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Israël (Société - mentalités)
Terrorisme palestinien

Guilad Shalit et les deux Gorgones, Jean-Pierre Bensimon
13/10/2011


Sur le site de l'auteur, « Objectif-Info, le 13 octobre 2011

 

L'aspect émotionnel et humain de la transaction qui a conduit à l'annonce de la libération de Guilad Shalit domine d'emblée. L'enlèvement, d'abord, d'un tout jeune adulte au cours de son service militaire, sur le territoire incontesté de son pays, en dehors de toute opération de guerre. La détention, ensuite, entre les mains de tueurs redoutables de cruauté, si l'on se réfère aux traitements qu'ils réservent aux leurs. Une détention interminable dans quelque cachot, sans aucun lien avec le monde, la famille, la Croix-Rouge, durant 20% de sa jeune vie…

Au-delà de la personne de Guilad Shalit, la transaction passée avec le Hamas est plus que problématique.

Son prix est considérable : la libération de trois cents condamnés à des peines de prison à vie – c'est-à-dire de détenus qui ont du sang sur les mains –, et de 170 condamnés à de lourdes peines. On imagine la détresse des familles des victimes de ces terroristes qui vont voir les meurtriers de leurs enfants faire le signe de la victoire.

Il faut toute la "finesse" et le sens de la réalité d'un Alain Juppé pour déclarer : « un accord a été conclu qui semble équilibré » (1). Non seulement cet accord est disproportionné, sauf à partager la vue raciste « mille arabes valent à peine un Juif », mais surtout il échange non des prisonniers contre des prisonniers, mais des coupables de crimes avérés envers des civils contre un otage innocent – à moins qu'être juif, citoyen d'Israël et accomplir ses obligations militaires fasse de vous un coupable. Comme le souligne Gabriel Lévy (2), une telle déclaration dans la bouche d'un accusateur systématique des opérations israéliennes, toujours « disproportionnées » à ses yeux, relève du lapsus et des dissonances qu'il dissimule.

Avec la mise en liberté de cette petite armée d'experts de l'attentat et du meurtre, le risque de reconstitution des réseaux terroristes là où ils avaient été éradiqués est certain, bien que des mesures d'éloignement, ou même d'expulsion, aient été prévues.

Pire encore : le camp des jusqu'au-boutistes palestiniens va bénéficier d'un nouveau prestige. Pour eux, avec Israël, la violence paie davantage que la négociation, la stratégie de la guerre est gagnante. Après tout, ces gens ont raison, dans une certaine mesure. Si Gaza a été évacuée avec les désastreuses conséquences que l'on sait, c'est parce que, suite à l'Intifada militaire de septembre 2000, les pressions des théocraties arabes sur la Maison Blanche se sont converties en pressions de Bush II sur Ariel Sharon, lequel ne s'est pas senti assez fort pour résister à l'unique plus ou moins « allié » d'Israël.

Une combinaison de violence arafatienne, de diplomatie saoudienne et de crétinisme de la gauche israélienne (Yossi Beilin, du parti Meretz, était le co-animateur des soi-disant « accords de Genève ») a abouti à priver Israël d'une zone-tampon indispensable. Il ne faut pas oublier que, toujours sous l'égide de Bush II, le Hamas fut autorisé à participer aux élections palestiniennes de 2006, entamant ainsi sa route royale vers le pouvoir total à Gaza. Mais, en amont, à la base, il y avait la violente déclaration de guerre du raïs palestinien [Arafat] du 28 septembre 2000.

A l'issue de la transaction sur Shalit et au moment du triomphe des « libérés », beaucoup de Palestiniens et d'apprentis djihadistes estimeront que la carte de la violence et de la guerre peut être payante et mérite d'être jouée.

De façon plus terre à terre, le gain attendu de l'enlèvement d'un Israélien est monté en flèche. Il est rationnel, pour ceux qui le souhaitent, de multiplier les tentatives, puisqu'elles coûtent très peu, surtout aux commanditaires, et rapportent beaucoup. Des discussions ont eu lieu en Israël pour analyser ce phénomène ; elles concluent que les transactions sur les otages israéliens font courir un risque considérablement accru à la population du pays, y compris quand des Israéliens se déplacent à l'étranger. Elles ont aussi pour effet de réduire la liberté d'action des autorités politiques. Netanyahou ne pouvait pas ignorer le désir de la majorité de ses concitoyens de préserver la vie du jeune otage, même si l'intérêt général bien compris du pays commandait de refuser de négocier avec des preneurs d'otages.

Il est évident que le Hamas, un peu marginalisé par la mise en scène de Mahmoud Abbas à l'ONU (prisée par la rue palestinienne), avait besoin de soigner sa popularité et de vanter l'efficacité de sa stratégie de « résistance ». Le troc qui vient d'intervenir est aussi, et peut-être avant tout, pour lui, une victoire qu'il remporte dans la guerre inter-palestinienne.

Soit. Mais il faut apprécier avec lucidité le rôle des deux Gorgones d'Orient, les frères palestiniens, férocement ennemis, de Gaza et de Ramallah. Ils ont un but en commun, l'éradication du pouvoir juif et son remplacement par un pouvoir arabe à l'ouest du Jourdain : voilà pourquoi ils sont frères. Ils aiment le pouvoir, les richesses, les honneurs : voilà pourquoi ils sont ennemis.

Les deux pôles palestiniens n'ont aucune divergence d'ordre moral. Tuer des civils juifs ne se heurte à aucune objection morale de leur part, l'impératif moral supérieur étant l'islamisation définitive de la Palestine. Pour les uns comme pour les autres, le terrorisme s'apprécie en termes d'opportunité et de tactique.

Mahmoud Abbas a choisi aujourd'hui de récuser les tactiques fondées sur la violence. Certains disent même que c'est son principe d'action politique. C'est totalement faux. Il s'est vanté, il y a peu, d'avoir lui-même tiré, en 1965, la première balle contre Israël. Il s'est aussi vanté d'avoir formé les combattants djihadistes et même ceux du Hezbollah naissant. Devant la Ligue arabe, il s'est dit prêt à participer à la guerre contre Israël, à condition que les Arabes en prennent la tête (3). On dit qu'il a désavoué la militarisation de l'Intifada par son chef, le raïs Yasser Arafat. C'est exact, mais il ne faut pas omettre que ce désaveu est intervenu après l'opération « Bouclier défensif », du printemps 2002, c'est-à-dire après la défaite militaire d'Arafat et non pas avant. En d'autres termes, Abbas s'est prudemment désolidarisé des partisans de la guerre terroriste, après qu'elle ait manifestement échoué.

Aujourd'hui, Mahmoud Abbas juge plus pertinent d'utiliser à fond les leviers de la guerre de délégitimation, de la propagande à outrance, et des sanctions contre Israël. Sa tentative pour obtenir un statut d'Etat virtuel auprès de l'ONU vise à lancer contre l'Etat juif les longues tentacules des appareils judiciaires supranationaux. En un mot, il veut réserver à Israël le sort de la défunte Afrique du Sud de l'apartheid, en s'appuyant sur la plus grande coalition de dictatures de l'histoire et sur la pusillanimité incorrigible de l'Occident. Pour sa part, le Hamas, en lien étroit avec la sombre théocratie saoudienne, les Frères musulmans bornés, et les féroces mollahs persans, persiste dans un djihad caricatural. Si la libération de Guilad Shalid avait pour effet indirect d'équilibrer l'influence des deux paroisses noires palestiniennes et de nourrir la guerre intestine dont ils sont friands, pourquoi s'en alarmer, en fin de compte ?

La libération de Guilad Shalit contre plus de mille dangereux criminels témoigne du niveau éthique et moral de la société israélienne. Elle accorde un grand prix à l'individu, à son destin, à la famille, à la vie en général. Elle se passionne pour l'étude et la science. Elle est laborieuse, productive, et elle affronte, l'un après l'autre, les défis économiques, écologiques, de la coexistence des minorités. Mais, face à elle, il n'y a pas des philosophes, des scientifiques, des producteurs, ni des moralistes, mais des phalanges fanatisées dont la raison d'être est sa destruction. C'est ce choc de cultures qui explique la disproportion de l'accord passé entre le gouvernement de Netanyahou et le Hamas pour la libération de Shalit. Il n'a peut-être pas que des inconvénients pour Israël.


©
Jean-Pierre Bensimon 


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Notes
de l'auteur
 

1. «Shalit : Juppé se montre confiant», Le Figaro du 12 octobre 2011.

2. «Le langage diplomatique du "meilleur d'entre nous"»,  Objectif-info, octobre 2011.

3. « Abbas makes contradictory statements: No to violence, Yes to war against Israel », Palestine Watch, 30 janvier 2011.