a été envisagé jusqu'à présent. Ce n'est pas non plus une bataille qui peut être menée par les Juifs seuls. Sans alliés, les Juifs et Israël perdront.

Cela veut dire qu'il faut recadrer la discussion. L'antisémitisme est toujours un symptôme de quelque chose de plus répandu, une tension non résolue au sein d'une culture, qui commence par prendre les Juifs pour cibles mais ne s'arrête jamais à eux. Ce n'étaient pas seulement les Juifs qui mouraient des mains de la Chrétienté médiévale, de la Russie tsariste, de l'Allemagne nazie ou de la Russie stalinienne: c'était la liberté elle-même qui mourait.

Ce sera également le cas au 21ème siècle. Ceux qui refusent aux Juifs ou à Israël la liberté perdront ou ne parviendront pas à obtenir la leur.

 

Jonathan Sacks *


* Grand Rabbin du Royaume-Uni et du Commonwealth depuis 1991, J. Sacks est membre de la Chambre des Lords depuis 2009. Il parlera de l'avenir de la communauté juive européenne au sein d'un panel d'experts à la fin de ce mois, lors de la troisième Conférence israélienne des Présidents, intitulée « Faire face à demain en 2011, à Jérusalem »