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1936 : Le suicide à Genève d'«un homme qui avait raison»
06/09/2011

 

Texte repris du site de la CICAD n° 1480, du vendredi 2 septembre 2011

 

Le 3 juillet 1936, Stephan Lux, un journaliste juif, se tire une balle de revolver dans le cœur à la tribune de la presse de la Société des Nations, pendant le discours du délégué espagnol sur l'agression italienne en Abyssinie. Avant de s'effondrer, il crie à l'adresse du secrétaire général, Joseph Avenol:

«C'est mon dernier acte, ma lettre, Avenol !»

Il expire le lendemain à l'hôpital. Rapportant l'événement, le Journal de Genève «croit se trouver en présence d'un Juif allemand qui a ainsi voulu protester contre le sort fait à ses coreligionnaires en Allemagne». C'est bien le cas, mais le journal ne cherche pas à en savoir davantage, se contentant de relater le 8 juillet son enterrement au cimetière israélite de Genève-Veyrier. D'après le discours funèbre que prononce Robert Dell, le correspondant à Genève du Manchester Guardian et président de l'Association des journalistes accrédités auprès de la SdN, on comprend que Stephan Lux passe pour un dérangé. Aussi Dell prend-il soin d'affirmer le contraire:

«Tous ceux qui ont connu Stephan Lux reconnaissent qu'il était parfaitement équilibré et qu'il a agi froidement et avec pondération…»

A la Société des Nations, passé le choc, l'émotion ne dure pas. La séance est interrompue dix minutes, après quoi le président de l'Assemblée déclare que «cet incident n'a aucun rapport direct ni indirect avec le débat en cours»… Quelques journaux font état du drame, dont le Prager Press, auprès duquel Stephan Lux était accrédité, ainsi que des journaux israélites, qui donnent plus de détails.

Stephan Lux naît en 1888 dans une famille originaire de Slovaquie, alors hongroise. Il est écrivain, poète, homme de théâtre. Il est à Berlin après la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il a été blessé. Il a foi en la République de Weimar, n'était l'antisémitisme qui la ronge. Le film qu'il tourne en 1920 pour dénoncer le fléau ne peut voir le jour, ses financiers juifs prenant peur. Sa carrière artistique, dès lors, est compromise. En 1933, lorsque Hitler prend le pouvoir, Lux part pour Prague avec femme et enfants. Il y fonde un théâtre juif, qui fait quelques représentations. Il est pauvre, déraciné et déprimé par la situation faite aux juifs dans le silence général. Il voit les dictatures agir impunément et les démocraties se laisser berner par des paroles apaisantes. Lui veut agir.

La tribune de la Société des Nations lui paraît un endroit propice. Ilvient à Genève. L'impuissance et l'apathie qu'il observe au sein des délégations le désespèrent encore plus. Il opte alors pour un acte éclatant qui, pense-t-il, réveillera les consciences: le don de sa vie.

«Je suis venu à Genève pour prendre la mesure de ce monde, écrit-il à un ami la veille de sa mort. J'ai acquis la conviction que je n'avais rien à attendre de ce côté et lentement s'est ancrée en moi l'idée de faire quelque chose.»

Il laisse une enveloppe avec plusieurs lettres dont une prière à Anthony Eden, le chef de la diplomatie britannique. Il y montre l'Allemagne nazie comme le danger le plus «urgent et important», le «problème unique» de l'Europe.

«Dans un an, dans six mois peut-être, vous serez dans les ruines», prédit-il. «La plus terrible explosion du monde est imminente si nous n'agissons pas immédiatement.»

Et il invite le ministre à se pénétrer d'une chose qu'il semble ignorer:

«Le gouvernement allemand, le groupe qui dirige aujourd'hui sans scrupule la nation allemande est composé sans exception de criminels […] Les partenaires allemands avec lesquels vous traitez, vous échangez des notes, sont […] des êtres moralement et psychiquement dégradés présentant tous les traits des bandits les plus corrompus […] Sir Eden, je vous le demande, avec mes dernières forces, regardez les choses en face.»

Le suicide de Stephan Lux ne change rien. Après un bref moment d'émoi, toutes les circonstances concourent à le faire oublier. Pourtant, il ne s'oublie pas. Il y a toujours quelqu'un pour le ramener à la mémoire. Parmi les Juifs, d'abord, où son nom est honoré et régulièrement rappelé lors des dates anniversaires de son geste. Mais pas seulement. Un premier témoignage par Arnold Hahn, qui l'a connu, Vor der Augen der Welt ! Warum starb Stefan Lux ? Sein Leben, seine Tat, seine Briefe, a été publié en allemand en 1936. Bien plus tard, l'une des anciennes collaboratrices de Robert Dell au Manchester Guardian, l'Américaine Betty Sargent, est revenue à Genève au milieu des années 1980 pour écrire l'histoire de Lux, The Desperate Mission of Stefan Lux, dont un résumé est maintenant sur Wikipédia. Récemment, Jean Plançon a évoqué sa mémoire dans son histoire de la communauté juive de Carouge et de Genève, tandis qu'un autre historien, Lubor Jilek, collaborateur scientifique à l'Institut européen de Genève décidait de rassembler les écrits, lettres et autres documents de Lux en vue de leur publication. C'est lui qui, nous ayant fait part de ses travaux, est à l'origine de cette chronique, énième résurgence dans le public d'un geste qui a eu lieu et qui continue d'exercer sa fascination.

Sachant maintenant ce que nous savons, l'histoire de Lux se gonfle de significations que son geste lui-même, dans son actualité, ne pouvait pas avoir. Son suicide est vu aujourd'hui comme le suicide d'«un homme qui avait raison». Et s'il devient un sujet d'histoire, c'est aussi l'histoire de la déraison des autres.

 

Source : Le Temps : Samedi 3 septembre 2011.