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Pourquoi «Banlieue de la République»?
13/10/2011

 
Point de vue collectif publié par le journal Le Monde
, 04.10.11

 

Plusieurs décennies ont passé depuis que les enjeux de politique urbaine se sont invités au cœur de notre débat public, poussant parfois notre communauté nationale jusqu'au traumatisme comme à l'occasion des émeutes de 2005. Chaque élection nationale est désormais alimentée par son flot d'instrumentalisation et de propositions pour une amélioration de la vie dans ces quartiers. Beaucoup a été tenté et entrepris. Par exemple, le programme national de rénovation urbaine décidé en 2003 a mobilisé plus de 40 milliards d'euros, dont 600 millions d'euros pour la seule agglomération de Clichy-sous-Bois et Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, épicentre des émeutes de 2005. Au total, ce programme entend améliorer le quotidien de quatre millions de nos concitoyens.

Les rapports de toute sorte n'ont pas manqué – et l'Institut Montaigne y a pris sa part -, ainsi que les créations institutionnelles parfois les plus originales. Aux yeux des Français, cette mobilisation n'a pas vraiment porté ses fruits et les résultats restent décevants. Par endroit, la situation économique, sociale et politique s'est tellement dégradée, que personne ne voit plus vraiment comment mettre fin à des logiques d'enfermement et de communautarisation. Il y a fort à parier que les échéances électorales à venir risquent à nouveau de révéler une abstention électorale massive et une implantation renforcée des extrêmes dans ces quartiers.

Difficulté supplémentaire, le télescopage des problèmes structurels auxquels est confronté notre pays – à commencer par la capacité de son modèle économique à affronter la compétition du monde globalisé et à raviver la cohésion d'une société malade du chômage de sa jeunesse – avec la panne de notre modèle d'intégration nationale semble paralyser nos dirigeants politiques. Coincés entre immigration, islam, identité nationale et insécurité, ils ne parviennent plus à tracer un cap fédérateur et porteur de sens pour une majorité de Français.

Pour mieux comprendre ce qui se joue dans ces territoires, nous avons souhaité mener pendant plus d'un an une enquête en profondeur, précisément à Clichy-sous-Bois et Montfermeil. Conduite auprès des habitants, en français, mais aussi en arabe, en turc, en cambodgien, en anglais, en peulh, en soninké, elle s'intéresse à l'ensemble des dimensions qui permettent de "faire société" : le logement et la rénovation urbaine, l'éducation, l'emploi, la sécurité. Elle se termine en se demandant à quel point ces dimensions influencent le rapport des personnes interrogées au fait politique et aux questions religieuses. Confiée à Gilles Kepel, universitaire reconnu et auteur d'une première enquête sur la naissance de l'islam en France conduite en 1985, ainsi qu'à une équipe de chercheurs, cette monographie d'un territoire qui a été le foyer des émeutes urbaines de 2005, est à nos yeux un document exceptionnel et sans équivalent à ce jour.

Bien entendu, cette enquête ne prétend pas fonder un diagnostic général sur la situation des quartiers et banlieues en France : Clichy et Montfermeil présentent des caractéristiques qui leur sont propres et qui ne sont pas toutes généralisables. Néanmoins, elle invite à une réflexion nécessaire.

Que dit l'enquête ? Tout d'abord que la rénovation urbaine a bien eu lieu et qu'elle est perceptible par les habitants des quartiers concernés. Mais elle dit aussi qu'à elle seule la rénovation du bâti ne peut suffire à assurer cohésion et développement dans des quartiers qui concentrent un grand nombre de difficultés. Pour être efficace, elle doit être accompagnée de politiques encore plus ambitieuses en matière d'éducation, d'emploi, de santé, de transports, de sécurité, et que ces politiques doivent être concertées.

Agir avec force et conviction est un impératif. Aux yeux de certains c'est un impératif moral, tant la situation vécue par les populations des quartiers relégués est parfois dramatique. Mais c'est aussi un impératif politique et économique, une exigence de bon sens pourrait-on dire : une partie de notre avenir se joue dans ces quartiers qui concentrent une population jeune très nombreuse. L'inquiétude des interlocuteurs de Gilles Kepel et de son équipe sur l'éducation, la civilité des enfants et des jeunes pose des problèmes fondamentaux sur l'éducation en banlieue.

L'action des pouvoirs publics dans ces quartiers populaires est évidemment déterminante. La politique de la ville est souvent critiquée pour son manque d'efficacité tant il est vrai qu'une politique publique d'exception ne peut rien si elle n'est pas fortement articulée aux politiques de droit commun. Mais on ne peut tout attendre de la puissance publique et des collectivités locales. Pour changer les choses de façon durable, d'autres acteurs ont un rôle majeur à jouer. C'est le cas en particulier des citoyens, des entreprises qui recrutent et des associations qui animent la vie de ces territoires tout en créant du lien social.

Sans doute est-ce la faible capacité d'attraction de la promesse laïque et républicaine qui interrogera le plus les lecteurs de ce travail. Il faudrait, pour porter remède à cette situation, que l'insertion dans la société par l'emploi rende aux habitants de ces quartiers dans leur diversité une pleine croyance dans les valeurs de la Nation, et que l'éducation leur en ait fourni les capacités, face aux défis quotidiens d'un environnement où l'ensemble de nos repères communs évolue sans cesse.

Mais rien d'efficace ne se fera sans une compréhension profonde d'un problème si complexe. C'est elle que cette enquête est allée chercher et c'est ce qui permettra d'avancer des propositions utiles dans le débat public.

Claude Bébéar, Nicolas Baverez, Jacques Bentz, Guy Carcassonne, Mireille Faugère, Christian Forestier, Michel Godet, Françoise Holder, Henri Lachmann, Bernard de La Rochefoucauld, Natalie Rastoin, Jean-Paul Tran Thiet, Arnaud Vaissié, Philippe Wahl et Lionel Zinsou sont membres du Comité directeur de l'Institut Montaigne, qui vient de publier l'enquête de Gilles Kepel, « Banlieue de la République ».