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Shoah

«J'ai échoué dans ma mission», confesse Ian Karski, l'homme qui tenta de mettre fin à l'extermination des juifs», Menahem Macina
25/09/2011

 

25 septembre 2011
 

On se souvient peut-être de la polémique qui, en 2010, avait opposé Claude Lanzmann, le réalisateur du film Shoah (1), et l'écrivain Yannick Haenel (2). Pour contrer la version romancée de l'entretien entre le résistant polonais Ian Karski et le Président Roosevelt, fin 1942, relatée dans le livre de Haenel et qu'il jugeait contraire aux faits recueillis de la bouche même du héros, Lanzmann avait monté des rushes de l'interview de ce dernier, réalisée en 1978 (3). Je n'entrerai pas dans cette querelle, faute de compétence, outre que je n'ai pas lu le roman de Haenel.

Ce que je veux dire, à ce sujet, dans l'état lacunaire de ma connaissance des faits, c'est que, comme Lanzmann, j'ai été interloqué par le laconisme de la réponse de Karski au réalisateur, lors de la seconde interview, diffusée pour la première fois à la télévision, et qui incluait, entre autres faits relatés par le résistant polonais, le récit de son entretien avec le président des États-Unis. Tandis que Lanzmann insistait auprès de lui pour en savoir plus sur ce qu'avait dit Roosevelt à l'annonce de l'extermination, déjà très avancée, en Pologne, de plus de deux millions de juifs et de la situation désespérée des survivants dont le nombre décroissait inexorablement, et qu'il n'obtenait pour toute réponse qu'un « Rien », proféré d'une voix sépulcrale, j'essayais de deviner les sentiments de cet homme hors du commun, en cet instant précis. Mais l'expression de son visage était impénétrable. Aux sollicitations réitérées de Lanzmann – « il n'a rien dit d'autre ? – la réponse de Karski était immuable : « Non. Rien ». Et comme Lanzmann insistait : « Et vous, que pensez-vous de ce silence ? », l'homme répondit par un étrange « Je ne sais pas ».

Convaincu – peut-être à tort – que Karski a volontairement tu son sentiment par respect de l'éminente personnalité qu'était F.D. Roosevelt, je prends le risque de formuler mon hypothèse personnelle en la matière. J'ignore, bien sûr, si elle correspond à la réalité, que nous ne connaîtrons peut-être jamais, mais je l'exprime pourtant, sans prétendre l'imposer, car elle me paraît vraisemblable si ce n'est conforme à ce qui s'est réellement passé.

A en croire un auteur américain qui fait autorité en la matière(4), le sort des juifs n'était pas la principale préoccupation de Roosevelt. À  mon avis, ceci explique cela. La non-réaction du président des États-Unis, ou plutôt la diversion qu'a constitué son couplet – certainement sincère –, relaté par Karski, affirmant, en substance et avec force, que l'Amérique allait gagner la guerre et que les criminels nazis seraient châtiés avec la plus extrême rigueur, n'a certainement pas affecté le héros polonais, du moins sur le coup. Il atteste lui-même, qu'à cette époque, il était une « machine » à transmettre. Il se contentait de témoigner de ce qu'il avait vu et entendu, avec la sincérité et la conviction ferventes, voire dramatiques, dont toutes ses paroles étaient imprégnées, et qui ont ému des dizaines, voire des centaines de milliers de spectateurs du film Shoah, dans le but d'ébranler ses interlocuteurs et de les mouvoir à agir. Il me paraît donc peu plausible que le résultat, plus que décevant, de son « témoignage devant le monde » (5) et de son entretien avec le Président des États-Unis, l'ait laissé moralement indemne. Il a d'ailleurs fait discrètement allusion au fait qu'à l'époque, il était indifférent à tout ce qui ne servait pas « sa mission », mais que, par la suite, il était devenu plus sensible, au point d'être parfois submergé, voire terrassé par l'émotion. Il n'est que de le voir, dans le film Shoah, revivant intensément devant la caméra le cauchemar de sa brève visite du Ghetto de Varsovie, et d'entendre le récit hallucinant qu'il en fait, de sa voix rauque, impérieuse et incantatoire, parfois brisée par un sanglot contenu, pour comprendre que le narrateur est un témoin fait homme, mieux, un visionnaire… Il revivait avec une telle intensité les événements qu'il narrait, qu'il ne les donnait pas seulement à voir, mais à vivre, en quelque sorte. Il ne s'arrêtait que lorsqu'il estimait n'avoir plus rien à ajouter, et c'est alors que l'émotion et l'épuisement venaient à bout de lui.

Deux ou trois autres phrases, banales en apparence, ont attiré mon attention, dans cette deuxième partie de l'interview diffusée en mars 2010, et particulièrement l'allusion de Karski au fait qu'il avait beaucoup reçu de l'Amérique, qu'il en était même devenu citoyen, et qu'il était fier d'enseigner dans ses universités. À  tort ou à raison, j'avais perçu ces appréciations – indéniablement sincères – comme une réponse apologétique à une question que Lanzmann ne lui avait pas posée, mais que d'autres, peut-être, auront formulées sur un ton provocateur ou inquisitorial, en sa présence ou derrière son dos : « Pourquoi êtes-vous resté si longtemps muet sur cette partie essentielle de votre vie ? »…

Ceux qui savent combien d'interviews il a données, combien d'articles il a écrits, jusqu'à la fin de la guerre et dans les premières années de l'après-conflit, et qui ont entendu dire qu'on parla longtemps de lui comme de « l'homme qui tenta de mettre fin à l'extermination » (6), ceux-là donc – et je suis du nombre – croient qu'une partie de sa vie s'est brisée à la suite de cet échec, et qu'il a dû trouver en lui-même les ressources morales et spirituelles pour sublimer cette immense déception. Je crois que, marqué au fer rouge dans sa conscience par le souvenir de la déréliction indicible des juifs, dont il avait vu, de ses propres yeux, l'agonie dans le Ghetto de Varsovie, le fervent catholique qu'il était, sans rien renier de sa foi, a néanmoins pris ses distances avec la perception chrétienne des juifs et de l'Holocauste, et qu'il a voulu assumer, autant que cela lui était possible, le destin de ceux dont il avait vécu une partie de l'agonie. Je dirais même qu'il est, en quelque sorte, devenu mystiquement juif. Trois textes me confortent dans cette opinion.

C'est d'abord, une confidence désabusée de Karski lui-même. Interviewé, par la BBC, vers le milieu des années 1990 – soit plus d'une année après le long entretien, à allure de psychodrame, enregistré par Lanzmann pour son film « Shoah » – il racontait que deux dirigeants juifs l'avaient conduit à l'intérieur du Ghetto de Varsovie. Après avoir décrit – beaucoup plus brièvement que dans « Shoah » – les conditions horribles qui y régnaient, il raconte :

Ils avaient une requête à l'adresse du pape, car ils étaient désespérés. Mais [me dirent-ils], nous ne savons pas comment on parle à votre pape : nous sommes juifs. Mais ce que nous comprenons, c'est que, pour vous, votre pape a le pouvoir d'ouvrir et de fermer les portes du Paradis. Qu'il les ferme pour tous ceux qui nous persécutent. Il n'a pas besoin de dire qu'il vise les Allemands – seulement que tous ceux qui persécutent et assassinent des juifs seront automatiquement excommuniés. Peut-être cela aidera-t-il… Peut-être cela fera-t-il réfléchir Hitler lui-même… Qui sait ?... Peut-être les catholiques allemands réfléchiront-ils et feront-ils pression… Au nom de nos racines communes – chrétienté et judaïsme ont les mêmes racines ! –, le ferez-vous ? Et j'ai répondu : Je le ferai. Et je l'ai fait. J'ai porté le message des juifs pour les aider, et six millions de juifs ont péri. Alors, comment parler de succès ? Rien de significatif n'est sorti de ma mission. Elle n'a servi à rien (7).

 

C'est ensuite Raul Hilberg, qui relate :

Lors d'une conférence des libérateurs, organisée sous l'égide du Conseil américain du Mémorial de l'Holocauste en octobre 1981, Karski […] parla de ce qu'il avait vécu à un groupe important de délégués de plusieurs pays. Il se qualifia d' « enregistreur ». Mais à présent, le rideau était retombé, dit-il, « je suis devenu juif comme la famille de ma femme, qui est ici dans l'assistance – tous ont péri dans les ghettos, dans les camps de concentration, dans les chambres à gaz, si bien que tous les juifs assassinés sont devenus ma famille (8). »

C'est enfin, Céline Gervais-Francelle (9) qui, en reprenant les propos de Hilberg, auxquels elle ajoute des éléments puisés à d'autres sources, donne une version concordante de l'événement, dont certains détails originaux m'ont paru justifier la réitération de ce récit :

Si le monde avait oublié Karski et son extraordinaire parcours, lui n'avait rien oublié de son expérience. Les années durant lesquelles Jan Karski est entouré de silence sont celles d'une évolution personnelle frappante. Son épouse, Pola Nirenska (1910-1992), avait perdu toute sa famille pendant la guerre. Karski, éduqué dans un catholicisme fervent […] avait, durant sa jeunesse, entretenu plusieurs amitiés avec des camarades juifs ou d'origine juive. Mais, marié à Pola Nirenska, il sentit la nécessité d'aller plus loin que le simple respect et le souvenir. C'est ce qu'il exprima, en octobre 1981, lors d'une conférence organisée par le Conseil américain du Mémorial de l'Holocauste : « Je suis devenu juif comme la famille de ma femme […], tous ont péri dans les ghettos, dans les camps de concentration, dans les chambres à gaz, si bien que tous les juifs assassinés sont devenus ma famille. Mais je suis un chrétien juif. Je suis catholique pratiquant. Cependant, je ne suis pas un hérétique, mais ma foi me dit que l'humanité a commis le second Péché originel : par délégation ou par omission, ou par ignorance en s'imposant à elle-même de fermer les yeux, ou par insensibilité, ou par intérêt, ou par hypocrisie, ou par une rationalisation sans cœur. Ce péché hantera l'humanité jusqu'à la fin des temps. Il me hante. Et je veux qu'il en soit ainsi (10).»


Le mot de la fin me paraît devoir revenir au professeur Miccoli qui formule une hypothèse hardie, dont les historiens feront bien de tenir compte s'ils veulent examiner l'attitude de Pie XII autrement qu'en termes de condamnation ou de justification apologétique. L'historien commence par citer un bref extrait de l'adresse de Pie XII au Collège des cardinaux à la Noël 1943 :

Face à un avenir si sombre, la réserve inhérente à la nature de notre Ministère pastoral, que nous avons toujours maintenue face aux vicissitudes des conflits terrestres, Nous semble à présent plus que jamais nécessaire si Nous voulons éviter que l'œuvre du Saint-Siège, qui est centrée sur le bien des âmes, coure le risque de se voir, à la suite d'interprétations fausses, ou mal fondées, submergée et exposée aux tirs croisés des conflits politiques (11).

Il poursuit en rebondissant sur les formules « vicissitudes des conflits terrestres » et « conflits politiques », dont il estime qu'elles « suggèrent des problèmes d'un autre type », qu'il expose en ces termes (extraits) :

« Dans quelle mesure la réserve du Saint-Siège et son silence quasi absolu sur l'extermination des juifs ne s'inscrivent-ils pas dans une optique plus générale qui poussait le clergé à intégrer ce massacre systématique dans l'ensemble des malheurs de la guerre, dans l'aberration de l'époque, dans l'égarement des cultures et des idéologies dominantes, toutes non chrétiennes ou antichrétiennes, et donc toutes à rejeter pour une raison ou une autre. Face à la perception d'une humanité qui s'est écartée des chemins désignés par l'Église, seul restait alors le recours à la prière, moyen impuissant à guider le jugement pour discerner les fautes dans la réalité contemporaine. Vue sous cet angle, c'est-à-dire dans son incapacité à opérer des distinctions et des hiérarchies qui sont aujourd'hui évidentes entre les maux et les atrocités du moment, ainsi que dans sa relative difficulté à saisir les objectifs monstrueux du nazisme et de ses pratiques, la réserve du Saint-Siège doit être comprise dans le contexte plus large de l'attitude de l'Église à l'égard du monde contemporain de l'époque. Idéologiquement, cette attitude était encore dominée, dans les années 1940, par les conceptions historico-apologétiques du siècle précédent qui opposaient en quelque sorte l'Église à l'histoire de l'humanité et voyaient dans la généalogie emblématique – réforme, siècle des Lumières, franc-maçonnerie, Révolution française, libéralisme, socialisme – les étapes d'un éloignement progressif de la société par rapport aux enseignements du Christ et donc de son engagement dans une voie de «négation» et de péché. La thèse du détachement de Dieu et des préceptes de l'Église constitue l'aboutissement de toutes les analyses qui cherchent à saisir les causes profondes des événements en cours. Mais, dans la mesure où il s'agit d'un jugement utilisé pour résumer et décrire les maux du moment, il tend à niveler et à entériner les différentes responsabilités parce qu'il ramène les choses sur un plan où tout le monde est impliqué et donc coupable. Réduire les vicissitudes de l'époque à la catégorie des «conflits politiques» en se réservant le droit de n'évoquer les erreurs et les horreurs qu'en termes généraux et globaux était aussi une façon de signaler l'étrangeté de ce monde et de rattacher, dans une certaine mesure, tous les événements de ces années à une analyse des fautes historiques de l'humanité face auxquelles les atrocités singulières finissaient, d'une certaine façon, par s'estomper pour devenir chacune un élément nécessaire d'un horrible tableau. » (12).

 

 

© Menahem Macina


 

(1) Claude Lanzmann, Shoah, New York, 1985.

(2) Voir Pierre Testard, « La fiction battue en brèche, ou l'affaire Jan Karski ».

(3) Cette partie inédite du film de Lanzmann a été diffusée sur France Culture le 17 mars 2010, sous le titre « Lanzmann présente "Le Rapport Karski" ». On trouvera, outre un état de la controverse entre Lanzmann et Haenel, des textes, des interviews et des notes utiles, sous le titre « Karski témoigne », sur le site Pileface de Sollers ; voir aussi « Jan Karski ou Le Cavalier polonais », sur le même site.

(4) David S. Wyman, L'abandon des juifs, les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987.

(5) C'est le titre de son livre : Ian Karski, Mon témoignage devant le monde. Histoire d'un État secret, éd. Point de mire, Paris, 2004 ; ci-après : Karski, Témoignage devant le monde.

(6) Lire E. Thomas Wood, Karski : How One Man Tried to Stop the Holocaust, Wiley, 1994.

(7) Extrait du film « Pie XII, les juifs et les nazis », BBC Art & Entertainment Networks Co Production, Laurence Rees Editor, 1995 ; adaptation française : Video Adapt. Diffusion en version française, le 8 mars 2002 (sur la chaîne Arte, sauf erreur).

(8) Hilberg, Raul, Exécuteurs, victimes, témoins. La catastrophe juive 1933-1945, Gallimard, NRF Essai, Paris, 1994, p. 250.

(9) Elle a rédigé l'introduction, la mise à jour de la traduction et des notes du livre Karski, Témoignage devant le monde, Op. cit., elle est historienne et maître de conférences d'Histoire contemporaine slave à l'Université Paris I – Sorbonne.

(10) Cité d'après Karski, Témoignage devant le monde, Op. cit., p. XXV-XXVI.

(11) Discorsi e radiomessagi di SS Pio XII, Cité du Vatican, 1941-1959 (20 volumes), V, p. 141. Cité in Miccoli, Dilemmes, p. 277, note 34.

(12) Giovanni Miccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, traduit de l'italien par Anne-Laure Vignaux, avec la collaboration de Lydia Zaïd, Éditions Complexe, Bruxelles, 2005, p. 266.