Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Christianisme

A quoi rêve un éditeur catholique ? Au succès, bien sûr! Commentaire par Menahem Macina
12/09/2011

 

(Je suis revenu sur la question depuis. Voir : « La parole perdue», de F. Lenoir et V. Cabesos : du temps et de l'argent perdus pour un livre qui n'en mérite pas tant », 16 novembre 2011.)

 

Au seuil de ce billet d'humeur, force m'est de sacrifier à la déesse de ce temps, la sacro-sainte liberté d'expression, et de concéder que les éditeurs, qu'ils soient chrétiens ou non, sont souverainement juges de leurs publications. A cette aune, il est loisible à un éditeur catholique de publier des œuvres à caractère non chrétien, sur des sujets profanes et sur des thèmes de nature à satisfaire les goûts les plus variés de son lectorat. Il me semble toutefois qu'un éditeur chrétien digne de ce nom doit être différent des « fils de ce monde-ci » (cf. Lc 16, 8). Ce qui m'amène à pasticher la flèche de Jésus – « Si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? » (Mt 5, 47), en ces termes :

Si vous voulez plaire à vos lecteurs, que faites-vous d'extraordinaire ? Les éditeurs incroyants eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?

Pour avoir un échantillon de cette situation – courante , au demeurant – il suffit de lire la présentation extasiée que fait, d'un livre promis au succès, le journaliste Pascal André, sous le titre « "La parole perdue" : Un passionnant thriller religieux » (1), dans l'hebdomadaire catholique régional, Dimanche express (2), du 11 septembre 2011. Ce dithyrambe illustre le constat : certains éditeurs catholiques se préoccupent infiniment plus d'audience et de succès médiatique que de contribuer à la réflexion religieuse et à l'édification spirituelle de leur lectorat.

Nous en apprenons que,

Dans la ligne de leur précédent succès, « La Promesse de l'Ange », Violette Cabesos et Frédéric Lenoir nous entraînent dans un formidable thriller historique et métaphysique éblouissant d'érudition.

Et P. André de préciser :

Au cœur de cette nouvelle intrigue : la seule phrase que Jésus ait jamais écrite de sa propre main...

On notera que, sans prendre la peine de rappeler que, dans les faits et selon l'Evangile lui-même, Jésus s'était baissé et « écrivait sur le sol » (nous dirions aujourd'hui « griffonnait »), P. André parle tout de go d'une « phrase écrite de la main de Jésus », comme s'il s'agissait d'un vestige littéraire couché sur un manuscrit antique, tels ceux qui furent découverts dans le Désert de Juda (Qumram) dans les années 1950. A en croire ce présentateur, qui précise – au cas où le lecteur prendrait cette vessie pour une lanterne – « mais ceci n'est bien sûr qu'une fiction » :

Marie-Madeleine, la pécheresse des Evangiles […] aurait recueilli d'une certaine Abigail les seuls mots jamais écrits par Jésus. Ceux-là mêmes qu'il aurait tracés dans le sable du Parvis du Temple, alors qu'il attendait le verdict des scribes et des pharisiens concernant la femme adultère (Jn 8, 1-11).

On peut s'étonner de lire que « les seuls mots jamais écrits par Jésus » et qui sont au cœur de cette intrigue soient tracés « dans le sable ». Sauf erreur le parvis du Temple était dallé. Je n'ai pas encore lu le livre, mais je subodore qu'à la suite de maints écrivains qui, au fil du temps, ont spéculé sur le verset qui évoque cette action de Jésus (Jn 8, 6), les auteurs du présent livre se réfèrent, tacitement ou explicitement, à un oracle obscur de Jérémie (17, 13) :

Espoir d'Israël, Eternel, tous ceux qui t'abandonnent seront honteux, ceux qui se révoltent contre toi seront inscrits dans la terre [ou : sur le sol], car ils ont abandonné la source d'eaux vives, L'Eternel.

Selon les auteurs de « La parole perdue », Marie-Madeleine aurait écrit dans son testament :

Pendant dix ans, j'ai tourné ces mots dans ma tête, dans mon âme, je les ai médités, mâchés comme une nourriture, ignorant si je devais les enfouir dans mon cœur à jamais ou bien les révéler au monde […] car ces mots, comme tous ceux qu'il a prononcés, annoncent l'aube d'une ère nouvelle. Mais ceux-là sont susceptibles de bouleverser nos communautés.

Quel lecteur curieux de mystère ne serait alléché par ces mots à résonnance prophétique ? D'autant que la sainte pécheresse « décide finalement de les révéler au monde » et les fait transmettre à Pierre, à Rome.

Mais il y a plus sensationnel encore :

Par sécurité, elle les retranscrit également sur une côte de mouton qu'elle cache ensuite dans le creux d'une sculpture représentant Jésus en train de pleurer la mort de son frère Lazare.

Ce récit suscite quelques étonnements. Je n'ai aucune idée du délai de conservation de restes animaux, mais je doute fort qu'une inscription gravée sur une « côte de mouton » puisse survivre aux atteintes du temps durant près 2 000 années, même si elle a été « cachée dans le creux d'une sculpture ».

Autre sujet de scepticisme : les auteurs semblent ignorer que les Juifs ne tolèrent aucune représentation humaine sous quelque forme que ce soit - statuaire, peinture, gravure ou dessin. Il est difficile de croire qu'une Juive, même convertie à la foi au Christ, ait fait exécuter une statue de Jésus. Je sais, c'est de la fiction, mais même dans cet art, il convient de respecter la vraisemblance, si l'on veut être crédible.

Mais revenons à l'intrigue. Le présentateur nous met en bouche :

Le message est-il bien parvenu à Rome, comme l'espérait Marie-Madeleine ? Et surtout, que sont devenus la statue du Christ et son mystérieux contenu ?

Il assure que le lecteur le « découvrira en lisant ce thriller historique et métaphysique […] », et de nous présenter les protagonistes et leurs motivations :

Il y a d'abord Livia, une jeune chrétienne dont toute la famille a été massacrée par les soldats romains lors des persécutions de Néron et qui se voit confier par Raphaël [un ami de Marie-Madeleine] les précieuses paroles du Christ. Vendue à un marchand d'esclaves et n'ayant désormais plus rien en propre, la jeune fille n'a pas d'autre solution que de les apprendre par cœur. Mais qu'en faire ensuite ? Et à qui les transmettre ? Il y a ensuite le frère Roman, un moine de Cluny, autrefois bâtisseur de cathédrales. Envoyé en mission par son supérieur à l'abbaye de Vézelay, celui-ci découvre par hasard, dans une statue à moitié calcinée, la côte sur laquelle est gravée la fameuse « parole perdue » du Christ. Plus personne ne connaissant l'araméen à cette époque, son vieil ami Geoffroy, abbé de Vézelay, voit dans cette découverte un signe du ciel : cette « relique » lui permettra de faire de son abbaye un lieu incontournable de pèlerinage et d'en assurer ainsi la prospérité.

Dernier personnage évoqué, et là nous sommes en plein « polar » :

Enfin, il y a Johanna, une archéologue médiéviste, qui tente justement d'établir la vérité sur les origines controversées du culte de sainte Marie-Madeleine à Vézelay. Les recherches de la jeune femme sont toutefois très vite perturbées par une série de meurtres sur le chantier d'un de ses collègues à Pompéi et l'étrange maladie de sa petite fille, qui semble inexplicablement liée à ces crimes. Prête à tout pour la sauver, Johanna se lance alors dans une enquête périlleuse, dont la clé pourrait bien être l'un des plus grands secrets de l'humanité.

A ce stade, le présentateur du livre, croit utile de rappeler, une fois de plus, qu'il s'agit d'une fiction, et il précise, nous révélant ainsi la toile de fond de son inspiration :

« Tout cela peut évidemment paraître improbable, voire abracadabrant, et ce l'est assurément. "La Parole perdue" est une fiction, au même titre que le "Da Vinci Code", et ses auteurs n'hésitent pas à recourir aux ingrédients classiques du thriller historico-religieux : des fouilles, des parchemins cachés, des rebondissements à chaque chapitre, des révélations qui risquent de changer la face du monde, etc.

Mais n'allez surtout pas croire qu'il s'agit d'une resucée de livres plus ou moins sulfureux qui ont défrayé la chronique, on vous prévient solennellement :

A la différence du best seller de Dan Brown (3), le roman de Frédéric Lenoir et de Violette Cabesos s'appuie sur des bases solides et scientifiques, que les historiens auront bien du mal à démonter.

Et pour lever toute suspicion, le présentateur affirme que le livre contient

une masse incroyable d'informations sur les débuts du christianisme, les persécutions menées par l'empereur Néron, le culte des saints au Moyen Age, la vie à Rome et à Pompéi, la basilique de Vézelay.

On reconnaît, dans ce catalogue élogieux, la marque de fabrique de Frédéric Lenoir, qui sait allier érudition et médiatisation tous azimuts (édition, réalisations télévisuelles, nombreuses publications d'ouvrages de vulgarisation, etc.).

A ce titre, il est un point que je me garderai bien de mettre en doute dans cette présentation élogieuse :

Le tout [est] distillé avec talent et sans que jamais leur livre ne tombe des mains.

Je ne doute donc pas que l'éditeur (Albin Michel) ne fasse, avec ce livre, au moins un bon succès de librairie, voire un « hit ». Ce dont je doute très fort, par contre, c'est que ce genre de littérature – qu'on me permettra de qualifier d'ésotérique –, puisse contribuer, même de manière infinitésimale, à enrayer le « refroidissement de la charité » qu'annonçait le Christ (Mt 24,12). Je gage en effet que s'il avait son mot à dire dans le bruit et la fureur médiatique actuels – qui parviennent à nous faire oublier la médiocrité spirituelle (pour ne pas dire la trahison) de ce type de production éditoriale chrétienne –, il se plaindrait à peu près dans les termes de Jérémie (2, 13) :

Ils m'ont abandonné, moi la source d'eau vive, pour se creuser des citernes, citernes lézardées qui ne tiennent pas l'eau.

Et plaise à Dieu qu'en s'exclamant « et mon peuple aime cela ! » (Jr 5, 31), le prophète n'ait pas anticipé l'engouement de tant de chrétiens d'aujourd'hui pour ce type de littérature qui, à la différence des ouvrages d'auteurs qu'ils traitent avec mépris de « sinistrologues » –, ne cessent d'exhorter leurs coreligionnaires à la pénitence et à la conversion.

 

© Menahem Macina

 

(1) La Parole perdue, Frédéric Lenoir et Violette Cabesos, Albin Michel, 538 pages, 31,30 euros […].

(2) Largement relayé par Catho.be « le portail d'informations de l'Eglise catholique en Belgique », qui assure même le service de vente du livre en indiquant le compte bancaire sur lequel effectuer le paiement.

(3) The Lost Symbol, (Le symbole perdu), 1999. Voir l'article de Wikipedia.