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Shoah

Le silence d'après-guerre, observé par Pie XII sur le sort des juifs durant la Shoah (1)
13/01/2012

30/12/09

Contrairement à une opinion répandue, le reproche fait à Pie XII de n'avoir pas protesté assez fort contre la persécution des Juifs ne remonte pas au scandale causé par la pièce de Ralf Hochhuth, Le Vicaire (1963). Tout aussi infondée est l'affirmation courante qu'auparavant, nul n'avait mis en doute l'attitude positive du pape envers les Juifs.

Le 13 décembre 1945, Paul Claudel écrivait à Jacques Maritain (2) :

« Rien actuellement n'empêche plus la voix du Pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l'histoire, commises par l'Allemagne nazie, auraient mérité une protestation solennelle du Vicaire du Christ. Il semble qu'une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique […] Nous avons beau prêter l'oreille, nous n'avons entendu que de faibles et vagues gémissements […] »

Dans une lettre du 12 juillet 1946, adressée à Mgr Montini, le philosophe catholique Jacques Maritain, alors ambassadeur au Vatican, tentait de convaincre Pie XII de promulguer un document consacré aux Juifs (3) :

« L'inlassable charité avec laquelle le Saint-Père s'est efforcé par tous les moyens de sauver et protéger les persécutés, les condamnations qu'il a portées contre le racisme, lui ont attiré la juste gratitude des Juifs […] Cependant […] ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi et par-dessus tout besoin, c'est qu'une voix – la voix paternelle, la voix par excellence, celle du vicaire de Jésus-Christ – dise au monde la vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet […] une grande souffrance par le monde. C'est, je ne l'ignore pas, pour des raisons d'une sagesse et d'une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d'exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l'action de sauvetage qu'Il poursuivait, que le Saint-Père s'est abstenu de parler directement des Juifs et d'appeler directement et solennellement l'attention de l'univers sur le drame d'iniquité qui se déroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que les circonstances ont changé, n'est-il pas permis […] de transmettre à sa Sainteté l'appel de tant d'âmes angoissées, et de la supplier de faire entendre sa parole ? […] Il me semble que si le Saint-Père daignait porter directement sur la tragédie dont j'ai parlé ici les lumières de Son esprit et la force de Sa parole, témoigner de Sa compassion pour le peuple d'lsraël, renouveler les condamnations portées par l'Église contre l'antisémitisme, et rappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi sur le mystère d'lsraël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pour préserver les âmes et la conscience chrétienne d'un péril spirituel toujours menaçant et pour toucher le cœur de beaucoup d'Israélites, et préparer dans les profondeurs de l'histoire cette grande réconciliation que l'Apôtre a annoncée et à laquelle l'Église n'a jamais cessé d'aspirer. »

Début 1948, l'écrivain catholique François Mauriac se demandait ce qui serait advenu (4),

« si, au cours de cette guerre […] quelqu'un, sur une des collines de la Ville éternelle, avait refusé de manger et de boire [...] [allusion à Gandhi]. Pourquoi aucune folie de cet ordre n'a-t-elle jamais été tentée sur l'une des collines de la Ville éternelle ? Pourquoi [...] jamais ce geste, cet acte inimaginable qui aurait fait tomber à genoux les frères ennemis ? »

En avril 1951, le même auteur formulait ce reproche brûlant (5) :

« Mais ce Bréviaire [il s'agit de l'ouvrage de Poliakov] a été écrit pour nous aussi Français… qui n'avons pas eu la consolation d'entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables “frères du Seigneur ”. […] Nul doute que l'occupant n'ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n'ait été un affreux devoir ; il s'agissait d'éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu'aient été les raisons de leur silence. »


Menahem Macina

 

© Rivtsion

 

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[1] Ce qui suit est extrait de Menahem Macina, "Ambiguïtés papales. Temporiser pour mieux béatifier Pie XII sans s'aliéner les Juifs : le dilemme de Benoît XVI", L'Arche n° 607-608, décembre 2008/janvier 2009, pp. 27-29,.

2 Citée in Bulletin de la Société Paul Claudel n° 143, Gallimard, 3e trimestre 1996.

3 In Cahiers Jacques Maritain, n° 23, Kolbsheim (France), octobre 1991, pp. 31-33. (Cette lettre est également publiée dans Correspondance Journet-Maritain, Éditions Saint-Augustin, Parole et Silence, t. 3, 1998,  Correspondance Journet-Maritain, pp. 917-920).

4 "La vérité devenue folle", Le Figaro des 1-2 février 1948, cité in Correspondance Journet-Maritain, Op. cit., p. 922.

5 Extrait de sa préface – datée du 11 avril 1951 – au livre de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, Calmann-Lévy, 1951 et 1979, cité d'après les éditions Complexe, Bruxelles, 1985, p. X