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Israël (Société - mentalités)
Antisionisme

Taguieff contre Super-Résistant, Loïc Lorent
30/06/2011

Article repris du site Sur le Ring, 29 juin 2011

[Une belle plume, acérée à souhait, que je découvre avec plaisir !  (Menahem Macina]

Directeur de recherche au CNRS, auteur d'une trentaine d'ouvrages, Pierre-André Taguieff a été récemment l'objet d'une « polémique » à la fois risible et passionnante. En s'en prenant, sur Facebook, à Stéphane Hessel, il a brisé l'unanimité, par définition douteuse, qui se faisait autour de l'ancien diplomate. Surveillé depuis que, dans le cadre de ses travaux sur l'antisémitisme, il a osé affirmer que ce « socialisme des imbéciles » recrutait bien en dehors des cercles « populistes », se voyant accusé d'islamophobie, il persiste et signe. Et tire à boulets rouges sur les hérauts du « palestinisme ». 

 

Connaissez-vous la famille Fogel ? Non ? Vous êtes sûrs ? C'est bizarre. En général, en France, on n'aime rien plus que les assassinats pour ouvrir les JT. La « séquence » dure deux jours, puis elle est remplacée par un fait-divers sordide qui « relance le débat » qu'on avait bien souvent oublié quand on n'ignorait pas carrément son existence, ou par une « polémique » suscitée par le « dérapage » de quelque député de l'invincible Lozère (du genre : « Le député Alain Pupleu déclare que Jeanne Ronouille ne vit pas à Mende : le PS dénonce des relents pétainistes »).

C'était à Itamar, Judée-Samarie (ou Cisjordanie), dans la nuit du 11 au 12 mars. Ce soir-là, deux Palestiniens se sont introduits dans cette implantation (ou colonie) israélienne. Ils y ont égorgé durant leur sommeil cinq membres de la famille Fogel : le père, la mère et trois enfants. L'annonce de ce "fait d'armes" a provoqué des scènes de liesse dans certaines cités contrôlées par l'Autorité palestinienne. Vous n'en avez pas entendu parler ? On croyait pourtant que les médias français étaient à la solde du « lobby juif ». Un tel crime aurait dû logiquement déclencher leur colère, déclinée en reportages à la gloire de l'Etat hébreu. Non ?

 

Quiconque s'est un jour intéressé à l'antisémitisme (sa vie, son œuvre) a une dette énorme envers Pierre-André Taguieff. Parce qu'il fut le premier, à l'orée d'un XXIe siècle dont les débuts furent, chacun en conviendra, spectaculaires, à tenter de mettre des mots (précis) sur ce phénomène observable avant même le commencement de la seconde Intifada : le réveil de l'antisémitisme. Sous d'autres formes. C'est pourquoi Taguieff proposait un changement de paradigme. Rien de moins. Nous avions grandi avec des professeurs qui enseignaient que l'antisémitisme était, aujourd'hui comme hier, comme toujours en fait, le jouet préféré et exclusif de l'extrême droite et, avant elle, mais c'était un peu la même chose, du catholicisme. De saint Louis à Le Pen, en passant par Drumont et Darquier de Pellepoix, c'était la même longue histoire d'un rejet débouchant sur une haine capable de bien des crimes. Il était parallèlement fort peu question de l'antisémitisme d'extrême gauche, celui qui poussait des socialistes bon teint à exécrer « la banque juive » à l'aube d'un XXe siècle qui, on nous le concédera, commençait en fanfare sur la Marne et à Gallipoli. Il était pourtant, cet antisémitisme-là, étudié dans nombre de livres. Il était une vérité historique démontrée. On pouvait même dater son déclin de l'affaire Dreyfus, même si, dans les années 1930 encore, par « peur biologique » d'une guerre avec l'Allemagne (mais pas que), il était possible d'entendre « Je ne marche pas pour la guerre juive » dans un Congrès de la SFIO. Sans jamais nier que l'antisémitisme old school, qu'il a d'ailleurs longuement examiné, séduise encore certains nationalistes ou nazillons nostalgiques d'un Reich dans lequel ils auraient sûrement fait, au mieux, office de supplétifs – les races latines, n'est-ce pas!, antisémites de souche violents à l'occasion, mais aussi et surtout vedettes d'associations antiracistes qui les traquent avec autant d'ardeur qu'elles peinent à en dénicher plus que quelques grappes, ce qui les conduit inévitablement à en inventer –, Taguieff sonde la nature de cette judéophobie qui tantôt refuse de se nommer, tantôt brandit l'étiquette antisioniste.

Appelons un chat un chat. Jusqu'à preuve du contraire, jeter un voile pudique sur un problème n'a jamais aidé à le résoudre. Aujourd'hui en France, l'immense majorité des actes antisémites, agressions verbales ou physiques, est le fait de « jeunes issus de la diversité ». De, pas des. Ces actes ont pour moteur un conflit israélo-arabe dont le traitement politique et médiatique peut, en Europe, laisser pour le moins dubitatif. Qui occupe un espace démentiel dans ce « débat » permanent que sont désormais nos démocraties d'opinion. Cet antisémitisme, irréductible aux catégorisations anciennes, Taguieff l'appela judéophobie. Depuis une dizaine d'années, il ne cesse de remuer, corriger, enrichir ce concept. L'actualité l'y aide beaucoup, malheureusement. L'hypothèse de Taguieff, c'est que la critique d'Israël, non seulement permise mais encouragée, dissimule plus ou moins adroitement une judéophobie tout aussi dangereuse, à terme, que l'antisémitisme de grand-papa. Pourquoi ? Parce que « cette « question israélienne » est devenue une « question juive » avec l'islamisation du discours antisioniste, qui mêle les arguments de type nationaliste ou ethno-nationaliste (l'Etat juif dénoncé comme un phénomène colonial sur des terres arabes ou palestiniennes) aux thèmes politico-religieux du fondamentalisme musulman (la présence juive « souille » une terre islamique). La mise en question du droit à l'existence d'Israël constitue le thème central de la nouvelle "question juive". » 

Taguieff sait combien l'expression « question juive » est lourde de sens. Car elle reste à jamais attachée à ceux qui en ont fait la clef de voûte de leur entreprise criminelle: les nazis. Et quand ils la posaient, il était entendu qu'ils connaissaient la réponse. Aussi, qu'elle ait été fonctionnelle ou intentionnelle, soit la conséquence des victoires des armées allemandes ou une condition nécessaire à ces mêmes victoires, la « solution finale » était, dans les deux cas, fatale, ou si l'on préfère, consubstantielle au national-socialisme. En choisissant d'intituler son livre ainsi, Taguieff nous invite donc d'emblée à prendre la mesure des risques qui pèsent sur les Juifs. Aujourd'hui.

Les temps ont changé. La judéophobie, nous dit-il, est un lieu commun partagé par des masses entières, et par des élites qui y puisent cette « juste cause » sans laquelle elles donnent l'impression de ne pouvoir respirer. La tribune de l'ONU se transforme en tribunal d'Israël. Dans une part conséquente du monde arabo-musulman, les poussées islamistes vont de pair avec une obsession anti-juive (et anti-chrétienne). Israël est le coupable au carré : parce qu'il se revendique comme Etat-nation à l'heure de la gouvernance mondiale ; parce qu'il est majoritairement composé de juifs, dans une région où l'islam est la règle et où les minorités religieuses sont toutes, à des degrés divers, persécutées ; parce qu'il doit sa survie à la force des armes et qu'il continue donc à croire en elles quand d'autres, surtout en Occident, prônent le désarmement intégral ; parce qu'il fait face à l'enfant chéri des « belles âmes », la victime multidimensionnelle, Super-Résistant : le Palestinien. Ici, on demande aux Juifs de se désolidariser d'Israël. Là-bas, on demande aux Israéliens de ne plus se définir comme Juifs.

Première cible de Taguieff : les « néo-communistes ». Héritiers en ligne courbe des hégéliens de gauche qui, dès les années 1830, exigeaient des Juifs qu'ils se « déjudaïsent », les philosophes « néo-communistes » (Badiou, Balibar, Bensaïd, etc.), grands contempteurs des identités, voient en Israël un Etat de type colonial et font de son ostracisme un préalable à toute discussion. Leur « antisionisme radical fonctionne dans le cadre d'un messianisme politique centré sur la « libération » du peuple palestinien, imaginé comme promesse de la libération finale du genre humain. » Grâce au Palestinien, cheminons tous ensemble vers le communisme de demain ! La route passe par le démembrement d'Israël, appelé à se fondre dans un Etat binational. On pourra d'ailleurs s'amuser de ce que ces intellectuels internationalistes, qui aperçoivent du pétainisme (« rampant » ou non) derrière chaque drapeau français, s'accommodent fort bien du très viril nationalisme palestinien. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes : est-ce vraiment à travers cet idéal venu d'un autre siècle que nous pouvons espérer gagner en humanité et bâtir une société égalitaire parfaite ? Idéal qui sent le sapin, voire le moisi. Aussi, habituellement peu portés sur la religion, sauf pour l'accabler, ces philosophes pro-palestiniens (ce qui est leur droit le plus strict) refusent d'admettre la composante islamiste du « palestinisme ». Sur ce dernier point, Taguieff évoque même une « ré-islamisation croissante » de la « cause », la victoire électorale et symbolique du Hamas sur le Fatah et la popularité du Hezbollah dans la région accréditant, entre autres faits et signes, cette thèse (thèse qu'on pourra cependant contester, Taguieff s'appuyant beaucoup trop à notre goût sur les enquêtes d'opinion). Et quand il n'est pas balayé d'un revers de la main, l'islam est considéré comme l'"ecsta" du peuple, son unique bouclier moral contre la rapacité des colons juifs, avant-garde de l'Occident capitaliste. (On retrouve là une constante des travaux récents de Taguieff : la description de « l'islamo-gauchisme ».)

Mais ils ne sont rien, ou si peu, comparés à la star de l'année 2010, l'ancien diplomate Stéphane Hessel. Rancunier – on le serait à moins –, Taguieff lui consacre un chapitre dévastateur. Il faut dire que le succès colossal de son petit livre, Indignez-vous !, interpelle à plus d'un titre. Revêtant lui aussi, à l'instar des « néo-communistes » ou d'un Noam Chomsky, les habits de l'antisionisme, Hessel se penche sur un planisphère et ne voit plus qu'Israël. Le vaste monde fourmille de conflits, petits ou grands. Ils ne méritent pas l'expertise du sage, encore moins son indignation. Soutien exalté de la campagne de boycottage – quelle horreur, ce mot – de l'Etat hébreu (alias BDS) et du Tribunal Russell, ce « sémillant nonagénaire » se fait depuis deux ans l'attaché de presse de Richard Goldstone, juge sud-africain, auteur d'un rapport édifiant sur l'Opération Plomb Durci de 2008. L'armée israélienne y était accusée de crimes de guerre. Les attaques en provenance du Sud-Liban y étaient relativisées. Tant pis si, comme le raconte Taguieff, Richard Goldstone est revenu dès septembre 2009 sur les conclusions de ce rapport fondé « sur des données fausses et falsifiées », concédant avoir été baladé par ses interlocuteurs, tous issus d'un seul camp – on s'étonnera de ce qu'aucune publicité n'ait été faite autour de cette volte-face quand la publication de l'implacable sentence avait rempli écrans et colonnes pendant des semaines.

 Estimant qu' « il n'y a actuellement pas de cause plus émouvante », Hessel perpétue en outre une certaine tradition de la diplomatie française. Inaugurée avant même le fameux discours du Général sur « le peuple sûr de lui et dominateur », en 1967, la politique arabe de la France s'accompagne d'une méfiance de principe à l'égard d'Israël. Des gouvernements peuvent bien déplacer légèrement le curseur – selon l'expression consacrée –, la « vision » reste. A des intérêts géostratégiques et économiques, défendables dans l'absolu, s'ajoute aujourd'hui « ce juridico-moralisme coloré de repentance » qui « est l'expression même de l'impolitique qui domine dans la « communauté internationale ». » (On regrettera d'ailleurs que, dans ce volume en tout cas, Taguieff n'ait pas davantage insisté sur ce « juridico-moralisme ». A nos yeux, comme on le verra plus loin, il compte bien plus que la judéophobie dans le traitement médiatique du conflit israélo-arabe.) Cette communauté internationale, les politiciens français – et plus largement européens – y croient, comme ils crurent jadis en la SDN (les mots qui expriment leur foi sont les mêmes). Ils en sont, avec d'épais bataillons d'intellectuels – mais en France, il est fréquent que les deux activités se confondent –, d'infatigables promoteurs. C'est acquis : l'Occident doit payer. Civilisation criminelle et consciente de l'être – on ne répétera jamais assez, avec Finkielkraut, que la repentance est un narcissisme –, le Palestinien le tourmente. Fait-il assez pour lui ? Non !, répondent en chœur Hessel, « néo-communistes » et l'ensemble des pro-palestiniens, y compris de rétifs au manichéisme pourtant constitutif de cette cause – comme de la plupart des causes. Super-Résistant est aussi Super-Pauvre. Qu'on nous comprenne bien : il ne s'agit pas de nier les souffrances des Palestiniens. Mais d'abord, comme le rappelle salutairement Taguieff, le tragique dans l'histoire n'est pas une blague. Ensuite, on aimerait bien comprendre pourquoi les mêmes qui parlent de « droit de retour » pour les Palestiniens ne le font pas pour, disons, et pour ne pas quitter l'Europe, les centaines de milliers de Grecs qui ont dû fuir l'Asie mineure pendant et après la guerre gréco-turque. Ce n'est pas beaucoup plus vieux. Et ils y étaient installés depuis fort longtemps. Si c'est le colonialisme qui les choque, que pensent-ils de l'Irlande ? C'est très intéressant, l'Irlande. Non ? Enfin, il y a les chiffres : « Loin d'illustrer le type de la victime maximale, les Palestiniens apparaissent bien plutôt comme les privilégiés de l'aide humanitaire internationale (…) Ou encore : les Palestiniens mobilisent près de 80% de l'aide humanitaire internationale (…) Il existe une agence spécialisée à l'ONU pour les seuls Palestiniens, l'UNRWA (créée en 1948 pour une année), qui compte entre 22 000 et 25 000 employés, et bénéficie d'une aide américaine annuelle de 190 millions de dollars. Le budget alloué à l'UNRWA est d'un montant annuel variant entre 400 et 500 millions de dollars. A la mi-décembre 2010, la Commission européenne accordait une aide financière de 100 millions d'euros « à la Palestine », dans le cadre du budget 2011. » Cette manne sert notamment à payer les fonctionnaires, dont des professeurs d'histoire qui, nous apprend Taguieff, ont refusé, en avril 2011, d'enseigner la Shoah à leurs élèves – et à qui on a donné raison. Alors, la question s'impose : quelle est donc cette secrète hiérarchie des douleurs qui bloque tant de brillants esprits sur les rives du Jourdain ?

Changeons d'échelle. L'ONU fait de la lutte contre le racisme l'une de ses priorités. Rappelons que, pendant vingt ans, elle a édicté que le sionisme était un racisme. La résolution qui tissait ce lien douteux est morte. Mais au sein de l'organisation, Israël continue de jouir d'un statut très particulier. Condamnation du mur de séparation, dit « mur de la honte » – dont l'efficacité est pourtant patente. Condamnation des représailles contre des chefs terroristes. Condamnation des implantations en Judée-Samarie (ou Cisjordanie). Condamnation lorsqu'un groupuscule islamiste turc tente de forcer le blocus de Gaza à l'aide d'une pseudo « flottille humanitaire ». L'ONU, c'est aussi des conférences. Celles dédiées au racisme font salle comble. On pense évidemment à Durban I (2001), à l'occasion de laquelle Israël fut assimilé à l'Afrique du Sud de l'apartheid et tancé en des termes que l'on n'a pas l'habitude d'entendre dans la bouche de diplomates. Grâce à Durban I et ses suites, on a également appris que la critique de l'islam était un racisme. Ça porte un nom : l'islamophobie. A Durban II, on prend les mêmes et on recommence. Concomitamment, on accule aussi l'Occident. Voyez comme en Europe on stigmatise les immigrés. Ailleurs ? Non. Et Taguieff de remarquer que l'antisémitisme ne fait dorénavant plus « partie de l'inventaire de la lutte antiraciste » selon l'ONU. De même qu'il a disparu du MRAP (Antisémitisme remplacé par Amitié). Réjouissons-nous : Durban III, c'est pour la fin de l'année.

Mais faut-il conclure que tous les pays qui participent à ces conférences sont animés par une profonde judéophobie ? On comprend aisément que cet acharnement profite à certains Etats arabes. Pour eux, Israël est une "divine surprise" – après avoir été le révélateur de leurs carences. Influence islamiste ou non, il suffit d'errer quelques heures sur les chaînes arabes pour constater que des mythes vieux comme Hérode ont encore un bel avenir devant eux. L'un des plus délirants, c'est le crime rituel, d'enfants si possible. Vous qui avez feuilleté des exemplaires de La Croix de la fin du XIXe siècle, vous atterrissez en terre connue. Biberonnés aux clichés les plus monstrueux qui puissent exister sur les Juifs dès leur plus jeune âge, motivés par des prêcheurs qui leur répètent que Juifs et chrétiens sont des « chiens », sujets d'une Autorité palestinienne qui récompense les familles des « martyrs », il ne faut pas s'étonner que des Palestiniens commettent des crimes du genre de celui d'Itamar. Là, on ne peut plus parler de judéophobie, mais bel et bien d'antisémitisme.

Au « juridico-moralisme » dont parle Taguieff, nous pensons pouvoir ajouter ce dolorisme compassionnel hors duquel, désormais, aucun événement un tant soit peu « dramatique » ne saurait être analysé ou plutôt raconté. Les médias en raffolent, certes, mais tout le monde y consent. Cette common pleurnicherie, qui égalise joies et peines, qui fait qu'on usera du même mot, « émotion », pour parler des résultats du bac, de la victoire de Vesoul en Coupe de France de ping-pong, ou de la mort d'un homme. On ignore d'où elle sort, mais il est clair que scénaristiquement, elle présente de gros avantages. Et c'est d'abord à l'aune de cette mode que nous lisons l'affaire du jeune Mohammed al-Dura, pour reprendre un exemple cher à l'auteur. Que les médias consomment goulument des « juifs antisionistes » – que Taguieff qualifie d' « Alterjuifs » –, c'est exact. Souvent, on ne voit qu'eux. La plupart des journalistes partagent-ils leurs thèses ? Nous en doutons. Le propre d'un lieu commun, c'est qu'il n'a pas besoin d'être démontré. Il ne repose sur rien. Il est, point. Pourquoi aller chercher plus loin ? Et puis il y a la guerre. Hessel dit : « Tsahal a délibérément tiré sur des femmes et des enfants ». Le commun des joueurs de ping-pong (très ému par la victoire de Vesoul en Coupe de France) entend : « Guerre ». Paradigme contre paradigme : la manière de raconter le conflit israélo-arabe dans les médias français a évolué en même temps que ces médias. Ce qui ne revient ni à cautionner le manichéisme évident des reportages qu'on nous montre, ni à relativiser l'influence des intellectuels pro-palestiniens, les deux contribuant à la perception d'Israël comme menace fondamentale pour cette « paix dans le monde » qui passionne tant d'Européens, les premiers pouvant effectivement passer pour les « idiots utiles » des seconds, et les seconds pour les « idiots utiles » d'islamistes pour qui la destruction d'Israël demeure un objectif prioritaire. 

Nonobstant ces quelques réserves, qui ne s'opposent d'ailleurs en rien à l'analyse générale que Taguieff fait de l'extension de la judéophobie à travers le monde, on sera frappé par la gravité de ce livre. Maître en l'air délicat de l'ironie, il semble ne plus y croire. Ne plus croire en un sursaut ici, en France, en Europe, en Occident. Il observe : Israël est marginalisé sur la scène internationale. Et si Israël était finalement vaincu par les apôtres, combattants et sympathisants du jihad, parions que les Juifs auraient alors le choix entre la valise et le cercueil. Horizon qui oblige l'Etat hébreu, ce sublime anachronisme, à se battre, tandis que des armées d'intellectuels sans Histoire espèrent sa mort. Jusqu'à nouvel ordre, Israël se maintient. On souhaite qu'il n'oublie jamais cette belle formule extraite de ce livre précieux : « Mieux vaut souffrir de n'être pas aimé que de disparaître sous les applaudissements de ses ennemis. 

Loïc Lorent


Israël et la question juive, 281 pages, 22 euros. 

Signalons également la parution, aux Provinciales itou, de La Guerre de Six-Jours de Pierre Boutang. Volume réunissant six articles écrits juste après ladite guerre.

[Merci à Giora Hod (Israël) qui m'a signalé cet excellent texte.]