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Une autre voie juive : exercices d'espérance, Grand Rabbin Gilles Bernheim
04/07/2011


Reprise de la libre opinion du Grand Rabbin de France, mise en ligne sur le site du Monde, 1er juillet 2011.


[Beau texte, plein d'idéal, même si un peu trop optimiste à mon goût. Par contre, – pourquoi le cacher ? – l'engouement du Grand Rabbin pour le « printemps arabe » me gêne. Je le trouve un peu trop « tendance ». Il est prématuré d'hypostasier les mouvements d'émancipation des dictatures ou des gouvernements autoritaires, qui se font jour dans certains pays arabes. La gouvernance politique se marie mal avec l'anarchie révolutionnaire et j'ai bien peur que tout ce sang versé n'aboutisse finalement qu'à remplacer des régimes  violents par d'autres qui ne le seront pas moins et sur lesquels rien ni personne n'aura le moindre contrôle. L'expérience historique multiséculaire enseigne que la violence engendre la violence et qu'en définitive, un régime fort – quelles que soient sa couleur, son idéologie et son obédience – finit toujours par hériter du pouvoir, à la demande même, implicite ou explicite, des populations révoltées, qui ne peuvent supporter l'anarchie et toutes les exactions qu'elle entraîne. La nécessité de « rétablir l'ordre » se traduit hélas le plus souvent par l'imposition d'un nouveau pouvoir qui s'avère souvent plus dur et plus hégémonique que celui auquel il succède. (Menahem Macina).]


Le "printemps arabe", la disparition de
 Ben Laden, les discours du président Obama, ouvriront-ils la porte à une ère nouvelle et à des espoirs de paix et de sécurité au Proche-Orient ? Nul ne le sait. Ce temps m'inspire aujourd'hui de livrer quelques réflexions et espérances.

A mes amis des pays arabes : Israël est un pays imparfait, né d'un rêve nécessaire. Certains parmi vous refusent Israël parce qu'ils poursuivent un rêve contraire : l'unité arabe contre l'humiliation coloniale. Ce thème de la colonisation moderne comme événement inouï, comme une sorte de viol et de coup d'arrêt à une histoire millénaire, veut ignorer la nature même de cette histoire antérieure, comme probablement de toute histoire. Ainsi, s'il y a aujourd'hui des Arabes en Afrique du Nord, c'est parce que des Arabes l'ont colonisée à partir du VIIe siècle. Et les premiers "colonisateurs" non arabes du Proche-Orient n'ont pas été des Européens, mais d'autres musulmans – les Turcs seldjuks d'abord, avec bien peu de douceur, les Turcs ottomans ensuite.

Je ne veux minimiser ni les erreurs, même bien intentionnées, ni les crimes véritables de l'impérialisme occidental, ni la spécificité de certains des traumatismes qu'ils ont pu causer, mais il me semble que vous gagneriez à sortir de la mystification qui présente vos peuples sans aucune responsabilité dans leur propre histoire, comme ayant uniquement subi ce que d'autres – les Occidentaux – leur auraient imposé. Le printemps arabe vous donne de nouvelles raisons d'être fiers.

A mes amis et concitoyens d'Europe, dire que notre difficulté à désamorcer les manipulations antioccidentales m'interpelle. Les pavés de nos grandes villes, habitués aux manifestations anti-israéliennes, restent désespérément silencieux pendant les massacres en Libye et en Syrie. J'ai aujourd'hui le sentiment très amer de deux poids et deux mesures dans la morale, la solidarité et les Droits de l'Homme, selon qu'il s'agit ou non d'Israël.

De façon plus générale, l'inquiétude, le relativisme et le pessimisme prévalent en Europe. Nos sociétés auraient-elles perdu toute vision et toute ambition ? Elles sont perçues comme riches, puissantes, mais vides de valeurs. Les solidarités tendent à s'y réduire à des dispositions administratives. Si chaque individu est libre – c'est l'un de nos principes fondateurs – cette liberté est trop souvent exercée au profit du plus grand conformisme : consommer, se faire plaisir.

Il est temps pour nos sociétés européennes de retrouver fierté et confiance, solidarité et espoir. Le Printemps arabe peut nous aider dans cette démarche parce qu'à l'instar de la chute du mur de Berlin, il ouvre une délicate transition où l'Europe unie peut se mobiliser pour la construction de sociétés plus libres et plus ouvertes. Mes propos sont loin d'être idéalistes car c'est l'Europe entière qui devra porter le fardeau si la transition est une impasse.

A mes amis israéliens : certains d'entre vous, résolument pacifistes, cultivent la culpabilité d'avoir pris des terres aux Palestiniens. D'autres voient en ces terres la patrie de nos aïeux et font valoir que les retraits du Liban, puis de Gaza ont seulement abouti à des pluies de missiles ou de roquettes tirées depuis ces territoires sur les villes d'Israël.

Si j'ai souvent dit ma sympathie pour toutes les victimes, israéliennes et palestiniennes, j'observe que des dirigeants palestiniens – hier l'OLP, aujourd'hui le Hamas – ont commis bien des erreurs, nourri bien des chimères, valorisé le jusqu'au-boutisme et la violence. Un Etat palestinien aurait pu exister dès 1947 à la suite du vote de la résolution 181 par les Nations unies, si les Palestiniens et l'ensemble des Etats arabes n'avaient pas choisi de s'y opposer par la guerre. Le printemps est contagieux : un sondage indiquait en mars 2011 que 67 % des habitants de Gaza souhaitaient des manifestations contre le Hamas, à l'instar de ce qui se passait dans les autres pays arabes.

Tenants du Grand Israël, je comprends votre douleur face à la perspective de devoir peut-être renoncer à certaines terres, pourtant promises au peuple juif dans la Bible. J'ai toutefois envie d'ajouter deux choses. Israël étant l'Etat-nation du peuple juif et les Juifs enseignant la morale depuis des siècles, Israël n'a par conséquent d'autre option que de se conformer à la morale. Ce raisonnement éminemment valide présuppose néanmoins que l'Etat d'Israël et son caractère juif soient acceptés par tous, avec sincérité et sans ambiguïté, parce qu'il est moral que le peuple juif ait son Etat.

Aux jeunes générations arabes qui sont aux avant-postes des révolutions : je ne vous connais pas, mais j'admire votre courage. Vous avez accompli l'impensable, pourtant le plus dur est devant vous. Les transitions sont longues et souvent troublées parce qu'il faut changer tous les référentiels. Vous avez la chance de vivre dans des pays très jeunes, où vos générations sont ou seront bientôt majoritaires. C'est une opportunité pour faire peau neuve et pour regarder autrement l'Europe ou Israël.

Qu'est-ce que le sionisme – si vous faites fi des propagandes qui vous entourent depuis votre naissance ? C'est un humanisme qui offre à tous les peuples des raisons de croire en eux-mêmes. Le sionisme atteste, par l'exemple, qu'aucune oppression n'est irrémédiable, qu'aucun désert n'est stérile à jamais et que l'espoir est toujours justifié. Il est une région de l'esprit autant que de l'espace : idée de l'homme et de ses droits, patiemment bâtie en Orient au moment même où, dans ces tragiques années 1930 et 1940, elle s'effondrait en Occident. Et il demeure, dans sa part la moins périssable, profondément fidèle aux paroles de Herzl : "Nous ne demandons à personne à quelle race il appartient, il nous suffit qu'il soit un Homme."

Enfin, je veux terminer par un message à mes frères dans toutes les religions. Dans ce temps où les « statu quo » s'effondrent et les lignes bougent, les religions ont un rôle à jouer, quelle que soit la foi de chacun. Ici en Europe, là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, elles sont un vivier où nos sociétés peuvent puiser de quoi retrouver confiance et fraternité, redonner du sens à leurs valeurs. L'exemple qui m'est le plus naturel est celui du judaïsme, premier des monothéismes et fondateur d'une certaine idée de l'universalisme : car dire que Dieu est un, n'est-ce pas une façon de dire qu'il est le Dieu de tous ? Et la filiation est évidente entre les dix Commandements et les droits de l'homme.

J'ai la conviction que si elles s'en donnent la peine, les religions peuvent contribuer à régénérer notre identité à tous, qui se reconnaît, certes, dans le moment historique des Lumières et de la formulation des droits de l'homme, mais qui n'est pas le privilège de l'Occident, comme les révolutions arabes l'attestent avec force.

C'est cette identité porteuse d'espoir qui, plus sûrement que les armes et la technologie, pourra faire barrage à l'inquiétude, au fondamentalisme et à la barbarie. Identité d'êtres humains rationnels et moralement responsables, humanité de l'homme à laquelle il faut d'abord s'efforcer mais qu'il faut aussi appeler comme la pluie de la vie, par nos prières.

 

© Gilles Bernheim, grand rabbin de France