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Shoah

En 1940, le cardinal Tisserant déplorait le silence de Pie XII sur le devoir d'obéir à la conscience
13/01/2012


 
«Alors qu'il effectuait des recherches dans les fonds d'archives diplomatiques du IIIe Reich, pour préparer une étude sur la politique allemande d'occupation en France, le professeur Eberhard Jaekel, de l'université de Liel, trouva dans les cartons "France" un document inattendu : une lettre envoyée le 11 juin 1940 par le cardinal Tisserant, secrétaire de la Sacrée Congrégation des Églises Orientales, au cardinal Suhard qui, depuis quelques semaines, avait pris possession du siège archiépiscopal de Paris. Malgré les termes protocolaires d'usage entre les membres du Sacré Collège, c'était une lettre à cœur ouvert, un de ces documents que les historiens manient avec d'autant plus de réserve, que leur importance risque d'être surestimée par la curiosité ou les jugements préconçus. De surcroît, ce document, évidemment personnel, avait été saisi par la Gestapo au cours de la perquisition qu'elle fit à l'archevêché de Paris pendant trois jours en septembre 1940. Elle fut transmise à Berlin avec ce commentaire : « Voilà la preuve que le cardinal Tisserant est un agent des Alliés. » ["Le Monde"]
 

10/10/08

 

Document paru dans Le Monde du 26 mars 1964, p. 4.

 

Les mises en grasses sont de la rédaction d'upjf.org

 

 

I. La lettre du Cardinal Tisserant au cardinal Suhard

 

Rome, le 11 juin 1940.

Éminentissime et vénéré Seigneur,

 

J'ai reçu hier la lettre que Votre Éminence m'a adressée le 4. Grand merci pour la bonté que Votre Éminence veut bien me manifester; si nous survivons à l'épreuve, volontiers je profiterai, lors de mes passages à Paris, de l'hospitalité que vous m'offrez. Mais qu'arrivera-t-il d'ici là ? J'avais prévu, dès le 28 août [1939], ce qui est arrivé hier et je l'avais dit au général Georges, lorsque je l'ai rencontré à la fin de décembre. Comment pourrons-nous résister à ce nouveau danger? Que Dieu nous aide et vous aide!

Il ne faut d'ailleurs pas que les Français se fassent d'illusions : ce que leurs ennemis veulent, c'est leur destruction. Les journaux italiens, ces jours-ci, étaient pleins de textes de S.E. Mussolini, disant : nous sommes prolifiques et nous voulons des terres ! Et cela veut dire des terres sans habitants. L'Allemagne et l'Italie s'appliqueront donc à la destruction des habitants des régions occupées, comme ils l'ont fait en Pologne. Au lieu de mourir sur le champ de bataille, il faudra donc que les Français meurent à petit feu, les hommes séparés de leurs femmes et les enfants épargnés, peut-être, pour servir d'esclaves aux vainqueurs, car tel est le droit de la guerre pour nos ennemis. Nos gouvernants ne veulent pas comprendre la nature du vrai conflit et ils s'obstinent à imaginer qu'il s'agit d'une guerre comme dans l'ancien temps. Mais l'idéologie fasciste et l'hitlérienne ont transformé les consciences des jeunes et les moins de trente-cinq ans sont prêts à tous les délits pour la fin que leur chef commande.

J'ai demandé avec insistance au Saint-Père, depuis le début de décembre, de faire une encyclique sur le devoir individuel d'obéir au dictamen de la conscience, car c'est le point vital du christianisme, tandis que l'islamisme, qui a servi de modèle aux théories de Hitler, grâce au fils de la musulmane, Hess, remplace la conscience individuelle par le devoir d'obéir aux ordres du Prophète ou de ses successeurs aveuglément.

Je crains que l'histoire n'ait à reprocher au Saint-Siège d'avoir fait une politique de commodité pour soi-même, et pas grand-chose de plus. C'est triste à l'extrême, surtout quand on a vécu sous Pie XI. Et tout le monde se fie sur ce que Rome, ayant été déclarée ville ouverte, personne de la Curie n'aura rien à souffrir; c'est une ignominie. D'autant que la secrétairerie d'État et le nonce ont persuadé les religieuses et les religieux en grand nombre de ne pas partir, afin de fournir à l'Italie des otages. Mais pourtant Rome, est un camp retranché, entouré d'une ceinture de forts, qui ont toujours été occupés par des troupes, et il y a deux grandes fabriques d'armes, une cartoucherie et un atelier de réparation d'artillerie! Mais ceux-ci, comme les Allemands, cacheront leurs états-majors sous la croix de Genève, que les Franco-Anglais devraient déclarer ne plus reconnaître, puisqu'elle ne protège pas nos hopitaux.

Je vis dans l'inutilité la plus complète, retenu ici, tandis que j'avais demandé au Saint-Père de m'envoyer en France. Je prie pour vous, Éminence, et beaucoup. Veuillez me croire votre très dévoué en N.S. »


Eugène Card. Tisserant

 

 

2. Les commentaires de l'auteur de cette lettre, 24 ans plus tard

 

Les débats soulevés par Le Vicaire ont, de proche en proche, réveillé les questions que nos contemporains se posent sur la politique du Saint-Siège pendant la guerre. C'est le thème même de l'article que le professeur Jaeckel publia dans le numéro de janvier 1964 de Geschichte in Wissenschaft und Unterricht. Il y donnait un long commentaire de la lettre du cardinal Tisserant et la reproduisait en annexe. Nous devons à son obligeance et à celle de son éditeur, Klett Verlag, de Stuttgart, de pouvoir en donner le texte ci-dessous.

L'hedomadaire italien de gauche Il Mondo en a donné des extraits dans son dernier numéro, amenant ainsi le cardinal à commenter le document. Le doyen du Sacré Collège a précisé clairement – selon ce que rapportent les dépêches d'agence, qui paraphrasent ses propos – que «sa lettre n'avait rien à voir avec les activités nazies contre les juifs, car à cette époque, la persécution ne s'était pas manifestée dans toute son horreur». Il a d'autre part affirmé que «Pie XII fit tout ce qu'il put pour venir en aide aux victimes de la persécution raciale. Il s'est dit convaincu que toute intervention publique du pape n'aurait fait qu'aggraver le sort des juifs.»

Cette lettre en effet doit être lue dans le climat de l'époque, alors que l'écrasement de la France ne faisait plus de doute, que le pape avait vu échouer tous ses efforts pour empêcher l'Italie d'entrer dans la guerre, que le Vatican enfin éprouvait très clairement le sentiment qu'une longue période d'encerclement total s'ouvrait pour lui. Un siège épiscopal était vacant en France, celui d'Albi, et l'on conçoit que le cardinal Tisserant ait pu envisager de demander au pape de l'y nommer pour lui permettre de partager le sort de ses compatriotes et cesser d'être en butte comme il l'était depuis longtemps à l'hostilité déclarée de la presse et du gouvernement fascistes. C'est très probablement à cette éventualité que font allusion les dernières lignes de la lettre.

Le problème du “silence” pontifical se posait alors, avant l'ère des déportations de juifs, avant la mise en œuvre de la “solution finale”, qui fut décidée à la fin de janvier 1942. Depuis octobre 1939, il était patent en effet que le gouvernement allemand poursuivait en Pologne de l'Ouest, dans la région rebaptisée “Warthegau”, une politique d'éviction radicale de tous les éléments Polonais, pour y implanter le “germanisme”. Les déportations vers la région de Varsovie et l'extermination pure et simple y alternaient.

Le devoir de parler, de dénoncer ces crimes commis au nom de la race, était donc clairement posé aux yeux de Pie XII. Sans intervenir lui-même expressément, sauf une fois, dans sa première encyclique Summi Pontificatus, où il nomma les Polonais, il laissa Radio-Vatican et l'Osservatore romano rapporter les abominations de la politique allemande en Pologne. La presse occidentale leur fit largement écho, et Rome comme Berlin protestèrent violemment contre ces prises de position.

Le pape, néanmoins, était parfaitement informé du caractère racial de cette politique, et bien des signes – notamment la lettre du cardinal Tisserant – montrent qu'autour de lui des voix s'élevaient pour l'inciter à sortir de "l'impartialité" du Saint-Siège. Bien plus une précision capitale a été apportée à cet égard par Mgr Giovanetti, de la secrétairerie d'État, dans l'ouvrage qu'il a récemment consacré au rôle du Saint-Siège pendant la première année de guerre. Rapportant l'audience de congé que Pie XII donna le 13 mai 1939 à Dino Alfieri, nommé ambassadeur d'Italie à Berlin, cet auteur indique qu'à cette occasion, le pape prononça le mot suivant :

« S'il le fallait, nous serions prêt à aller en camp de concentration. ».

Cette affirmation est connue. Mais on en ignorait la suite. Mgr Giovanetti précise – et il est évidemment documenté aux meilleures sources – que Pie XII déclara alors que,

s'il avait un regret à formuler, c'était celui de n'avoir pas parlé avec une clarté suffisante pour condamner la politique nazie contre les Polonais [1].

 

Une amélioration progressive des rapports

Cette précision éclaire le climat dans lequel le cardinal Tisserant écrivit sa lettre. On sait, au demeurant, que des difficultés d'ordre psychologique régnaient au Vatican, en ce début de pontificat (Pie XII n'était pape que depuis un an). Le cardinal Tisserant avait été l'ami personnel de Pie XI, avec lequel il avait collaboré, depuis 1909, à la Bibliothèque ambrosienne. Son action personnelle à la congrégation des Églises orientales lui suscitait des adversaires. Le temps est nécessaire pour que les hommes ajustent leurs tempéraments. À la fin du règne de Pie XII, la coopération entre le pape et le doyen du Sacré Collège ne connut plus de heurts et le pape envoya le cardinal Tisserant comme légat a latere le 14 septembre 1958 au congrès marial de Lourdes. Lorsque, quelques jours plus tard, le pape vit son état s'aggraver, le cardinal Tisserant revint en hâte de Nancy. Les divergences de vue entre eux s'étaient aplanies depuis plusieurs années, à tel point que Pie XII avait, par un geste exceptionnel et qui ne fut pas renouvelé, rendu visite au doyen du Sacré Collège dans sa cathédrale de Porto et Sainte Rufine à la Storta.

Il est incontestable qu'un patriotisme angoissé s'exprime dans la lettre que nous reproduisons ici. Le cardinal Tisserant reçut, pendant la guerre, le qualificatif de représentant de l'Église “gaullicane” à Rome. Quant à la façon dont il concevait son rôle de conseiller du pape, il suffit de se souvenir de la dignité silencieuse qu'il apporta à obéir à Jean XXIII lorsque celui-ci lui prescrivit de renoncer à son poste de secrétaire de la congrégation des Églises orientales. Et l'on comprendra que cette lettre du 11 juin 1940 exprime un tempérament sans mettre en cause une fidélité.».

 

© Le Monde

 

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Note de Menahem Macina

 

[1] Aveu dont on est loin de percevoir encore toutes les implications historiques. Il est de nature à corroborer le soupçon évoqué dans ma note [1] de l'article "Benoît XVI: La voix de Pie XII «s'est élevée en faveur des victimes». Texte et commentaire critique". J'y émets, à mes risques et périls, l'hypothèse de la "double portée" du célèbre passage de l'homélie pontificale de Pie XII (décembre 1942), évoquant les "centaines de milliers de personnes qui, sans aucune culpabilité de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement", universellement considéré comme faisant allusion aux Juifs persécutés, alors que plusieurs indices historiques semblent plutôt indiquer qu'elle visait autant les catholiques polonais, eux aussi terriblement persécutés par les nazis, que les juifs.

 

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Mis en ligne le 10 octobre 2008, par
M. Macina, sur le site upjf.org