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Shoah

Une «repentance» à fortes connotations apologétiques *
13/01/2012

 
A propos de la déclaration romaine «Nous nous souvenons»


Introduction


Il y a plus d'un demi-siècle, paraissait le premier Cahier d'Études juives de la revue Foi et Vie (avril 1947). Il s'ouvrait sur une “déclaration de repentance” avant la lettre, première du genre dans le monde chré­tien, rédigée par le pasteur Westphal et intitulée «Père, pardonne-nous». En voici quelques extraits caractéris­tiques.

«C'est nous chrétiens qui avons aujourd'hui le plus grand besoin du pardon. Nous ne devrions parler des Juifs, parler aux Juifs, que dans une grande angoisse d'humiliation et d'espérance […] Car le mystère d'Israël est inséparable du mystère de l'Église, il est notre mystère. Le mystère de notre péché et le mystère de notre grâce. Objets de la même révélation, de la même vocation, appelés au même jugement, promis au même Royaume, nous ne serons pas sauvés, au dernier jour, les uns sans les autres. Nous avons besoin de pardon. Car nous avons contribué à travers les siècles à la “séparation” des Juifs. Nous les avons considérés comme étrangers, alors qu'ils sont nos pères selon l'esprit. Nous avons été parfois les instigateurs, parfois les complices, parfois les témoins indifférents ou lâches de toutes les persécutions qui les ont décimés […] Nous nous sommes souvent reposés, mensongèrement reposés sur notre sécurité de “Nouvel Israël”, satisfaits d'avoir, nous du moins, le secret de ce mystère. Et nous avons méprisé l'avertissement redoutable de l'Apôtre : “Tu subsistes par la foi. Ne t'enorgueillis pas, mais crains…” (Rom. 11: 20) […] Notre infidélité la plus courante est que nous avons peur des hommes et pas de Dieu, ô chrétienté qui a si peu de foi vraie en Dieu, si peu de courage vrai devant les hommes — une Église sans crainte, une Église orgueilleuse! “Père, pardonne-nous, pardonne-nous…” La question juive est la question des questions. À la manière dont ils parlent des Juifs, on peut juger sûrement de la valeur spirituelle d'un homme, d'une Église, d'un peuple, d'une civilisation. L'antisémitisme est, pour l'Église, la plus grave méconnaissance du Christ, le plus secret refus de la foi, la plus insidieuse perversion de l'Évangile de l'Incarnation […] Père, pardonne-nous. Ces cahiers d'études juives, que nous entreprenons de publier […] qui ont l'humble ambition de professer, selon l'expression apostolique, “la vérité dans la charité”, ces cahiers voudraient être avant tout le témoignage d'une Église qui demande pardon.»

En regard de cette confession brûlante, les demi-aveux, assaisonnés d'autojustifications, du document «Nous nous souvenons», paraissent bien pâles. Pourtant, c'est avec des sentiments identiques à ceux du pasteur Westphal que s'étaient mis au travail, en 1994, les membres catholiques du groupe de travail allemand, chargés d'élaborer l'avant-pro­jet de la dé­claration romaine. Ils avouaient même «rêver» d'un aveu explicite de culpabilité de la part de l'Église. Las! les accents prophétiques de leur texte, dont on lira l'essentiel plus loin, ont été laminés par les longues et laborieuses élaborations successives qu'il a subies. Finalement, la crainte de scandaliser les fidèles, en leur révélant les défections et les lâchetés d'«une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté... qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme» (Synode de Würzburg, 22 novembre 1975), l'a emporté sur le nécessaire devoir de vérité, que rappelait pourtant naguère le pape Léon XIII, en ces termes (1):

«L'historien de l'Église sera d'autant plus fort pour faire ressortir son origine divine... qu'il aura été plus loyal à ne rien dissimuler des épreuves que les fautes de ses enfants, et parfois même de ses ministres, ont fait subir à cette épouse du Christ dans le cours des siècles.»

On peut s'étonner d'un tel état de choses. D'autant que plusieurs documents antérieurs, publiés aussi bien par des commissions épiscopales nationales que par des instances et des organisations représentatives protestantes, allaient fort loin dans la reconnaissance de la responsabilité, voire de la culpabilité de l'Église dans le drame de la Shoah, comme en témoigne l'anthologie qui suit. Les extraits retenus, s'ils ne prétendent pas à l'exhaustivité, ont été choisis, parmi d'autres, en raison des fortes expressions de repentance qu'ils contiennent.

On notera que sur les seize extraits cités ici, huit – soit 50 % – sont protestants (nos 2, 3, 4, 8, 9, 10, 11; 16), score impressionnant eu égard à l'infériorité numérique des Réformés par rapport aux catholiques (2). De quoi faire voler en éclats l'idée reçue, largement et injustement répandue, selon laquelle les instances catholiques s'expriment davantage que les protestantes sur les méfaits de l'enseignement chrétien du mépris des juifs. Fausse impression créée par l'extrême attention accordée par les médias aux actes et déclarations de l'imposante institution romaine.

Dernière remarque liminaire : une analyse de contenu révèle que seuls des textes protestants (nos 2, 3, 4, 8, 9, 11, 16, ci-après) parlent explicitement, à propos du sort tragique des juifs, d'une culpabilité ou d'une large complicité collectives chrétiennes, sans assortir ces affirmations d'incises apologétiques du type de celles qui figurent dans l'extrait du texte catholique n° 15, cité plus loin. Le document de l'Église luthérienne de 1979 (n° 8 ci-après) affirme même que «les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution». Quant à la déclaration du synode de l'Église évangélique allemande, de 1984 (n° 11 ci-après), elle n'hésite pas à proclamer ce que l'Église catholique a toujours refusé d'admettre : «Cet antijudaïsme chrétien devint l'une des sources de l'antisémitisme».
 

I. Le document de travail du groupe allemand (1994) (3)

«Le groupe de travail allemand a un espoir, un rêve. Ses membres veulent recommander à la Commission vaticane... une confession expresse de culpabilité.» (H.H. Henrix)

On lira, ci-dessous, quelques extraits significatifs de cet avant-projet :

– «Il ne suffit pas d'affirmer simplement le fait du fardeau historique que représentent les relations de l'Église avec les juifs, bien au contraire, l'Église et les chrétiens doivent 'reconnaître leur part de responsabilité', comme il est dit dans les Orientations et suggestions pour l'application de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, n° 4, de janvier 1975.»

– «Les termes de 'co-responsabilité et de culpabilité' ont été choisis délibérément. Il s'agit d'attirer particulièrement l'attention sur le lien qui existe entre l'implication historique et la responsabilité éthique, et sur les différences qui les séparent. Par implication historique on veut dire que la tradition d'antijudaïsme théologique et ecclésial a été un élément important sur le chemin qui mène à la Shoah. L'Église et le christianisme ont contribué, dans le passé, à créer un climat d'indifférence et parfois d'hostilité au peuple juif et au judaïsme, qui a frayé la voie à l'antisémitisme moderne. Mais l'antijudaïsme chrétien n'a pas été le seul facteur dans cette évolution. Cet aspect historique connote une 'co-responsabilité'. Dans un contexte de confession, on comprend souvent qu'il s'agit d'une culpabilité 'commune'. Nous trouvons ceci insuffisant, pour des raisons de théologie morale. Si ceux qui confessent leur culpabilité regardent en même temps celle des autres, cela porte atteinte à l'intégrité et à la sincérité de leur confession. Devant Dieu, la culpabilité ne peut être partagée, elle est indivisible. Celui ou celle qui reconnaît sa culpabilité parle de lui (ou d'elle)-même, et non des autres. Il existe donc une 'co-responsabilité' historique qui, dans une analyse historique, peut être indiquée comme un facteur ayant, parmi beaucoup d'autres, joué un rôle dans l'évolution de l'histoire; mais, en ce qui concerne la confession elle-même, celle-ci doit reconnaître qu'il s'agit là d'une 'culpabilité' »

– «Un autre point est demeuré sujet à controverse [...] Il s'agit de savoir si oui ou non le document, sur la base de la confession de culpabilité exprimée par l'Église d'Allemagne et celle de Pologne, doit contenir une confession séparée. En fait, le groupe de travail allemand a un espoir, un rêve. Ses membres veulent recommander à la Commission vaticane, pour qu'elle en fasse l'examen dans un esprit ouvert et critique, une confession expresse de culpabilité, dont voici le texte tel qu'il se présente aujourd'hui : “Le fait que les Églises allemande et polonaise fassent une demande de pardon en ce qui touche le sort des juifs pendant les années du National-Socialisme est déjà, en soi, une réponse à la question de la co-responsabilité et de la culpabilité de l'Église par rapport à la Shoah. Ce que disent ces deux Églises particulières est adopté par l'Église dans son ensemble. Celle-ci confesse qu'elle porte une co-responsabilité en ce qui concerne la Shoah et que pèse sur elle le fardeau de la culpabilité.” […]

Beaucoup de chrétiens croyant que l'alliance de Dieu avec Israël était rompue et que l'existence des juifs contemporains était un anachronisme, étaient, avec leurs évêques, si aveuglés par leurs préjugés qu'ils n'avaient pas la clairvoyance nécessaire pour reconnaître le mal dans la persécution antisémite du National-Socialisme et qu'ils sont restés sans réagir. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme (Synode de Würzburg, 22 novembre 1975). Ceci a conduit à la culpabilité, sous maintes formes, de nombreux chrétiens et aussi de l'Église : coupables de ne pas avoir fait le bien qu'il aurait fallu faire, et aussi d'avoir commis le mal, coupables de n'avoir rien dit et de n'avoir pas aidé, coupables de n'avoir pas été là quand protestation, assistance et protection étaient nécessaires et possibles.

L'Église reconnaît un lien entre "l'enseignement du mépris”, longtemps préconisé à l'égard du judaïsme, et le brutal antisémitisme dans le monde occidental moderne. L'histoire de son échec et de sa culpabilité envers le peuple juif fait partie d'elle-même. C'est un fait que l'Église déplore. Elle éprouve honte et repentance et reconnaît le besoin de se convertir. Au sujet de l'échec de l'Église et des fidèles à l'égard du peuple juif, nous confessons, selon le témoignage de Jean : Si nous disons : “nous n'avons pas péché”, nous faisons de lui un menteur et sa parole n'est pas en nous (1 Jn 1, 10). Nous invoquons le pardon de Dieu et nous demandons au peuple juif d'entendre cette parole de conversion et de volonté de renouvellement.»

Point n'est besoin d'être un spécialiste pour mesurer la distance considérable qui sépare cet avant-projet généreux de 1994 du texte final de la déclaration «Nous nous souvenons», dont nous signalerons, plus loin, des fai­blesses regrettables. Mais auparavant, il pourra être instructif de parcourir, en perspective cavalière, quelques documents issus par différentes instances ecclésiales, catholiques et réformées, pour dégager le sensus fidelium qui s'y exprime à propos des déficits de l'attitude chrétienne envers le peuple juif, dans les siècles passés et durant la Shoah.


II. La contrition des responsables d'Églises

“Quand donc tu présentes ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère; puis reviens, et alors présente ton offrande.” (Mt 5,23-24) 

1. Lettre Pastorale collective de l'épiscopat allemand (23 août 1945) (4):

«Des actes horribles ont été commis par des Allemands, dès avant la guerre en Allemagne, et pendant la guerre elle-même, dans les territoires occupés. Nous le déplorons très profondément; de nombreux Allemands, y compris dans nos rangs [ceux de l'épiscopat] se sont laissé envoûter par les fausses doctrines du National-Socialisme et sont restés indifférents devant les crimes commis contre la liberté et la dignité humaine...»

2. Conseil des Églises évangéliques d'Allemagne (Stuttgart, 18 octobre 1945) (5):

«Nous nous reconnaissons profondément unis, non seulement dans une commune souffrance, mais dans la solidarité d'une faute commune [...] Il est vrai que nous avons, à longueur d'années, combattu, au nom de Jésus-Christ, cet esprit qui trouva son expression dans l'horreur du régime de violence national-socialiste. Mais nous nous accusons de n'avoir pas porté témoignage avec plus de courage...»

3. Déclaration des Synodes de l'Église évangélique d'Allemagne (Berlin-Weinssensee, 27 avril 1950) (6):

«Nous nous déclarons solidairement coupables, par nos omissions et par nos silences, devant le Dieu de miséricorde, des crimes qui ont été commis contre les juifs par des membres de notre peuple...»

4. Résolution du Synode de l'Église évangélique en Allemagne, au sujet du procès d'Eichmann (1961) (7):

«En présence de ce crime dont nous portons la responsabilité en tant que nation, nous ne pouvons fermer les yeux et les oreilles. Tous les allemands qui, en âge de raison, ont assisté à l'horreur de l'extermination des juifs, même ceux qui ont secouru leurs concitoyens dans la détresse, tous doivent reconnaître devant Dieu que, par manque de vigilance et d'esprit de sacrifice dans l'amour, ils se sont rendus complices [...] C'est pourquoi nous voulons nous soumettre au jugement de Dieu et reconnaître notre manque d'amour, notre indifférence et notre crainte, voire notre complicité avec le crime, comme notre propre part à cette faute. Nous voulons nous encourager mutuellement à expier notre complicité et à croire, du fond du cœur, que le pardon de Dieu nous donne la vraie liberté et la vie.»

5. Déclaration du Synode des évêques catholiques de la République fédérale allemande (Würzburg, 22 novembre 1975) (8):

«Nous sommes le pays dont l'histoire politique récente a été assombrie par la tentative d'extermination systématique du peuple juif. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme. Aussi, un grand nombre d'entre nous se sont-ils rendus coupables purement et simplement parce qu'ils ont eu peur de risquer leur vie. Et c'est pour nous une humiliation particulière que des chrétiens aient pu prendre une part active à cette persécution. La sincérité réelle de notre désir de renouvellement dépendra de l'aveu de ces fautes et de notre disponibilité à nous laisser douloureusement instruire par l'histoire des forfaits de notre pays et de notre Église...»

6. Texte à lire dans toutes les paroisses catholiques d'Allemagne fédérale, à la demande de la Conférence épiscopale allemande, à l'occasion du 40e anniversaire de la «Nuit de Cristal» (9 novembre 1978) (9):

«La faute et les souffrances de ce passé ne sauraient être refoulées et oubliées. Les événements de cette époque se sont produits au vu et au su de tous, dans d'innombrables villes et villages de notre pays. Nos concitoyens juifs se sont trouvés abandonnés. Les Églises et les communautés chrétiennes ont, pour la plupart, gardé le silence devant ce déni de justice publique. C'est pourquoi, pour nous chrétiens, le 9 novembre est un jour de tristesse et de honte.»

7. «L'Église catholique et le National-Socialisme». Déclaration du Secrétariat de la Conférence épiscopale allemande (31 janvier 1979) (10):

«Dans de larges milieux de la population allemande existait une tradition antisémite, et les catholiques n'y échappaient pas. Mais la position de l'Église se fondait sur une divergence doctrinale traditionnelle et non sur une idéologie raciste [...] Il est d'autant plus difficile de comprendre aujourd'hui que, ni lors du boycottage des commerces juifs, le 1er avril 1933, ni à l'occasion des lois raciales de Nuremberg, en septembre 1935, ni à la suite des excès commis après la 'Nuit de Cristal', des 9-10 novembre 1938, l'Église n'ait pas pris une position suffisamment claire et actuelle.»

8. L'Église luthérienne et la communauté juive (1979) (11):

(Préambule) «Les chrétiens doivent prendre conscience de cette histoire au cours de laquelle ils ont profondément aliéné les juifs. Il est indéniable que les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution. Des générations entières de chrétiens ont considéré avec mépris ce peuple (qu'elles croyaient) condamné à rester errant sur la terre, du fait de la fausse accusation de déicide. Les chrétiens devraient reconnaître, avec repentance et profond regret, la part qui est la leur dans cette tragique histoire de l'aliénation (juive)...»

9. «Vers la rénovation des relations entre chrétiens et juifs». Déclaration du Synode de l'Église protestante de la région rhénane (1980) (12):

«L'Église est amenée (à développer de nouvelles relations avec le peuple juif) par (plusieurs) facteurs (dont, entre autres) : la reconnaissance de la co-responsabilité et de la culpabilité chrétiennes dans l'Holocauste – la diffamation, la persécution et le meurtre de juifs dans le Troisième Reich [...] En conséquence, le Synode provincial déclare que, frappés, nous confessons la co-responsabilité et la culpabilité de l'Église allemande dans l'Holocauste...»

10. «Considérations oecuméniques sur le dialogue entre juifs et chrétiens». Conseil mondial des Églises (1982) (13):

(3.2) «Des enseignements du mépris des juifs et du judaïsme dans certaines traditions se sont avérés être un terreau fertile pour l'iniquité de l'Holocauste nazi...»

11. Déclaration du Synode de l'Église évangélique allemande de la Province de Baden, sur les relations entre chrétiens et juifs (mai 1984) (14):

«Le Synode évangélique de Baden obéit à l'incitation de l'histoire à parvenir, en conformité avec l'enseignement biblique, à une nouvelle relation de l'Église avec le peuple juif. Au cours des siècles, la théologie chrétienne, l'enseignement et les actes de l'Église ont été viciés par l'idée que le peuple juif était rejeté par Dieu. Cet antijudaïsme chrétien devint l'une des racines de l'antisémitisme. En conséquence, nous qui sommes concernés, confessons que la Chrétienté en Allemagne porte la responsabilité et la culpabilité communes de l'Holocauste...»

12. «Accepter le poids de l'histoire». Déclaration commune des Conférences épiscopales d'Allemagne fédérale, d'Autriche et de Berlin (20 octobre 1988) (15):

«Aujourd'hui, bien des gens regrettent que les Églises n'aient pas prononcé publiquement une parole de condamnation (du pogrome de la 'Nuit de Cristal', en novembre 1938). Certes, à la suite de leurs critiques ouvertes contre les mesures antijuives prises par les autorités nazies, de nombreux prêtres et laïcs firent l'objet de poursuites [...] Par contre nos prédécesseurs (les évêques et cardinaux) n'élevèrent aucune protestation collective du haut de la chaire [...] Une protestation officielle, un geste fortement explicite d'humanité et de solidarité, n'auraient-ils pas été la réponse qu'exigeait le ministère de vigilance de l'Église? [...] Pourtant, en dépit de toutes les interrogations sur l'opportunité relative à cette époque, nous nous demandons si, en novembre 1938, d'autres formes de solidarité n'auraient pas été possibles et nécessaires : une prière commune pour les innocents persécutés, ou une mise en oeuvre renouvelée, démonstrative, du commandement de l'amour chrétien. Que cela n'ait pas été fait nous frappe aujourd'hui, où nous considérons l'engagement pour les droits élémentaires de tous les hommes comme un devoir qui englobe les confessions, les classes et les races...»

13. La responsabilité des catholiques dans la persécution contre les juifs. Déclaration des évêques des Pays-Bas (1996) (16):

«À l'occasion du 30e anniversaire de la Déclaration conciliaire 'Nostra Aetate'; les évêques des Pays-Bas ont rendu publique une réflexion dans laquelle ils affirment que, par son antijudaïsme, l'Église néerlandaise a contribué au climat qui a rendu possible le génocide des juifs pendant la dernière guerre. Ils écrivent notamment : “nous sommes remplis de honte et d'effroi quand nous repensons à la Shoah...”. Évoquant l'attitude des catholiques néerlandais durant la guerre, les évêques saluent “l'intervention courageuse de l'épiscopat sous la conduite de l'évêque De Jong”. Ils ajoutent : “Mais les catholiques néerlandais ne pouvaient-ils faire mieux? Il est certain que les instances de l'Église ont, elles aussi, commis des fautes... Une tradition théologique et ecclésiale d'antijudaïsme a contribué à la naissance d'un climat dans lequel la Shoah avait sa place... »

14. Déclaration de repentance de dix-huit évêques de France (30 septembre 1997) (17):

Nous n'avons pas cru nécessaire de donner ici des extraits de ce texte, remarquable à tous égards, car il a été publié récemment dans Foi et Vie (27e Cahier d'Études juives, vol. XCVII, janvier 1998).

15. «Des racines de l'antijudaïsme en milieu chrétien» (Rome, 30 septembre 1997) (18):

«...dans le monde chrétien – je ne dis pas de la part de l'Église en tant que telle –, des interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament relatives au peuple juif et à sa prétendue culpabilité ont trop longtemps circulé, engendrant des sentiments d'hostilité à l'égard de ce peuple. Elles ont contribué à assoupir bien des consciences, de sorte que, quand a déferlé sur l'Europe la vague de persécutions inspirées par un antisémitisme païen qui, dans son essence, était également antichristianisme, à côté de chrétiens qui ont tout fait pour sauver les persécutés jusqu'au péril de leur vie, la résistance spirituelle de beaucoup n'a pas été celle que l'humanité était en droit d'attendre de la part de disciples du Christ...»

16. «Le temps de la conversion - Les Églises évangéliques d'Autriche et les juifs» (Extrait de la déclaration du Synode général du 28 octobre 1998) (19):

«Nos Églises reconnaissent dans la honte ne pas s'être montrées sensibles au sort des juifs et d'innombrables autres persécutés […] Les Églises n'ont pas protesté contre le tort bien visible qui s'exerçait, elles se sont tues, ont détourné le regard, elles n'ont pas “empêché la roue de tourner” (Bonhoeffer). Et c'est ainsi que non seulement des chrétiens et des chrétiennes, mais également nos Églises, partagent la faute de l'Holocauste de la Shoa.»


Quiconque aura lu ces textes sans idée préconçue le reconnaîtra : contrairement aux passages du document romain, que nous allons examiner maintenant, ils affirment presque unanimement le lien, au moins indirect, entre l'antisémitisme dit païen et l'antijudaïsme chrétien, certains reconnaissant même la culpabilité de l'Église, ou au moins sa co-responsabilité dans le traitement inhumain dont les juifs ont été victimes lors de la barbarie nazie. Mieux, quelques déclarations confessent ouvertement la lâcheté et l'égoïsme des instances hiérarchiques de l'Église.

Comme nous allons le voir, ci-après, c'est loin d'être le cas du document romain «Nous nous souvenons», qui se veut pourtant une «déclaration de repentance».

 

III. Les autojustifications du Document romain (20)

«L'apologie (n'importe quelle apologie) est grande consomma­trice d'à-peu-près dans tous les domaines : ses ravages dans l'ordre de l'histoire et de la charité ne se comptent plus.» (F. Lovsky, La déchirure de l'absence, Paris, 1971, p. 68)

L'honnêteté oblige à reconnaître que les chapitres I à II et les deux premiers tiers du chapitre III du document contiennent des aveux de fautes, qui représentent un progrès considérable si on les compare aux farouches dé­négations antérieures à ce propos. Toutefois, ces considérations sont trop générales et ont surtout l'inconvé­nient d'éluder la responsabilité de l'Église dans les spoliations, les expulsions et les massacres de juifs par des chré­tiens au cours des siècles. Quant à la suite du texte, c'est un mélange disparate d'affirmations et d'interprétations, dont certaines sont de nature fortement apologétique. Sans respect de la chronologie, ni remise en situation historique sérieuse, on y bat le rappel des témoignages susceptibles de disculper l'Église et la hiérar­chie de l'époque, allant même jusqu'à décerner à Pie XII un brevet posthume de sauvetage de masse. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de ce que plusieurs affirmations de ce document soient entachées d'erreurs historiques ou d'exagérations. Nous en avons re­tenu quatre, dont on trouvera, ci-après, une critique qui tient compte du contexte historique des faits et des dires allégués.

1. «Les sermons bien connus du cardinal Faulhaber, en 1933 ... exprimèrent clairement le rejet exprès de la propagande antisémite nazie.» (Nous nous souvenons, IV).

Ce passage caractéristique de la Déclaration vaticane prétend s'appuyer sur l'ouvrage de référence d'un spécialiste allemand, ecclésiastique de surcroît, consacré à l'étude des rapports entre l'épiscopat de Bavière et le National-Socialisme dans les années 1930-1934 (21). En réalité, il lui fait dire exactement le contraire de ce qui y figure (22). Il reprend, en effet, sans le moindre recul critique, une affirmation controuvée à laquelle plusieurs historiens ont depuis longtemps fait un sort. C'est le cas, en particulier de Guenter Lewy, qui écrit, à ce propos (23):

«Les sermons prononcés durant l'Avent 1933 par le Cardinal Faulhaber connurent la célébrité justement parce qu'ils faisaient l'apologie du caractère sacré de l'Ancien Testament. Cependant, il faut remarquer que Mgr Faulhaber prit la peine de bien préciser qu'en défendant les livres saints, il n'entendait pas assurer la défense de ses contemporains juifs. Nous devons distinguer, dit-il aux fidèles, entre le peuple juif tel qu'il était avant la mort de Jésus, véhicule de la révélation divine, et le peuple juif tel qu'il est devenu après la mort du Christ, éternel errant sur la terre. » 

La seule allusion faite aux persécutions des juifs, donne, par la cruauté inconsciente de sa formulation, la mesure de l'insensibilité du cardinal à leur égard (24):

 «L'antagonisme envers les juifs de notre temps ne doit pas être étendu aux livres du judaïsme pré-chrétien.»

On peut aussi ajouter cette autre amabilité, qui figure dans une de ces célèbres homélies (25):

«Les filles de Sion ont reçu leur acte de divorce, et depuis cette époque, Assuérus [nom mythique médiéval du juif errant] erre sur la face de la terre sans trouver le repos».

Il est inutile d'insister sur le caractère antisémite de ces apostrophes, adressées, sur le mode rhétorique, aux juifs du passé, mais qui n'en visaient pas moins subtilement les contemporains israélites du cardinal.

Et Lewy a raison d'ajouter (26):

« On n'est donc pas loin de la falsification historique lorsqu'on voit saluer les sermons de Mgr Faulhaber, ainsi que l'a fait récemment un auteur catholique [il s'agit de Congar], comme une "condamnation des persécutions contre les Juifs" ».

La phrase de Congar concernant Faulhaber est la suivante (27):

«Décembre 1933 : sermons du cardinal Faulhaber stigmatisant la persécution contre les juifs».

Elle figure dans un alinéa intitulé "L'Église face au racisme nazi et à l'antisémitisme moderne". Il va sans dire qu'elle n'est pas conforme à la vérité des faits.

Autre fait significatif. Vers la fin du mois de mars 1933, après hésitations et consultations, les évêques catholiques allemands décidèrent de ne pas protester officiellement contre le boycott général, décrété par les autorités nazies, du commerce, des professions libérales et de l'artisanat exercés par les juifs. Le 5 avril de la même année, un prêtre bavarois, du nom d'Aloïs Wurm, adressait au cardinal Faulhaber une lettre de protestation, où l'on pouvait lire, entre autres considérations (28):

«En cette période où la haine la plus extrême sévit contre les citoyens de race juive, dont 99 % sont à l'évidence innocents, pas un journal catholique, pour autant que je sache, n'a eu le courage de proclamer l'enseignement du catéchisme catholique, selon lequel on ne doit haïr ni persécuter aucun être humain, et moins encore en raison de sa race. Une telle situation apparaît à beaucoup comme une défaillance catholique.»

Outre sa tonalité d'ironie sarcastique, sur laquelle on ne peut s'attarder ici, la réponse de Faulhaber, en date du 8 avril 1933, illustre, une fois de plus, l'étonnante indifférence du prélat au triste sort des juifs de son temps (29):

«Tout chrétien doit s'opposer à la persécution des juifs, mais les hautes autorités de l'Église ont des problèmes immédiats beaucoup plus importants : les écoles, la continuation de l'existence des associations catholiques, la stérilisation, ont bien plus d'importance pour le christianisme dans notre patrie […] En définitive, on doit réaliser que les juifs sont capables de prendre soin d'eux-mêmes. Il n'y a donc pas lieu de donner au gouvernement des raisons de transformer la chasse aux juifs en chasse aux jésuites!»

Comme on peut le constater, rien, dans les passages cités ci-dessus, ni d'ailleurs dans les cinq pages du livre de Volk, évo­quées par la Déclaration de repentance et que nous avons soigneusement vérifiées, n'accrédite la réputation avantageuse d'opposant à la «propagande antisémite nazie», faite au cardinal de Munich. Au contraire, après avoir noté que «le retentissement [des sermons] fut énorme», et que l'ampleur des ventes de la version imprimée «révélait le mécontentement éprouvé par ceux que le régime nazi avait déçus ou dont il susci­tait la méfiance», l'historien Volk, sur lequel s'appuie la Déclaration romaine émet cette sévère critique (30):

«Le contenu de [ces sermons] n'était pas sans failles, car le cardinal n'avait pas osé s'attaquer au sujet brûlant de l'antisémi­tisme, comme en 1923, lors de ses sermons de la Toussaint et de la Saint-Sylvestre.»

Ces textes, qui sont loin d'être les seuls, suffiront, espérons-le, à jeter au moins le doute sur la réputation imméritée de défenseur des juifs faite à ce prélat, tant dans la Déclaration romaine, que dans bien d'autres ouvrages.

2. «Nous ne pouvons donc ignorer la différence qui existe entre l'antisémitisme, qui repose sur des théories contraires à l'enseignement constant de l'Église... et les sentiments de méfiance et d'hostilité que nous appelons antijudaïsme, qui ont perduré pendant des siècles, dont, malheureusement, les chrétiens eux aussi ont été coupables.» (Nous nous souvenons, IV).

Cette distinction, qui fait figure de vérité première – et que l'on retrouve à satiété dans maints textes – ne semble pas fondée. Malheureusement, pour en démontrer l'inanité, il faudrait disposer d'une étude sérieuse de l'acception des termes «antisémitisme» et «antisémite» dans la littérature chrétienne des XIXe et XXe siècles. À défaut, j'évoquerai un témoin très représentatif à cet égard. En 1934, l'influente revue Civiltà Cattolica, organe des jésuites de Rome, traditionnellement proche de la pensée du Vatican, nota avec regret que l'antisémitisme des nazis «ne prenait sa source ni dans les convictions religieuses, ni dans la conscience chrétienne... mais dans le désir de bouleverser l'ordre de la religion et de la société». Et d'ajouter : «Nous pourrions les comprendre ou même les louer, si leur politique se limitait à prendre des mesures de défense acceptables contre les organisations et les institutions juives.» En 1936, la même publication affirmait que l'opposition au racisme nazi ne devait pas être interprétée comme un rejet de tout antisémitisme. Et d'insister sur la nécessité où se trouve le monde chrétien de se défendre (tout en se gardant de la haine) contre la menace juive, en suspendant les droits civiques des Juifs et en les renvoyant dans les ghettos.» (31)

Au vu de ces textes – qui sont loin d'être uniques en leur genre –, on comprendra que toute confusion entre cet antisémitisme-là et ce que nous entendons aujourd'hui par ce terme, dont la connotation est devenue péjorative, relève de l'anachronisme. Quiconque est familier de la littérature antijuive qui fit florès de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu'aux années 30 et a connu son apothéose dans le délire antisémite racial des nazis, sait qu'à l'origine, ce terme connotait une idéologie vouée à ce que ses tenants considéraient comme une oeuvre de salut public : défendre la civilisation contre l'influence, jugée délétère, des juifs, et lutter contre leur prétendue aspiration à la domination universelle. Et s'il subsiste encore un doute concernant le statut ‘orthodoxe' dont jouissait ce qualificatif, dans la chrétienté d'alors, le texte suivant, qui figurait dans “La gazette du jour” du journal La Croix, du 29 août 1895, mettra les choses au point :

«On devrait prier pour la conversion des juifs; voilà l'œuvre antisémitique par excellence» (32).

C'est à la lumière de textes comme celui-là qu'il faut comprendre la définition que donnait de lui-même ce quotidien catholique, à l'époque :

 

«le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d'horreur aux Juifs» (33).

Même Maritain, qui devait se distinguer, à partir des années trente, pour sa courageuse défense des juifs, suivait l'esprit du temps lorsqu'il écrivait, en 1921, ces lignes au demeurant pleines de bonnes intentions (34):

«Si antisémite qu'il puisse être à d'autres points de vue, un écrivain catholique… doit à sa foi de se garder de toute haine et de tout mépris à l'égard de la race juive… C'est ainsi que l'Église, pressée par sa charité, et malgré cette sorte d'horreur sacrée qu'elle garde pour la perfidie de la Synagogue, et qui l'empêche de plier les genoux lorsqu'elle prie pour les Juifs le Vendredi Saint, c'est ainsi que l'Église continue et répète parmi nous la grande clameur : Pater, dimitte illis de Jésus crucifié.»

Ces conceptions, qui nous apparaissent aujourd'hui comme relevant du fantasme ou de la paranoïa, étaient alors répandues et prises très au sérieux. Elles semblaient d'autant plus crédibles qu'elles trouvaient leur justification théologique dans un enseignement chrétien multiséculaire, entaché de stéréotypes antijudaïques, et que certains événements où des juifs étaient impliqués (ou censés l'être) semblaient corroborer les préjugés invétérés à l'égard d'un peuple perçu comme inassimilable, étrange et inquiétant, voire menaçant.

Il est dommage que, sur la base de textes de cette nature (qui sont nombreux) les rédacteurs de la Déclaration «Nous nous souvenons» n'aient pas prêté davantage d'attention à la concomitance, chez les auteurs catholiques de l'époque hitlérienne, de motifs antisémites religieux et socio-économiques. Une telle constatation les eût certainement convaincus du caractère artificiel de la distinction entre antisémitisme et antijudaïsme, au moins en ce qui concerne les acteurs, les témoins et, en général, les contemporains des événements tragiques de la Shoah.

3. «Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit personnellement ou par l'intermédiaire de ses représentants pour sauver des centaines de milliers de vies juives» (Nous nous souvenons, IV).

Les juifs ne nourrissaient guère d'illusions sur la possibilité que l'Église désavoue le silence de Pie XII durant la Shoah. À vrai dire, ils ne le demandaient même pas. Mais ils étaient à cent lieues d'imaginer que ce document, qui se présente comme une «déclaration de repentance», comporterait un éloge papal aussi appuyé. Encore moins s'attendaient-ils à voir Pie XII crédité soudain du sauvetage de «centaines de milliers de vies juives».

Précisons que cette évaluation s'appuie sur les “statistiques” optimistes de l'historien israélien P.E. Lapide (35):

«Le nombre total de Juifs survivant à Hitler dans la partie de l'Europe occupée – Russie non comprise – grâce en partie à l'aide chrétienne s'élève à 945.000 environ. À ceux-là on doit ajouter les quelque 85.000 que les Chrétiens aidèrent à s'échapper en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Andorre, et en Amérique latine. De ce résultat, qui dépasse un million de survivants, j'ai déduit toutes les revendications [!] de l'Église protestante (surtout en France, en Italie, en Hongrie, en Finlande, au Danemark et en Norvège); des Églises orientales (en Roumanie, Bulgarie et Grèce). Il faut encore retrancher tous ceux qui doivent leur vie sauve à des communistes, des agnostiques ou autres Gentils non chrétiens. Le nombre total de vies juives sauvées par l'intermédiaire de l'Église catholique atteint ainsi au moins 700.000 âmes, mais se trouve vraisemblablement plus proche de 860.000.»  

Curieusement, quelques années avant la parution de son ouvrage cité, le même Lapide était plus modeste dans son évaluation. Interviewé par Le Monde du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet (36) :

«Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l'Église catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d'une mort certaine.» (37)

J'ai souligné les mots et les phrases générateurs d'étonnement, voire d'exaspération. A ce compte – et sur la base même de cette curieuse arithmétique du sauvetage, où 'survivant' égale 'sauvé' –, pourquoi ne pas créditer Churchill, Roosevelt, Staline et leurs armées du “sauvetage” des millions de juifs ayant survécu ou échappé à la terreur nazie, que l'on pouvait dénombrer dans les régions susnommées, au moment de la victoire des troupes alliées? Admirons, au passage, 'l'élasticité' des chiffres : les «150.000 à 400.000» du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus, on ne sait comment, «860.000» chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, se stabilisent à «850.000» selon le Lapide cité par  P. Blet, dans son ouvrage apologétique de 1997 (38).

En fait, à en croire le député Maurice Edelman, qui fut reçu par Pie XII, à la fin de la guerre, et qui rapportait ses propos dans un article paru en 1964 (39), le pape lui-même était beaucoup plus modeste sur le nombre des sauvetages qu'il attribuait à son intervention personnelle. Il confiait, en effet, à son interlocuteur que, «pendant la guerre, il avait secrètement  donné au clergé catholique l'ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention – précisait Edelman –, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés.»

Mais qu'y faire ? - La 'statistique' fantaisiste citée plus haut et la floraison de louanges et de justifications posthumes de Pie XII, dans laquelle elle est comme enchâssée, sont devenues la 'Vulgate' de toute relecture apologétique des actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Et de fait, outre l'évocation explicite qui en est faite dans «Nous nous souvenons», sous la forme d'une attribution à Pie XII du sauvetage, direct ou indirect, de «centaines de milliers de vies juives», on la retrouve dans le livre de vulgarisation que vient de publier le P. Blet, l'un des quatre compilateurs des douze volumes d'archives du Saint-Siège, relatives à la Seconde Guerre mondiale. Voici en quels termes ce religieux contribue, plus encore que les auteurs qui l'ont précédé, à accréditer et à faire connaître urbi et orbi la 'statistique' maximalisante de Lapide, non sans en laisser habilement l'entière responsabilité à «l'historien israélien» (40):

«Tandis que le pape donnait en public l'apparence du silence [!], sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d'intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours dont l'efficacité fut reconnue, à l'époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n'a pas craint d'évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées.» 

Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c'est le caractère navrant de cette algèbre de l'apologie rétrospective, qui s'efforce, par tous les moyens, d'étendre le manteau de Noé sur une «discrétion» papale face à l'horreur de la Shoah, considérée depuis comme indécente par des millions de personnes et des dizaines d'historiens. Et s'il n'est pas question de juger, et encore moins de condamner, à près de soixante années de distance, les motifs profonds – dont d'ailleurs nous ignorons tout – du choix de se taire qu'a cru devoir faire Pie XII, en son âme et conscience, il n'est pas davantage question de laisser sans réaction l'incroyable “révision” de l'Histoire, que constitue l'attribution au pape lui-même du sauvetage de «centaines de milliers de vies juives», telle qu'illustrée par le texte suivant du P. Blet (41):

«Peut-être n'est-il pas inutile de rappeler, car ce sont de ces choses qui n'ont pas la faveur de nos moyens de publicité, que l'historien israélien Pinchas E. Lapide jugeait que sa patrie devrait planter à la mémoire de Pie XII une forêt de 860.000 arbres, car c'est à ce chiffre qu'il calculait le nombre des Juifs qui lui avaient dû la vie sauve.»

Les deux mots, mis par nous en italiques, trahissent le gauchissement imprimé à la pensée de Lapide. Comparons ce texte de Blet avec deux autres de Lapide. Ce dernier avait d'abord écrit ce qui suit – et que Blet se garde bien de citer –, au début d'un long examen contradictoire de l'attitude de Pie XII (42):

A. «Des sentiments [de reconnaissance envers Pie XII] furent exprimés dans les hommages rendus par le rabbin d'Israël Goldstein […] de même que par la quasi-unanimité de la presse israélienne, dont plusieurs lecteurs suggérèrent dans des lettres ouvertes “que l'on plantât une forêt Pie XII sur les collines de Judée”, pour perpétuer comme il se devait les services rendus par le regretté Pontife aux Juifs d'Europe.»

Et ce n'est qu'au terme de son analyse qu'il concluait (43):

B. «Le Talmud nous enseigne que “quiconque préserve une vie, selon l'Écriture, a autant de mérite que s'il avait préservé un monde”. Si c'est vrai – et c'est aussi vrai que le plus juif des dogmes – Pie XII alors a mérité cette forêt sur les collines de Judée que des lecteurs israéliens bienveillants proposaient qu'on lui dédiât, en octobre 1958. Une forêt commémorative, comme celles qui furent plantées pour Winston Churchill, le roi Pierre de Yougoslavie et le comte Bernadotte de Suède – avec 860.000 arbres.»

On saisit sur le vif le procédé du P. Blet. Il consiste à amalgamer trois passages différents du livre de Lapide : celui qui fournit les statistiques acrobatiques, critiquées plus haut; celui qui relate les lettres de lecteurs favorables à une forêt Pie XII (citation A, ci-dessus), et celui qui utilise un argument a fortiori tiré du Talmud (citation B). (44)

Enfin, en écrivant que «des Juifs lui [à Pie XII] avaient dû la vie sauve» (cf. note 41 ci-dessus), Blet attribue au pape seul ce que Lapide, dont il falsifie les propos, attribuait à l'ensemble de l'Église, comme l'atteste son texte (45):

«...sous le pontificat de Pie XII, l'Église catholique fut l'instrument par lequel furent sauvés au moins 700.000, voire 860.000 Juifs, d'une mort certaine par les mains des nazis.»

En tout état de cause, il faut le dire clairement : ces rescapés juifs n'ont dû leur salut qu'à la cessation des hostilités, et il n'y a aucune raison valable d'en créditer Pie XII, au motif qu'à l'automne de l'année 1944, alors qu'il était notoire que la défaite nazie n'était plus qu'une question de mois (46), «sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques» des pays en conflit, «afin de susciter une action de secours» (P. Blet cité plus haut, cf. note 40). Un tel procédé relève davantage de la légende dorée ou des Fioretti que de l'Histoire. À ce titre, il n'aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de repentance et de conversion (teshuvah), et destiné à susciter les mêmes sentiments chez les catholiques du monde entier.

4. «Des Organisations et des personnalités juives représentatives ont reconnu officielle­ment, à diverses reprises, la sagesse de la diplomatie du Pape Pie XII» (Nous nous souvenons IV, note 16).

Même si elle n'est, à proprement parler, qu'un appendice de la Déclaration, c'est, à n'en pas douter, le contenu de la longue note 16 de cette dernière, conjugué au prétendu sauvetage de masse papal, évoqué ci-dessus, qui a le plus ulcéré les instances représentatives juives. On y lit quatre témoignages de reconnaissance envers Pie XII, dont on se demande en fonction de quels critères ils ont été retenus pour figurer dans cet important document. En effet, ils ne sont sûrement pas les seuls de leur espèce. Alors pourquoi avoir choisi ceux-là de préférence à d'autres?

Quoi qu'il en soit, il semble que le but tacite de ce satisfecit posthume soit de ré­pondre indirectement au reproche de «silence» fait au pape d'alors. Et de fait, outre qu'elle entache la mémoire de Pie XII depuis des lustres et que toute insistance la concernant peut donner lieu à des empoignades épiques (on se souvient des véritables émeutes que déclencha, dans certains milieux catholiques la pièce de théâtre de Rolf Hochhuth, Le Vicaire (47), l'absence d'une dénonciation papale explicite et énergique de la persécution des juifs demeure encore un obstacle ou un frein sur la voie du dialogue que l'Église tente d'établir avec eux depuis le changement radical de son attitude à leur égard, suite au concile Vatican II.

Si tel est bien le cas, les témoignages juifs de reconnaissance évoqués dans cette note ont manqué leur but. En effet, sur les quatre citations, seule celle de Madame Golda Meïr faisait explicitement allusion à une intervention orale de Pie XII en faveur des juifs. Les trois autres textes remerciaient pour les actes d'aide et de secours, mais ne soufflaient mot d'une quelconque prise de position publique du pape en faveur des israélites persécutés par les Nazis. Et pour cause, le sort de ces derniers n'a fait l'objet, durant toute la guerre, de la part de Pie XII, que d'une allusion de quelques lignes (sans mention explicite de leur qualité de “juifs”), dans son discours pontifical de Noël 1942, qui comptait vingt-six pages.

À l'évidence, ces expressions de gratitude ne peuvent servir de justification à la déconcertante «discrétion orale» dont a fait preuve Pie XII, tant pendant qu'après la Seconde Guerre mondiale (48), à l'égard de l'horrible persécution des juifs. À ce propos, nous paraît significative de la mentalité foncière de ce pape la phrase citée plus haut (III. 4), qui ouvre la note apologétique n° 16 du Document romain «Nous nous souvenons» :

«Des Organisations et des personnalités juives représentatives ont reconnu officielle­ment, à diverses reprises, la sagesse de la diplomatie du Pape Pie XII».

Est-il nécessaire d'insister sur un fait aussi évident ? - Ce n'est pas d'un diplomate qu'avaient alors besoin les victimes de la barbarie nazie, mais d'un témoin de l'Évangile et des Prophètes, qui ”proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable…” (cf. 2 Tm 4, 2).

Malheureusement pour les victimes juives de la folie nazie, le pontife d'alors crut bon d'opter pour une réserve, que les défenseurs inconditionnels de sa mémoire mettent sur le compte de la crainte que des déclarations publiques généreuses n'obtiennent l'effet inverse de celui recherché et n'aggravent la situation des persécutés. Cette attitude a valu à Pie XII ce jugement sévère, dont on laissera la responsabilité à son auteur en attendant que les progrès de la réflexion historique, ou mieux, la découverte de documents inédits, en confirment ou en infirment le bien fondé (49):

 «Les âmes pieuses ont beau fouiller, dans les encycliques, les discours, les allocutions du pape défunt, il n'y a nulle part une trace de condamnation de la 'religion du sang' instituée par Hitler, cet Antichrist. Quelques sévérités après la défaite allemande, c'est tout... Vous ne trouverez pas ce que vous cherchez : le fer rouge. La condamnation de l'injure notoire à la lettre et à l'esprit du dogme, qu'a représenté le racisme, vous ne la trouverez pas.» 


Conclusion

 «Comment pouvez-vous dire que vous m'aimez si vous ignorez ce qui me peine.» (D'après un conte hassidique) (50)

Il paraît que certains milieux du Vatican ont été mécontents des critiques juives adressées au Document sur la Shoah. Sans doute doivent-ils penser que les juifs sont des ingrats et qu'ils ne sont jamais contents. De cet état d'esprit témoignent certaines répliques catholiques particulièrement musclées, telles celles du P. Blet (51) et d'un rédacteur de la Civiltà Cattolica (52). Ce n'est pas le lieu d'y réagir. Je me limiterai à citer la réaction désabusée d'une personnalité vaticane, le P. Cottier, telle que la rapporte un communiqué de presse (53):

«Je suis vraiment amer. Réduire le document à la question de Pie XII occulte ce qui en est le centre : la ferme condamnation de l'Holocauste.»

Disons-le tout net : le but du document romain n'était pas «la ferme condamnation de l'Holocauste» (ce qui serait enfoncer une porte ouverte), mais une confession de repentance pour les enseignements et les attitudes préjudiciables au peuple juif dont ont été responsables, au fil des siècles et spécialement à l'époque hitlérienne, des fidèles et des membres de la hiérarchie de l'Église. Ne serait-ce qu'à ce titre, la longue note 16, en forme de plaidoyer pro domo, du Document était une maladresse. C'est elle qui a causé les réactions négatives dont se plaint le P. Cottier. Certes, les juifs ne s'attendaient certes pas à un désaveu ecclésial du silence de Pie XII, mais ils n'avaient pas imaginé qu'on profiterait d'une “déclaration de repentance” pour y insérer, fût-ce en note, une apologie, que certains ont perçue comme une provocation. Ceux qui ont rédigé le document sur la Shoah auraient dû tenir compte de mises en garde autorisées, telle celle du Dr Gerhardt Riegnert, vice-président honoraire du Congrès Juif Mondial (54):

« J'avais maintes fois répété, lors de mes contacts avec le Saint-Siège, que si un texte d'une telle portée tentait de disculper Pie XII, il serait rejeté par la communauté juive. Il n'y avait pas lieu de citer telle ou telle personnalité. Nous n'avons pas été entendus. D'autant plus que l'argumentation utilisée par le document romain est tout simplement inexacte On y affirme que l'action du Pape aurait permis de sauver des centaines de milliers de vies juives. Les récents travaux historiques ont montré que cette affirmation n'était pas fondée.»

Pour comprendre le choc causé à l'âme juive par cette apologie inopportune, il faut relire l'adieu désespéré qu'adressaient aux juifs de Palestine les représentants du judaïsme polonais, alors agonisant (55):

«À la dernière minute avant leur anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en Pologne ont lancé un appel au secours au monde entier. Il n'a pas été entendu... Mais que ceux qui avaient les moyens de nous aider et ne l'ont pas fait sachent ce que nous pensons d'eux. Le sang de trois millions de Juifs hurle vengeance, et il sera vengé! Et ce châtiment ne frappera pas seulement les cannibales nazis, mais tous ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné... Que cette dernière voix, sortant de l'abîme, parvienne aux oreilles de l'humanité toute entière.»

C'est le lieu de rappeler deux textes qui s'inscrivent dans le même esprit et qui sont restés classiques.

Celui de l'agnostique Albert Camus, d'abord (56):

«J'ai longtemps attendu, pendant ces années épouvantables qu'une grande voix s'élevât à Rome. Moi, incroyant? Justement. Car je savais que l'esprit se perdrait s'il ne poussait pas devant la force le cri de la condamnation. Il paraît que la voix s'est élevée. Mais je vous jure que des millions d'hommes avec moi ne l'avons pas entendue et qu'il y avait alors dans tous les cœurs, croyants ou incroyants, une solitude qui n'a pas cessé de s'étendre à mesure que les jours passaient et que les bourreaux se multipliaient.».

Celui du catholique François Mauriac, ensuite (57):

«Mais ce bréviaire [il s'agit de l'ouvrage de Poliakov, déjà cité] a été écrit pour nous aussi Français, dont l'antisémitisme traditionnel a survécu à ces excès d'horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et ignoble part – pour nous surtout, catholiques français, qui devons certes à l'héroïsme et à la charité de tant d'évêques, de prêtres et de religieux à l'égard des Juifs traqués, d'avoir sauvé notre honneur, mais qui n'avons pas eu la consolation d'entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables “frères du Seigneur”. Au vénérable cardinal Suhard qui a d'ailleurs tant fait dans l'ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l'occupation : “Éminence, ordonnez-nous de prier pour les Juifs!”..., il leva les bras au ciel : nul doute que l'occupant n'ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n'ait été un affreux devoir; il s'agissait d'éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu'aient été les raisons de leur silence.»

Heureusement, depuis, certaines déclarations émanant de hauts dignitaires de l'Église catholique ont résolument rompu avec la prudence qui caractérise le plus souvent les déclarations des membres de la hiérarchie sur ce sujet tabou. Je me limiterai à deux d'entre elles, en raison de leur courageuse franchise.

Dans une homélie prononcée en 1964 (58), le cardinal Döpfner affirmait :

«Le jugement rétrospectif de l'Histoire autorise parfaitement l'opinion que Pie XII aurait dû protester plus fermement. On n'a cependant pas le droit de mettre en doute l'absolue sincérité de ses motifs, ni l'authenticité de ses raisons profondes.»

Beaucoup plus récemment, le cardinal Koenig faisait, pour sa part, cette déclaration d'une lucidité et d'une audace plutôt rares s'agissant d'un prélat (59):

«En regardant l'histoire de ces années, nous ne voulons pas, nous n'avons pas le droit, et moi-même, en tant que membre de l'Église, je n'ai pas le droit de taire que j'ai conscience d'une complicité de l'Église. Oui, pour sa part, l'Église ne s'est pas opposée comme elle le devait à cette pensée nationaliste fourvoyée, à un antijudaïsme chrétien, à une pensée nationaliste teintée de religion, à une interprétation inexacte des événements de la Passion. Ce fut une plaie purulente dans le corps de l'Église, et cela a causé beaucoup de malheurs à des innocents...»

Des théologiens ne manqueront pas de faire remarquer que, malgré la position éminente de leurs auteurs, il s'agit, en l'espèce, de propos privés qui n'engagent pas l'Église universelle. En réalité, de telles déclarations, loin de refléter de simples opinions individuelles, sont au contraire révélatrices de la mutation, aussi radicale qu'inexorable, qui est en cours dans la conception traditionnelle des instances hiérarchiques en matière d'aveu des fautes et des déficiences de l'institution ecclésiastique. Elles vont à contre-courant de la ligne “frileuse” des éléments conservateurs de l'Église catholique, qui a prévalu dans la rédaction de «Nous nous souvenons», comme cela avait déjà été le cas pour la Déclaration sur les juifs, au Concile Vatican II.

Il semble, en effet, qu'en haut lieu, on ait vu alors plus d'inconvénients que d'avantages à une telle transparence, l'institution catholique estimant sans doute que la reconnaissance de ses fautes et de ses aveuglements patents risquerait d'induire les fidèles à de ne plus accorder foi à son enseignement, voire à remettre en cause la tradition apostolique dont elle s'estime dépositaire et gardienne.

Sans prétendre parler en leur nom, je crois pouvoir dire qu'il n'était pas dans les intentions des juifs de «réduire le document à la question de Pie XII», comme l'écrit le P. Cottier. Ils n'ont fait que réagir, à chaud et douloureusement, à une apologie qui leur est apparue comme déplacée, dans ce contexte, et comme renouant avec une conception hagiographique et triomphaliste de l'Église, irrecevable dans le monde d'au­jourd'hui, assoiffé de justice et de vérité. En portant le fer de l'apologie dans la plaie, encore vive, causée aux juifs par la «réserve diplomatique» (60) du pasteur de l'Église, aux jours de leur dérélic­tion, et en y versant, de sur­croît, le sel insupportable de la renommée imaginaire d'un pape censé avoir sauvé des «cen­taines de milliers de vies juives», les rédacteurs de ces considérations et ceux qui les approuvent témoignent, par leur in­com­préhension de la souffrance qu'ils causent aux survivants de ce peuple, de la justesse de la citation mise en exergue de cette Conclusion :

 «Comment pouvez-vous dire que vous m'aimez, si vous ignorez ce qui me peine!»

Menahem Macina

 
NOTES

* Texte paru dans la revue Foi et Vie de juillet 1999.

Toutes les mises en exergue (italiques) des citations sont de l'auteur de cet article.

(1) Lettre au Clergé de France, 8 septembre 1899. Citée dans l'article alexandre vi [Borgia], du Dictionnaire d'Apologétique de la Foi Catholique.

(2) Je crois utile de signaler ici, dans l'ordre chronologique de leur parution, trois publications qui reproduisent, exclusivement ou majoritairement, des déclarations d'Églises et d'organisations réformées concernant le peuple juif : 1) The Theology of the Churches and the Jewish People. Statements by the World Council of Churches and its member churches, WCC Publications, Genève 1988; 2) H.H. Dimantson (Ed.), Stepping-Stones to Further Jewish-Lutheran Relationships. Key Lutheran Statements, Augsburg Fortress, Minneapolis (USA), 1990; 3) Une mémoire pour l'avenir. Cinquante ans de dialogue entre juifs et chrétiens. Les grands textes réunis à l'occasion du cinquantenaire de la conférence de Seelisberg (30 juillet - 5 août 1947), Éditions du Zèbre, Lausanne 1997.

(3) L'essentiel de ce qui suit s'inspire d'un rapport du professeur Hans Hermann Hendrix, rendu public le 24 mai 1994. Traduction française intégrale de ce document (originellement rédigé en allemand), dans SIDIC (Service International de Documentation Judéo-Chrétienne), vol. XXVII, 3, 1994, Rome, pp. 20-23.

(4) Texte cité dans le document "L'Église catholique et le National-Socialisme", du 31 janvier 1979, reproduit dans Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978. Textes rassemblés, traduits et annotés par Marie-Thérèse Hoch et Bernard Dupuy, Cerf, Paris, 1980, p. 80. (Ci-après : EDJ).

(5) EDJ, p. 33, note 5.

(6) EDJ, pp. 31-32.

(7) EDJ, pp. 35-36.

(8) EDJ, pp. 72-73.

(9) EDJ, p. 82, note 20.

(10) EDJ, pp. 80-81.

(11) More Stepping Stones to Jewish-Christian Relations. An Unabridged Collection of Christian Documents 1975-1983, Compiled by Helga Croner, Paulist Press, Mahwah, New York, 1985, p. 177. Cité ci-après : More Stepping Stones.

(12) More Stepping Stones, pp. 207-208.

(13) More Stepping Stones, p. 173.

(14) More Stepping Stones, pp. 218-219.

(15) Documentation Catholique, n° 1975, du 1er janvier 1989, pp. 39-44.

(16) Documentation Catholique, n° 2129, du 7 janvier 1996, p. 45.

(17) Texte cité d'après La Croix, du mercredi 1er octobre 1997.

(18) Discours de Jean-Paul II aux participants à un Colloque sur les «racines de l'antijudaïsme en milieu chrétien» (Rome, 30 oct. - 1er nov. 1998). Texte dans Documentation Catholique, 7 décembre 1997, pp. 1003-1004.

(19) Cité ici d'après la traduction française de H. Cellérier, dans SIDIC, vol. XXXII/1 de 1999, p. 26.

(20) Les citations qui suivent sont extraites de la traduction française du document romain, parue sous le titre “Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah”, dans la Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998. Pour chaque citation, il est fait mention du chapitre, de la page et de la colonne de la Documentation Catholique af­férents au texte mentionné (ci-après: Nous nous souvenons).

[21] L. Volk, Der Bayerische Episkopat und der Nationalzocialismus 1930-1934, Mainz 1966. Le Document romain donne pour référence, à l'appui de son affirmation optimiste sur le rôle du cardinal Faulhaber, les pages 170-174 de l'ou­vrage, en se gardant bien de citer le moindre passage susceptible d'étayer cette dernière.

[22] Voir l'article que j'ai consacré à ce sujet précis : M.R. Macina, “Le cardinal Faulhaber et l'antisémitisme des années trente”, Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 64, Bruxelles, juillet-septembre 1999.

[23] G. Lewy, L'Église catholique et l'Allemagne nazie, Stock, Paris, 1964, pp. 239-240. Cité, ci-après : Lewy, Église.

[24] Premier sermon. L'expression est employée à deux reprises de manière identique.

[25] Cité d'après Judaism, Christianity and Germany. Advent Sermons preached in St. Michael's, Munich, in 1933, by His Eminence Cardinal Faulhaber, archbishop of Munich, London, 1934, pp. 4-5.

[26] Lewy, Église, p. 240.

[27] Y. Congar, L'Église catholique devant la question raciale, publication de l'Unesco, Paris, 1953, pp. 51, 52, 54.

[28] Cf. K. Scholder, The Churches and the Third Reich. Volume One : Preliminary History and the Time of Illusions 1918-1934, SCM Press, London, 19872, p. 271.

[29] Scholder, Op. cit., ibid. 

[30] «Inhaltlich hatten sie ihre Lücken, da der Kardinal an das heisse Eisen des Antisemitismus nicht zu rühren wagte, wie er das nach 1923 in der Allerseelen- und Silvesterpredigt getan hatte.» Volk, Op. cit., p. 172.

[31] Cf. Lewy, L'Église, p. 256.

[32] Cité par P. Sorlin, “La Croix” et les Juifs (1880-1899), Grasset, Paris, 1967, pp. 147-148.

[33] Article intitulé “La Croix et les Juifs”, paru dans La Croix du 30 septembre 1890, cité Ibid., p. 95.

[34] Texte paru dans La Vie spirituelle, II, n° 4, en juillet 1921, cité ici d'après Jacques Maritain, L'impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les Juifs. Réflexions sur un parcours, par Pierre Vidal-Naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 64 et 67-68.

[35] P.E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967, p. 270, note 1 (ci-après : Lapide, Rome). Malheureusement, l'auteur ne nous livre ni ses sources, ni sa méthode de traitement de ces dernières.

[36] Cité par A. Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44.

[37] C'est à cette évaluation que se réfère Derek Holmes, The Papacy in the Modern World, Crossroad, 1981, p. 158, cité en p. 561 de la contribution de Pawlikowski, référencée ci-après (note 60, 2), lorsqu'il écrit : «He appeals, for example, to the remark of an unnamed Israeli consul in Italy who claimed that the Holy See in collaboration with the papal nuncios and regional Catholic leaders assisted in saving some 400,000 Jewish livesOn aura reconnu, sous son revêtement anglo­phone, le mot à mot du passage de l'interview de Lapide dans Le Monde. Ce fait a échappé à Pawlikowski, comme en té­moigne sa mention d' «un consul en Italie, dont le nom n'est pas mentionné», et qui n'était autre que Lapide, à cette époque. Un exemple de plus de la fortune que connaissent les “légendes dorées”, qui se colportent à l'infini et finissent par être te­nues pour des vérités indiscutables, dès là que tant de gens respectables les reprennent à leur compte sans recul critique.

[38] P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1998, p. 323.

[39] Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par Curvers, op. cit., p. 85.

[40] P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, pp. 322-323.

[41] P. Blet, “L'encyclique cachée?”, Communio, n° XXI, 2, mars-avril 1996, p. 92.

[42] Lapide, Rome, p. 287. Sur cette prétendue "forêt Pie XII", voir mon article : "Une forêt Pie XII - Brève mise au point".

[43] Id, Ibid., p. 330.

[44] Id, Ibid., respectivement pp. 270, 287, 330.

[45] Id, Ibid., p. 270.

[46] Pour mémoire rappelons que l'armée allemande avait capitulé devant Stalingrad le 31 janvier 1943.

[47] Bon état de la question dans J. Nobécourt, Le Vicaire et l'Histoire, Seuil, Paris, 1973.

[48] Sur le refus persistant de s'exprimer sur le sort des juifs, même après la guerre, opposé par Pie XII aux personnalités catholiques, tel Jacques Maritain, qui le pressaient d'accorder cette consolation au peuple martyr, je me permets de renvoyer à ma contribution, à paraître dans Sens n° 10, d'octobre 1999, sous le titre : “Le silence de Pie XII sur la question juive après la guerre”.

[49] Jean d'Hospital, Rome en confidence, Grasset, Paris, 1962, pp. 91-92.

[50] Texte cité par Marc Saperstein, Juifs et chrétiens : moments de crise, Cerf, Paris, 1991, p. 123, note 23.

[51] P. Blet, "La leggenda alla prova degli archivi. Le ricorrenti accuse contro Pio XII”, Civiltà Cattolica, I, 1998, pp. 531-541. Plus récemment, du même : “Le «silence» de Pie XII : le mythe à l'épreuve des archives”, La Croix, 10 avril 1998, p. 12. Et plus longuement, du même auteur : “Les accusations répétées contre Pie XII. «La légende à l'épreuve des archives», dans la Documentation Catholique, n° 2180, du 19 avril 1998, pp. 381-386. On peut considérer comme un appui du Vatican aux thèses du P. Blet, l'éditorial, polémique malgré son intitulé irénique, “Apriamo, Cristiani ed Ebrei, un periodo nuovo di fraternità” (Ouvrons, Chrétiens et Juifs une ère nouvelle de fraternité), de Civiltà Cattolica, II, 1998, pp. 3-14. Notons que le P. Blet n'innove pas. Il avait été précédé, dans cette croisade, par un livre de son collègue, le P. Graham, affecté avec lui et deux autres savants jésuites à la publication d'une partie des archives vaticanes relatives aux relations du Saint-Siège avec les États durant la Seconde Guerre mondiale (cf. R. Graham, Pius XII's Defense of the Jews and Others : 1944-1945, Catholic League for Religious and Civil Rights, Milwaukee (USA), 1982). Le Père Pawlikowski, déjà évoqué, n'est pas tendre pour les plaidoyers polémiques de cet auteur en faveur de Pie XII, comme en témoigne sa contribution de 1993, citée dans notre note 60, 1), ci après. Et comme il se trouve que les arguments du P. Blet sont de la même eau que ceux du P. Graham, les critiques que leur adresse Pawlikowski s'appliquent souvent, à la lettre, à ceux de Blet.

[52] Éditorial (anonyme, comme c'est l'usage dans cette revue) de la Civiltà Cattolica II, Rome, 1998.

[53] Bulletin du CIP, Agence de Presse catholique, Bruxelles, bulletin du 26 mars 1998, p. 11. Extrait d'une interview du P. Cottier dans L'Avvenire, quotidien catholique italien.

[54] Interviewé par R. Migliorini, dans  La Croix du 19 mars 1999, p. 24. Sur l'attitude de l'Eglise catholique et du Vatican face à la Shoah, voir, du même G.M. Riegner, Ne jamais désespérer, Cerf, Paris 1998, pp. 163 ss.

[55] Cité par L. Poliakov, Bréviaire, p. 353.

[56] Albert Camus, cité par H. Fabre, L'Église catholique face au fascisme et au nazisme. Les outrages à la vérité, éditions EPO, Bruxelles, 1994, p. 430.

[57] F. Mauriac, Préface à Poliakov, Bréviaire, p. X.

[58] Cité par Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 168.

[59] L'engrenage des responsabilités, allocution du cardinal Franz Koenig, prononcée le 13 mars 1998 à la Faculté de médecine de Vienne et publiée dans l'hebdomadaire viennois Die Furche, n° 13, du 26 mars 1998. La traduction française citée ici, et légèrement retouchée par mes soins, est reprise de la revue Istina n° 3, Paris, juillet-septembre 1998, p. 342.

[60] J'ai préféré cette expression – qu'il ne faudrait surtout pas percevoir comme blessante – à celle de «silence», trop controversée. Voir, à ce propos, les contributions d'un connaisseur catholique (déjà évoqué) de cette question difficile, qui, tout en se récusant l'accusation de «silence», prend cependant ses distances par rapport aux arguments apologétiques des défenseurs inconditionnels de l'attitude de Pie XII envers le peuple juif :

1) J.T. Pawlikowski, «The Vatican and the Holocaust : Unresolved Issues», in H.F. Knight and M. Sachs Littel (Ed.), The Uses and Abuses of Knowledge. Proceedings of the 23rd Annual Scholars' Conference on the Holocaust and the German Church Struggle, March 7-9, 1993, Tulsa, Oklahoma, Studies in the Shoah, Volume XVII, University Press of America, Lanham, New York, London, 1993, pp. 403-416.

2) Id, «The Catholic Response to the Holocaust. Institutional Perspectives», in M. Berenbaum and A.J. Peck (Ed.), The Holocaust and History. The Known, the Unknown, the Disputed, and the Reexamined, Indiana University Press, Bloomington and Indianapolis (USA), 1998, pp. 551-565.

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