Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Shoah

Israël en état de siège: la tentative d'éliminer le mot Shoah: 4 textes remarquables
07/09/2011

 


Interventions de Fiamma Nirenstein, Guido Vitiello, et attaque de Il Foglio contre le « crapuleux » Bauman.

Médias : Il GiornaleIl Foglio.

Auteurs : Fiamma Nirenstein, Guido Vitiello, éditorial de Il Foglio.

Titres : «Chi tocca la parola Shoah attacca Israele - Shoah e Olocausto indicano due storie diverse, meglio dire Auschwitz - Teppisti intellettuali contro Israele» [Quiconque touche au mot Shoah attaque Israël - Shoah et Holocauste désignent deux histoires différentes : mieux vaut dire Auschwitz Des « crapules » intellectuelles contre Israël.]

 


Traduction française : Menahem Macina


1. [Introduction du site Informazione Corretta, du 3 septembre 2011]


Sur la polémique née de la décision du gouvernement français d'expurger les livres d'enseignement du terme Shoah (alors que Naqba continue à y figurer), il y a eu de nombreuses interventions allant de l'analyse sémantique à la proposition de mots alternatifs. Nous croyons que la polémique peut être close après l'intervention de Fiamma Nirenstein dans Il Giornale d'aujourd'hui, 3 septembre 2011.

Nous reprenons aussi, de Il Foglio, l'exposé savant de Guido Vitiello. Savant, certes, mais aussi ambigu dans certains passages. Il n'y a jamais eu d'affrontement entre la série télévisée « Holocauste », une honnête production hollywoodienne, conçue pour un très vaste public, qui est celui de la télévision, et « Shoah », de Claude Lanzmann, une production sous forme de film, qu'il serait plus juste de définir comme du matériau de studio, de très haut niveau, mais qui n'est sûrement pas pour les masses, en raison également de sa durée de 9 heures.

Et puis, on ne comprend pas la citation de l'historien catholique (adjectif resté dans le clavier du PC de Vitiello) qui n'a pas réalisé que la raison de la dimension internationale du terme « Holocauste », dans sa forme américaine « Holocaust », tient au fait que l'anglais est la langue internationale par excellence. Quiconque en connaît l'origine, d'ailleurs correctement rappelée dans le texte de Vitiellio, s'est toujours soigneusement gardé de le prononcer.

Répétons-le, sur le mot « Shoah », il ne peut y avoir de discussions, c'est bien le terme. Toutefois, il faut y adjoindre la référence historique et politique, comme l'a écrit Fiamma Nirenstein, qui a atteint le cœur même du problème.

Cette page se termine par une très forte charge de Il Foglio contre Zygmunt Bauman, pour ses déclarations sur Israël. L'avoir qualifié de  crapule est trop peu. Nous tenons à adresser toutes nos félicitations à celui qui a rédigé cet éditorial.

 

-------------------------------

 

2. Il Giornale, Fiamma Nirenstein : « Quiconque touche au mot Shoah attaque Israël »


Quand quelqu'un plaisante avec la Shoah, cela fait le bonheur d'Ahmadinejad. Celui aussi de Nasrallah, chef du Hezbollah, celui du Hamas, celui du Jihad Islamique et d'Al Qaeda ; cela met en joie les néonazis et tous ceux qui dessinent des svastikas dans les cimetières juifs. Décider, comme l'a fait la France, que le mot « Shoah » ne peut plus être utilisé dans les recueils de textes, se fonder sur les erreurs historiques à propos du nombre de prisonniers allemands tués, pour le comparer aux six millions de Juifs exterminés, comme l'a fait Günter Grass, ce sont des jeux de salon qui – outre leur stupidité, quand on sait que l'histoire de la Shoah est un roc inamovible et un texte parfaitement clair pour la conscience et la connaissance de qui en a – ont désormais une signification politique évidente. Jouer avec la Shoah, se joindre, d'une manière ou d'une autre, à la grande vieille caravane de sa négation, est l'arme majeure utilisée aujourd'hui pour détruire les Juifs et Israël. En somme, c'est une arme antisémite.

Et qu'il soit clair que je sais qu'il y a eu d'immenses exterminations comparables, par certains aspects (le massacre des Koulaks, des Arméniens, des Cambodgiens, des Darfuris, etc.), mais peut-être pas dans leur totalité d'opération cruelle et démesurée, programmée, idéologique, organisée, durable, effectuée avec grand succès, perpétrée contre des gens parfaitement intégrés sur le plan de l'éducation et de la citoyenneté du peuple qui l'a décidée, immense… [1]. La négation de la Shoah va de pair avec la promesse de « balayer le régime sioniste » : Ahmadinejad a cité la promesse de l'Ayatollah Khomeini d'« effacer Israël de la carte », quand il s'est adressé, en 2006, aux délégués de la Conférence sur l'Holocauste, sponsorisée par l'Iran.

Il y a eu David Duke, le chef du Ku Klux Klan, Faurisson, Garaudy, etc., mais tous les vieux trucs de la négation de la Shoah ont été rapidement remplacés par l'habitude, obsessionnelle et répétée, de l'idée que la Shoah est une espèce de passe-partout grâce auquel les Juifs trompent le monde, font ce qu'ils veulent, deviennent à leur tour les auteurs de crimes semblables à ceux dont ils accusent les nazis. A ces horribles bobards, qui proviennent de la négation de la Shoah et avec lesquels le monde s'est habitué à jouer aux dés, succède la promesse de détruire les Juifs et Israël.

 

-------------------------------

 

3. Il Foglio, Guido Vitiello: « Shoah et Holocauste désignent deux histoires différentes : mieux vaut dire Auschwitz ».


Qui sait ce qui sera passé par la tête des fonctionnaires du ministère français de l'Education nationale, quand ils ont décidé d'abandonner le mot Shoah dans les manuels scolaires au profit du correct et bureaucratique « anéantissement », qui sait précisément ce que veut la circulaire ministérielle, et qui aurait plu à Eichmann. Peut-être auront-ils pensé qu'une dénomination commune qui inclut Juifs et Tziganes, exigerait un dénominateur commun, et qu'« anéantissement » pourrait tenir ensemble Shoah et Prajmos [dévastation], terme par lequel les Tziganes et les Roms allemands désignaient la catastrophe [2]. Inattaquable du point de vue mathématique ; impardonnable si nous pensons à quel point est délicate, depuis toujours, la question du nom.

Nommer est bien plus qu'étiqueter, c'est fournir un embryon d'interprétation : ce n'est pas par hasard que James E. Young a choisi comme dédicace de son essai sur les noms de l'extermination la phrase de Vico, selon qui chaque métaphore est une « minuscule fable », un mythe condensé. Qui dit « Shoah » a dans l'esprit une histoire différente de celui qui dit « Holocauste » : Shoah désigne la dévastation, la destruction, et même si l'on fait la comparaison avec son usage dans la Bible, ce terme n'a pas de fortes connotations théologiques. Holocauste réfère à l'extermination comme à une mort sacrificielle, un mystère sacré, un « chapitre glorieux de notre histoire éternelle », comme le définit Elie Wiesel – grand héraut du terme Holocauste, qui s'est ensuite repenti de l'avoir diffusé, spécialement après qu'il eut servi à baptiser un film qui, selon son expression, a ravalé un événement métaphysique au niveau d'un feuilleton. Et encore, parce que la question du nom passe par deux fables qui sont tout sauf « minuscules », deux films monumentaux par leur durée et l'ambition, qui ont, pour ainsi dire, élargi les mythes condensés en quelques syllabes.

C'est grâce à « Shoah », de Lanzmann, que l'Europe a adopté le mot répandu depuis longtemps en Israël. Et c'est le film romancé « Holocauste », de 1978, qui a consacré le nom qui prévaut encore en Amérique et a rendu furieux Wiesel. Il suffit d'un coup d'œil sur les scènes finales de chacun des deux films pour avoir une idée de l'abîme qui les sépare. Le dernier plan d'« Holocauste » est le sourire du jeune Rudy Weiss, unique survivant de la famille de Juifs allemands protagonistes de la série, qui entreprend d'acheminer vers la Palestine un groupe d'orphelins. « Shoah » se termine, sans l'ombre d'une catharsis, sur les images d'un train en marche, dont on ne sait d'où il est parti ni où il se dirige, s'il appartient au passé, à l'avenir, ou à une époque apocalyptique dans laquelle aujourd'hui et demain seront une seule chose.

« Holocauste » faisait du génocide un mélodrame hollywoodien, où l'on pleure beaucoup, mais dont, au final, on réchappe, et où la fondation du nouvel Etat a fourni l'impossible et presque ridicule « happy-end ». Durant les neuf heures de « Shoah », on pleure peu et l'on reste avec l'impression d'un mal qui n'a pas de sens ni ne peut être réparé. Pendant un certain temps, les deux films ont paru se toiser l'un l'autre avec dédain, comme deux voies vers la mémoire : l'européenne et l'américaine. Puis, est venu Spielberg. Il est difficile de dire si « La Liste de Schindler » – qui puise autant dans « Shoah » que dans « Holocauste » –, est un film américain tourné en Europe, ou un film européen produit à Hollywood. Le fait est qu'en présentant la Fondation de la Shoah, née comme un à-côté du film, Spielberg a ouvert son discours en posant l'équivalence parfaite entre les deux termes : « Shoah est le terme hébraïque pour Holocauste ». Naïve échappatoire d'un grand simplificateur ? Possible. Mais ces mots sont plus intriqués qu'on ne le croit.

L'historien Peter Novick a fait remarquer qu'Holocauste est le mot par lequel on a choisi, en Israël, de traduire Shoah, dès le préambule de la Déclaration d'Indépendance de 1948, et que, dans les années cinquante, les publications de Yad Vashem en anglais rendaient régulièrement Shoah par Holocauste. Il ajoutait que Shoah n'est pas un terme si profane et qu'il est aussi utilisé dans la Bible pour désigner une punition divine – connotation qui, si on la lie à l'extermination, n'est pas moins regrettable que celle d'Holocauste. On peut ne pas aimer le ton polémique de Novick, mais sa réflexion pousse à se demander si Shoah ne serait pas également un terme métaphoriquement surchargé, un mythe en miniature. Et même s'il y a d'excellentes raisons pour en défendre l'usage – Mordechai Lewy, ambassadeur israélien près le Saint-Siège, les a rappelées hier, dans le Corriere [della Sera] : le respect pour le caractère unique de l'événement et pour la langue des victimes –, il est difficile de mettre au nombre de ces raisons celle que Lanzmann invoque à chaque fois qu'il explique pourquoi il a choisi d'appeler son film « Shoah », à savoir, un nom innommable [litt. : un « non-nom »] pour un événement incompréhensible.

Parmi les nombreux noms de l'extermination, le seul, peut-être, qui soit exempt du jeu des métaphores est celui qui dominait dans les années soixante : Auschwitz, lequel, pour commencer, est une métonymie, plus qu'une métaphore, un terme qui désigne mais n'explique pas. C'est un toponyme qui ne veut rien dire, et qui, précisément pour cela, dit tout ; il ne renvoie à rien d'autre qu'à lui-même, et donc à son absurdité, comme l'Odradek de Kafka. Certes, il a l'inconvénient de mettre dans l'ombre la spécificité hébraïque ; mais quand nous voulons faire entendre par un mot le non-sens absolu, ce sont ces neuf lettres obtuses que nous devons scander, parce que, comme le dit Rosenfeld, « il n'y a pas de métaphores pour Auschwitz, exactement comme Auschwitz n'est la métaphore de rien d'autre ».


-------------------------------

 

4. Il Foglio : Des « crapules » intellectuelles contre Israël


Le vandalisme anti-israélien partisan est sur la même ligne de protestation. Celle qu'illustrent la trentaine de militants qui ont interrompu, à deux reprises, un concert de l'Orchestre philharmonique d'Israël, sous la direction de Zubin Metah, donné jeudi au Royal Albert Hall de Londres. L'antenne de la BBC, qui assurait la retransmission de la soirée sur le troisième canal radiophonique durant la manifestation, a interrompu le direct et présenté ses excuses aux auditeurs.

Ensuite, il y a eu un autre acte de crapulerie, plus grave, subtil, perfide : celui dont s'enorgueillit le sociologue Zygmunt Bauman, philosophe du « la modernité liquide » [3], la star des classes bavardes italiennes [les journalistes], « l'un des plus grands penseurs vivants ». Dans une interview à un hebdomadaire polonais, Politika, Bauman a affirmé qu'« Israël exploite l'holocauste pour légitimer des actes inacceptables », et que la barrière de sécurité érigée par Jérusalem pour protéger ses citoyens est l'équivalent du Ghetto de Varsovie.

Il ne s'agit pas d'une boutade mais d'une idée qui circule dans l'intelligentsia européenne depuis des années. En 1982, c'est le Premier ministre socialiste grec, Andreas Papandréou, qui, le premier, a comparé Israël aux nazis. Puis, ce fut le tour de Norbert Blum, ministre allemand du travail, qui accusa Israël de mener contre les Palestiniens une « Vernichtungskrieg », expression nazie de la guerre d'extermination. Cette idée a été exprimée par le  prix Nobel José Saramago, qui compara Ramallah à Auschwitz. Jusqu'au journal norvégien Dagbladet qui, au cours de la guerre du Liban en 2006, a caricaturé le Premier ministre, Ehoud Olmert, sous les traits d'Amon Goeth, commandant SS de la « Liste de Schindler ».

Maintenant c'est le célèbre sociologue Bauman qui compare une barrière provisoire – qui a arrêté des terroristes-suicide et permis de reprendre les négociations [palestino-israéliennes] –, au ghetto dans lequel 400 000 juifs polonais furent enfermés avant d'être exterminés dans les chambres à gaz de Treblinka. Bauman ne fait pas dans l'humanitaire, il dit : « Israël mérite de finir comme les nazis ».

La question de l'état de siège existentiel dans lequel se trouve l'Etat d'Israël devient véritablement le critère moral de différenciation qui permet de juger de la santé ou de la perversion intellectuelles de nos maîtres à penser et des classes dirigeantes occidentales. [4].

 

© Informazione Coretta, Il GiornaleIl Foglio

 

-------------------------------

 

Notes du traducteur


[1] J'ai traduit de mon mieux cette phrase qui m'a paru compliquée et que je n'ai pas entièrement comprise.

[2] Le terme « Porajmos » (ou Porrajmos, littéralement « dévorer ») désigne les persécutions des tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale, dont les proportions furent telles, que la majorité des auteurs les considèrent comme constitutives de génocide. D'après un article de Wikipedia.

[3] « La modernité liquide, du sociologue polonais Zygmunt Bauman, est un texte intéressant qui propose une analyse claire et ponctuelle des changements qui traversent nos sociétés en ce début de siècle ». Extrait de la recension (en italien) de ce livre de 2003, par Emiliano Maini, sur le site Kainos.

[4] J'ai mis en rouge cette définition du procès inique fait, de nos jours, par les nations et les organisations acharnées à la disparition d'Israël. Je la considère comme une version profane remarquable de l'expression de l'apôtre Paul (1 Timothée 4, 2) : « des menteurs hypocrites marqués au fer rouge dans leur conscience ».

 

[Je remercie la responsable du Blog Danilette de m'avoir signalé cet article.]