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Contentieux palestino-israélien

Israël-Palestine: la guerre des mots, Kristell Bernaud
25/11/2011

[Un utile exposé de vulgarisation, qui gagnerait à être connu largement. (Menahem Macina).]

 

Colonie ou implantation? Outre la guerre des images, la bataille sémantique fait rage au Proche-Orient. La terminologie diffère selon les parties. Elle peut devenir un véritable casse-tête.

Texte repris du site Slate.fr, 24 novembre 2012

Il y a quelque temps, une journaliste fraîchement débarquée en Israël m'a demandé si j'employais le mot «colonie» ou «implantation». J'ai répondu que j'utilisais généralement le terme «implantation». «Pourquoi?», s'est interrogée ma collègue. Sa question m'a alors amenée à réfléchir sur la terminologie du conflit israélo-palestinien.

Lorsqu'il s'agit du Proche-Orient, il faut parfois tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Doit-on avoir peur des mots? Doit-on redouter un déluge de critiques suite à l'emploi de tel ou tel vocabulaire? Rendre compte de l'actualité israélo-palestinienne relève d'une rigueur sémantique, afin d'éviter les imprécisions, les erreurs, les prises de position qui soulèvent alors la colère de tel ou tel camp.

Celui qui tient à une certaine neutralité doit s'interroger sur le sens des mots choisis, mais aussi sur la terminologie entérinée par la presse française et la communauté internationale.

Si Israël a gagné les conflits armés, la bataille des mots est pour l'Etat hébreu une lutte acharnée et perpétuelle. Le vocabulaire utilisé influence la perception du conflit, véhicule des idées (parfois erronées) et transmet une représentation de la réalité. Par exemple, l'appellation «Cisjordanie occupée» implique que la présence israélienne est illégale. A l'inverse, parler de «Judée-Samarie» sous-entend le lien historique de cette terre avec le peuple juif.

Alors, doit-on parler de colonie ou d'implantation? Dire terroriste ou activiste? Territoire occupé ou territoire disputé? Cisjordanie/Judée Samarie? Barrière de sécurité ou mur de l'Apartheid? Esplanade des Mosquées ou Mont du Temple? Indépendance d'Israël ou Nakba? Pour se faire une idée du sens de chaque terme, passons en revue l'essentiel des mots à propos desquels se disputent les deux parties.


Colonie/Implantation

 

Les colonies ou implantations israéliennes sont des communautés de peuplement, établies sur les territoires conquis à la suite de la guerre des Six-Jours, en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-est. Près de 350.000 habitants juifs vivent dans plus de 130 implantations de Cisjordanie, et 180.000 dans une douzaine de quartiers de Jérusalem-est.

 

Un jeune «colon» transporte des pierres, mai 2011. REUTERS/Ronen Zvulun

 

Ces communautés de peuplement sont appelées «Israeli settlement» ou «Jewish settlement» par les médias anglophones, ce qui a une connotation neutre. Le mot «settlement» se traduit en français par «colonie», ou encore par «implantation». Les ouvrages spécialisés, les textes de l'ONU et la presse française utilisent généralement le mot «colonie».

Mais les Israéliens dénoncent l'emploi de ce terme qui, selon eux, a un sens péjoratif et fait référence, dans la mémoire collective, à la colonisation européenne (notamment à la présence française en Algérie), dont l'image était très négative. Les Israéliens utilisent les mots «implantation», ou «avant-poste». Ils défendent une présence juive dans la région qui n'a pas cessé depuis plus de 3.000 ans.

Si aux yeux de la communauté internationale, les colonies sont illégales, l'État hébreu déclare, quant à lui, qu'aucun traité de paix n'a défini le statut juridique de ces territoires, que la présence de communautés juives à Hébron est multiséculaire, ou que leur création à Jérusalem ou en Samarie est attestée depuis le mandat britannique sur la Palestine.

Le terme de «colons» pour désigner les habitants juifs des implantations est systématiquement fustigé par la droite israélienne.

Terroriste/Activiste, militant, résistant

 

Le 19 octobre dernier, lorsque le soldat franco-israélien Gilad Shalit a été libéré en échange de plus de 1.000 prisonniers palestiniens, les Palestiniens ont fêté la libération de «résistants». Du point de vue israélien, Gilad Shalit était échangé contre des «terroristes», auteurs d'attaques contre l'Etat hébreu.

Un terroriste est, aux yeux de l'ennemi, un résistant. Prenons l'exemple des membres du Hamas, organisation considérée comme terroriste par les Etats-Unis et l'Union européenne. Pour la presse internationale, il s'agit de «militants» ou d'«activistes du Hamas». Les médias palestiniens les qualifient de «résistants» (ou «martyrs»), tandis que pour la presse israélienne, ils sont des «terroristes».

Le gouvernement israélien condamne régulièrement la presse internationale qui emploie frileusement le mot «terroriste».

«Nous avons encore parfois des débats sur ce terme, avoue Marius Schattner, de l'Agence France Presse. Qui peut-on qualifier de terroriste ou pas ?» [sic].

Territoire occupé/Territoire disputé


L'expression «territoire occupé» réfère aux territoires conquis par Israël lors de la Guerre des Six-Jours. Cette terminologie est largement utilisée par la communauté internationale et les médias français. Pour les Israéliens, la Cisjordanie est un «territoire disputé», ou «territoire contesté».

A côté de Ramallah. REUTERS/Darren Whiteside


Après la Guerre des Six-Jours, la résolution 242 est votée au Conseil de sécurité des Nations unies. De cette résolution, naissent deux interprétations divergentes. Les discussions portent sur la formulation à donner au retrait israélien des territoires conquis. La version française fait état d'un retrait des «territoires occupés», ce qui sous-entend la totalité des territoires conquis en 1967.

En anglais, le texte officiel parle d'une évacuation «from occupied territories» de territoires occupés»), soit un retrait d'une partie des territoires seulement. Pour Israël, seule la traduction anglaise est la bonne. Alors que pour les Arabes, la formule française est la seule valable (1).

Cette formulation délibérée est le résultat de plusieurs mois de négociations diplomatiques. George Brown, qui était ministre des Affaires Etrangères britannique en 1967, déclara, trois ans plus tard, que le sens de la résolution 242 était qu'«Israël ne se retirerait pas de tous les territoires».

Comme le déclarait Madeleine Albright, ambassadeur américain auprès des Nations unies en 1994, «nous ne sommes tout simplement pas d'accord avec le fait de décrire les territoires occupés par Israël lors de la Guerre des Six-Jours comme des territoires palestiniens occupés»(2). La résolution 58/292 du 14 mai 2004 de l'Assemblée générale des Nations unies utilise l'expression «territoire palestinien occupé, incluant Jérusalem-est». L'emploi du singulier est d'importance car il reconnaît l'intégrité territoriale palestinienne, contrairement à l'appellation fréquemment utilisée de «territoires palestiniens».

Lorsque la Transjordanie a annexé la Judée et la Samarie en 1948, aucun Etat, hormis la Grande-Bretagne et le Pakistan, n'a reconnu cette annexion. Les Israéliens rappellent qu'aucune souveraineté antérieure à 1967 sur ces territoires n'a jamais été officiellement reconnue.

Les États arabes qui occupaient la région avaient insisté en 1949 pour que la ligne d'armistice ne constitue «pas une frontière reconnue internationalement, mais seulement une ligne séparant deux armées». C'est ce que tentent d'expliquer deux vidéos israéliennes postées sur Internet : l'une émane de l'organisation des localités juives de Judée-Samarie (Yesha Council) : l'autre provient du vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Danny Ayalon.

Doit-on avoir un Etat pour être «occupé»?

Emmanuel Navon, professeur de sciences politiques à l'Université de Tel Aviv, explique:

«Au sens juridique du terme, l'expression “Cisjordanie occupée” est inexacte. Un territoire est occupé lorsqu'une partie ou l'ensemble d'un Etat souverain sont conquis. Ce qui veut dire que cela ne s'applique pas à la rive occidentale du Jourdain, puisqu'avant 1967, elle ne faisait pas partie d'un Etat souverain. Il y a eu un vide juridique entre 1948 et 1967.»

Ce à quoi certains répondent:

«Mais qui dit qu'il faut avoir un Etat pour être occupé?»

Après la Guerre des Six-Jours, Israël occupe militairement la Cisjordanie. Au regard des principes du droit international, l'utilisation de la guerre pour s'emparer de territoires a été condamnée par les résolutions 242 en 1967 et 338 en 1973, du Conseil de sécurité des Nations unies. En 2004, un avis de la Cour internationale de Justice des Nations unies rappelle la stipulation de la Convention de La Haye de 1907:

«Un territoire est considéré comme occupé lorsqu'il se trouve placé de fait sous l'autorité de l'armée ennemie.»

Israël est l'un des rares pays considérés comme force occupante dans le monde. Dans de nombreux autres conflits territoriaux, les diplomates évoquent plutôt des «territoires disputés». Il n'a jamais été question d'occupation pour le Cachemire, revendiqué par l'Inde et le Pakistan. On ne parle pas non plus d'occupation pour la région du Haut-Karabagh, revendiquée par l'Azerbaïdjan et l'Arménie, ni pour la présence turque dans le nord de l'île de Chypre, depuis 1974.

Cisjordanie/Judée Samarie

 

La région est délimitée à l'est par le Jourdain et la Mer Morte ; au nord, au sud et à l'ouest par la ligne verte de 1949. Elle couvre une surface de 5.860 km2 et comptait en 2010 une population totale estimée à 2.514.845 personnes dont 350.000 Israéliens.

La région englobe Jérusalem-est, les villes de Bethléem, Hébron, Jéricho, Naplouse, Jénine, des implantations israéliennes telles qu'Ariel, Maale Adumim, ainsi que de nombreux lieux saints des trois religions monothéistes.

En novembre 1947, lors du plan de partage de la Palestine mandataire, voté par les Nations unies, la Judée-Samarie est initialement attribuée à un futur Etat arabe. A la fin de la première guerre israélo-arabe, la région est annexée par la Transjordanie. En 1950, la Transjordanie prend le nom de Royaume Hachémite de Jordanie pour entériner cette annexion.

A la fin de la Guerre des Six-Jours en 1967, les Jordaniens perdent la Judée-Samarie, qui passe sous le contrôle de l'Etat d'Israël (qui ne l'a toutefois pas annexée, pour des raisons démographiques).

Judée et Samarie font référence aux territoires des deux royaumes bibliques, la Judée (capitale: Jérusalem) et Israël (capitale: Samarie). Il s'agit de noms utilisés depuis l'Antiquité, pour désigner différentes parties de ces territoires de la rive occidentale du Jourdain. Ils ont été utilisés dans la résolution 181 des Nations unies pour désigner précisément certains des territoires afférents au partage de la Palestine en 1948.

L'expression Judée-Samarie était communément utilisée par les médias et les instances internationales jusqu'à l'annexion de la région par la Transjordanie. Depuis 1949, la Judée et la Samarie ont été rebaptisées Cisjordanie par la communauté internationale. Étymologiquement, «Cisjordanie» désigne la région située «de ce côté-ci», soit la rive ouest du Jourdain, par opposition à «l'autre côté», soit la rive-est du fleuve, à savoir : la Jordanie. La Cisjordanie est donc un terme récent qui désigne les territoires à l'ouest du Jourdain.

En Israël, le gouvernement et la population utilisent la dénomination de «Judée-Samarie», qui souligne le lien historique entre l'identité juive et ce territoire. Les anglophones utilisent l'expression «West Bank» —littéralement «rive ouest»— appellation également géographique et plus neutre vis-à-vis de l'autre rive du Jourdain.


Barrière de sécurité/Mur d'apartheid


La barrière de sécurité est un mur construit depuis 2002 en Cisjordanie, pour délimiter Israël par rapport aux territoires palestiniens. Sa construction a été décidée pendant la deuxième Intifada, à la suite de la vague d'attentats-suicide qui frappaient le cœur d'Israël. L'objectif déclaré de ce mur est de protéger la population israélienne, en empêchant physiquement toute intrusion en provenance des territoires palestiniens. Les partisans de la construction du mur parlent de «barrière», de «clôture de sécurité», ou de «barrière anti-terroriste».

Une partie du mur: à gauche, le village palestinien d'al Wallaje, en Cisjordanie, à droite, des bâtiments en construction de la colonie juive de Har Gilo, près de Jérusalem. Février 2011. REUTERS/Baz Ratner

Les opposants à cette barrière la surnomment «mur de la honte», voire «mur de l'apartheid», par référence au régime de ségrégation en vigueur en Afrique du Sud jusqu'en 1991. Les médias de l'Autorité palestinienne se réfèrent à cette barrière en langue arabe par la définition politique de «mur de séparation raciale» (jidar al-fasl al-'unsuri).

Les médias français utilisent généralement le terme de «barrière de sécurité», ou «mur de séparation».

L'existence de cette barrière est contestée par la communauté internationale. En 2004, un avis de la Cour internationale de Justice la déclare «illégale». Son tracé soulève de nombreuses polémiques. Longue de 730 km, la barrière suit la ligne verte, mais pénètre profondément à l'intérieur de la Cisjordanie pour intégrer des colonies juives.

Le mur complique le quotidien des Palestiniens, entraînant des difficultés de déplacement, l'enclavement de certains villages palestiniens et la réquisition de terres palestiniennes.

De son coté, le ministère israélien des Affaires étrangères affirme que la construction de la barrière de séparation a permis de sauver un grand nombre de vies et de réduire le nombre d'attentats-suicide en territoire israélien. Les terroristes-suicide ont tué 194 personnes en 2002, 104 en 2003 et 13 en 2005.


Esplanade des Mosquées/Mont du Temple

 

Située dans la Vieille Ville de Jérusalem, l'Esplanade des Mosquées, ou Mont du Temple, est l'endroit où, selon la tradition juive et islamique, Abraham, père des trois religions monothéistes, est éprouvé par Dieu qui lui demande de sacrifier son fils.

Des soldats israéliens. REUTERS/Darren Whiteside


Située dans la Vieille Ville de Jérusalem, l'Esplanade des Mosquées, ou Mont du Temple est l'endroit où, selon la tradition juive et islamique, Abraham, père des trois religions monothéistes, est éprouvé par Dieu qui lui demande de sacrifier son fils.

 Pour le peuple juif, le Mont du Temple est le premier lieu saint du judaïsme, l'endroit le plus sacré. C'est là qu'il y a près de 3.000 ans, le roi Salomon construisit le premier Temple de Jérusalem, qui fut détruit par les Babyloniens en l'an 586 avant l'ère chrétienne. 70 ans plus tard, les juifs, de retour d'exil, édifièrent le deuxième Temple qui fut rasé par les Romains en 70 après JC. L'unique vestige du Temple de Jérusalem aujourd'hui est le mur occidental, appelé Mur des lamentations, devant lequel des milliers de Juifs viennent se recueillir chaque jour.

Pour les musulmans, le Mont du Temple (en arabe Haram ash-Sharif) n'est autre que l'Esplanade des Mosquées. L'Esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l'islam, abrite depuis le VIIe siècle le Dôme du Rocher et la mosquée Al Aqsa.

Selon la tradition, c'est de là que Mahomet, accompagné par l'ange Gabriel, aurait effectué son voyage nocturne vers le paradis. La gestion de l'ensemble de l'Esplanade des Mosquées a été confiée au Waqf, fondation religieuse islamique.

Ce lieu saint attise les passions et la convoitise des fidèles, juifs et musulmans, car l'Esplanade des Mosquées est construite à l'emplacement du Temple de Jérusalem. Dans le passé, il a été l'occasion de violents affrontements entre Palestiniens et forces de l'ordre israéliennes. L'héritage de ce lieu est d'autant plus d'actualité que l'Unesco vient d'accepter la Palestine comme Etat-membre à part entière. Les Israéliens redoutent que les Palestiniens ne proposent la candidature de l'Esplanade des Mosquées comme partie intégrante de leur patrimoine. Une initiative qui pourrait alors déclencher un conflit religieux.


Indépendance d'Israël/Nakba


Le 14 mai est le jour anniversaire de la déclaration d'indépendance de l'Etat d'Israël (proclamée le 14 mai 1948), il est appelé Yom Ha‘atsmaout. La date de la festivité varie chaque année en fonction du calendrier hébraïque. Dans l'ensemble du pays, cette journée est célébrée par de nombreuses festivités, des cérémonies officielles, des cérémonies militaires, ou encore par des concerts en plein air. Il est de tradition d'organiser des pique-niques avec barbecues.

Le 15 mai 2011, à côté de Ramallah. REUTERS/Mohamad Torokman

 

«Leur indépendance, c'est notre Nakba.»


Chaque année, alors que les Israéliens célèbrent leur indépendance, les Palestiniens commémorent la «Nakba», catastrophe en arabe, que représente pour eux la naissance de l'Etat d'Israël. La «Nakba» marque l'exode de la population arabe palestinienne (entre 700.000 et 900.000 Palestiniens; les Israéliens parlent officiellement de quelque 520.000 Arabes) des régions qui devinrent l'Etat Juif après la première guerre israélo-arabe de 1948. Tous les ans, la «Nakba» est marquée par des manifestations d'Arabes israéliens et par des heurts entre l'armée israélienne et les Palestiniens.

Au Proche-Orient, la guerre des mots est menée avec autant d'acharnement que celle des images.

 

Kristell Bernaud

 

© Slate.fr



(1) Charles Enderlin, Le grand aveuglement, Albin Michel.

(2) Meir Rosenne, «Les interprétations légales de la résolution UNSC242», in UN Security Council Resolution 242: la construction du processus de paix (Washington: Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient, 1993), p. 31.