Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Shoah

Pie XII, Hitler et les Juifs, par Giovanni Miccoli
13/01/2012

 
« La polémique ouverte dans les années 1960 a récemment rebondi : pourquoi le pape Pie XII a-t-il refusé de condamner la persécution des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ? Crainte de nuire aux Églises établies ? Volonté de ne pas affaiblir l'Allemagne dans sa lutte contre le communisme athée ? Giovanni Miccoli (1) voit aussi, dans ce lourd silence, la résurgence politique d'un très ancien antijudaïsme chrétien. » ("L'Histoire"). Rappel: cet article, comme d'autres qui ont été ou seront mis en ligne sur ce site, constituent les documents de référence d'un dossier en cours d'élaboration, qui sera consacré à la difficile problématique des "silences" – réels ou supposés – de Pie XII, et, en tout état de cause, à la polémique concernant la réserve extraordinaire qu'a cru devoir observer ce pape à l'égard des persécutions, déportations et exterminations des Juifs, qui eurent lieu durant plusieurs années, au cours de la Seconde Guerre mondiale, et qui étaient bien connues du Vatican au moins depuis 1941. (Menahem Macina) 

L'Histoire, n° 241, mars 2000

 

Traduction française : Silvia Bonucci

 

[Texte reproduit avec l'aimable permission de la revue L'Histoire]

 

 

Pie XI mourut le 10 février 1939. Le lendemain, il aurait dû prononcer un discours devant l'épiscopat italien à l'occasion du dixième anniversaire du concordat, signé au Latran avec Mussolini. L'atmosphère qui entourait cette célébration n'était pas des plus sereines. L'Alliance de plus en plus étroite entre l'Italie fasciste et le IIIe Reich, depuis longtemps en rupture avec le Saint-Siège en raison de sa politique ecclésiastique (en mars 1937, Pie XI avait publié l'encyclique Mit brennender Sorge, « C'est avec une brûlante inquiétude », qui condamnait le racisme), ouvrait la voie, en Italie même, à un renforcement de l'influence idéologique et politique du nazisme : les lois antisémites édictées en novembre 1938 en constituaient un signe évident (2).  


Une longue expérience de la diplomatie

 

Or, beaucoup, au sein de la Curie, craignaient de trop vives remontrances du pape a l'égard du régime. Sir Francis Osborne, le chargé d'affaires anglais au Vatican, écrivait à son gouvernement, le 29 décembre 1938, à la suite d'une longue entrevue avec le pape, qu'il avait eu la très nette impression que, pour ce dernier, « l'Allemagne nazie était devenue le plus dangereux ennemi de l'Église à la place du communisme ».

La situation internationale était, par ailleurs, lourde de menaces, après la brève détente consécutive aux accords de Munich de 1938 (3). C'est donc dans ce climat d'extrême tension que, le 2 mars 1939, après un très rapide conclave (trois scrutins), le secrétaire d'État (principal collaborateur dans les affaires politico-religieuses) de Pie XI, le cardinal Eugenio Pacelli, fut élu pape sous le nom de Pie XII, une élection attendue ; sa longue nonciature en Allemagne, ses missions extraordinaires à l'étranger, en France, aux États-Unis, en Hongrie, lui avaient conféré une connaissance directe des milieux et des personnes qui pourraient s'avérer utiles en cas de crise majeure.

Mais cette expérience diplomatique n'était pas seule en cause ; Pacelli était connu à Rome pour sa prudence : il était intervenu plusieurs fois auprès de Pie XI pour éviter qu'il ne rompe avec l'Allemagne, n'hésitant pas à atténuer, dans les comptes rendus de l'Osservatore Romano, l'organe de presse du Vatican, certaines expressions du pontife qu'il jugeait trop critiques à l'égard du régime nazi.

Quelques jours avant le conclave, François Charles-Roux, ambassadeur de France près le Saint-Siège, relevait dans les milieux du Vatican un désir diffus d'oublier les tensions et les oppositions, une tendance à la conciliation. Alors que la guerre s'annonçait, le choix d'un homme de paix pouvait sembler le plus opportun. Seul le cardinal Tisserant se montra hostile à cette candidature : le Français déplorait précisément, dans ces circonstances difficiles, le caractère de Pacelli, qu'il jugeait indécis.

Les premières initiatives du nouveau pontife confirmèrent ces attentes. L'Osservatore Romano reçut l'ordre d'éviter toute polémique à l'égard de l'Allemagne. Deux longues rencontres avec les cardinaux allemands débouchèrent sur une politique de détente à l'égard du IIIe Reich - non sans que ceux-ci aient émis des critiques explicites contre certaines expressions du pape défunt. On s'accorda sur la nécessité de faire comprendre à la population allemande que le Vatican n'avait rien contre le régime actuel, à condition que les intérêts de l'Eglise soient préservés. Si, dans l'ordre du jour prévu pour ces rencontres, il était encore fait allusion au projet d'encyclique contre le racisme et l'antisémitisme, lancé par Pie XI [cf. G. Passeleck et B. Suchecky, L'encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l'Église face à l'antisémitisme, préface de Émile Poulat, La Découverte, Paris, 1995], on évita d'en parler : il contredisait trop la voie sur laquelle on essayait de s'engager.

Dans les mois qui suivirent, Pie XII fit tout son possible pour sauvegarder la paix. En vain. Puis, il s'engagea avec force, aux côtés des États-Unis, pour convaincre Mussolini de ne pas entrer en guerre. Malgré l'échec de ces tentatives (l'Italie déclarait la guerre à l'Angleterre et à la France le 10 juin 1940) et l'élargissement progressif du conflit, il ne désespéra pas de pouvoir un jour jouer les médiateurs entre les camps adverses.          

 

Servir la patrie est la « volonté sacrée de Dieu »                                                


    Lorsque la guerre éclata, le 11 septembre 1939, Pie XII fut confronté à des problèmes d'une tout autre nature et d'une tout autre gravité. Immédiatement après la capitulation de la Pologne, le 27 septembre, les nouvelles dramatiques concernant les méthodes de guerre et d'occupation nazies, les massacres dans les milieux intellectuels polonais, les conditions de vie inhumaines réservées aux Juifs placèrent le Saint-Siège devant une interrogation cruciale : devait-il dénoncer publiquement de tels crimes ? La réponse fut sans ambiguïté: Père de tous les hommes, le pape souffrait des malheurs qui frappaient ses enfants, mais il ne pouvait que rester impartial face aux conflits temporels qui les opposaient, comme l'écrivit l'Osservatore Romano le 15 octobre 1939 et comme Pie XII le répéta inlassablement aux ambassadeurs qui lui rendirent visite au cours de ces premières semaines de guerre.

Il entendait ainsi, en pratique, non seulement sauvegarder son éventuel rôle d'intermédiaire en cas de paix, mais également protéger le travail d'information, d'assistance et de secours aux populations civiles rapidement mis en oeuvre par le Saint-Siège, tout en évitant de se couper des catholiques des pays belligérants, évidemment engagés dans l'effort de guerre de leur patrie.

Sur le fond, sa position découlait d'une interprétation du conflit comme une lutte pour l'hégémonie européenne et mondiale - un prolongement du conflit mondial précédent -, à laquelle le Saint-Siège ne pouvait que rester étranger. Son jugement sur le traité de Versailles qui, loin de les résoudre, avait aggravé les déséquilibres européens, avait d'ailleurs été sans concessions. Le pape ne semblait pas avoir conscience d'assister à un affrontement mortel entre idéologies opposées, idéologies dont, du reste, il se sentait également éloigné, qu'il s'agisse de la démocratie libérale ou des différentes formes de fascisme (4).

Si le Saint-Siège se limita prudemment à la rédaction de notes confidentielles face aux premières nouvelles concernant les crimes perpétrés par les nazis en Pologne, ou manifesta, tout au plus, des sentiments de compassion à l'égard des victimes de la guerre, dénonçant les mauvais traitements infligés aux populations, les violences et les tueries en termes très généraux et sans se prononcer sur les responsables, ce fut, enfin, aussi - mais la réserve du Vatican ne peut être ramenée à ces seules motivations - un argument avancé en particulier à propos des catholiques allemands, sujet de préoccupation constante pour le pape.

Pie XII l'écrivit à plusieurs reprises aux évêques allemands au cours de ces terribles années :

 

« S'il est un pays, en ces temps de guerre, que nous avons souhaité traiter avec une considération particulière, c'est bien l'Allemagne, et ce parce que nous voulons épargner aux catholiques allemands toute aggravation inévitable d'une situation déjà si douloureuse (5). »

 

Il redoutait avant tout d'alourdir par ses paroles « la persécution religieuse » qui ne connaissait pas de répit malgré la guerre. Signalons, en effet, que les rapports confidentiels rédigés périodiquement par les services de sécurité du Reich classaient dans la rubrique « Gegner » (adversaires) les activités pastorales et de formation de l'Église allemande.

Cependant, les protestations concernant les persécutions religieuses ou les campagnes de propagande antichrétienne menées par les nazis étaient toujours accompagnées d'une réaffirmation de l'esprit de loyauté à l'égard de l'État, tandis que l'on invitait les fidèles à remplir leur devoir jusqu'au bout. Ainsi, dans leur lettre pastorale collective du 26 juin 1941, après la énième énumération de violences et d'abus subis par le monde religieux et ecclésiastique, les évêques allemands avaient rappelé à leurs ouailles qu'en accomplissant leur devoir vis-à-vis de leur pays en guerre, elles ne servaient pas seulement la patrie, mais exécutaient « la volonté sacrée de Dieu ».

 

Les évêques allemands ont choisi de se taire


    C'est que, au-delà de toutes les réserves et les critiques, le clergé et les fidèles avaient dans l'ensemble salué et approuvé la « grandiose opération de reconstruction nationale » mise en oeuvre par le Führer. Et la guerre avait accru ces sentiments. Pie XII tint compte de cette donnée de fait. D'où sa volonté de « laisser aux Pasteurs travaillant sur place » le soin d'évaluer la possibilité et l'opportunité de parler ou non en public (6).

 

C'est le problème qui se posa, de plus en plus dramatiquement, à l'épiscopat allemand. De nombreux évêques dénoncèrent, durant l'été 1941, l'assassinat systématique des handicapés et des malades mentaux - l'émotion provoquée fut énorme et l'opération interrompue. Mais ils ne s'engagèrent pas publiquement en faveur des Juifs. Un silence comparable à celui qui avait été le leur dans les années 1930, face aux premières violences, à la discrimination, au pogrom de la Nuit de cristal en 1938. Il ne fut pas rompu par les déportations et l'extermination systématique. Ce que les évêques estimaient devoir faire pour leurs concitoyens (Volksgenossen) handicapés, certains d'obtenir l'approbation des fidèles, n'apparut ni possible, ni nécessaire pour les Juifs.

 

Pourtant, les plans et les procédés étaient connus. Le 14 juin 1942, Mgr Gröber, archevêque de Fribourg informant sommairement Pie XII des massacres de Juifs perpétrés par les Einsatzgruppen (unités spéciales), dans le sillage des armées allemandes, durant la campagne de Russie, écrivait :

 

« La conception nazie du monde se caractérise par l'antisémitisme le plus radical, allant jusqu'à l'anéantissement [Vernichtung] du judaïsme, non seulement dans son esprit, mais aussi à travers ses membres. »

 

Des notes écrites quelques mois auparavant, le 5 février 1942, par Mgr Berning, évêque d'Osnabrück, ne laissent pas le moindre doute sur ce qui était su du processus en cours : « Le plan d'élimination totale des Juifs se poursuit à l'évidence. » Depuis l'automne précédent, parallèlement au début de la déportation des Juifs allemands, les premiers camps d'extermination avaient commencé de fonctionner en Pologne ; le 20 janvier 1942, la conférence de Wannsee avait officiellement décidé d'appliquer la « Solution finale ». Mgr Berning concluait par des questions dramatiques :

 

« Que peut-il arriver ? Les évêques peuvent-ils lancer depuis leur chaire une protestation publique ? »

 

Ces questions restèrent sans réponse. Un groupe de religieux et quelques évêques insistèrent en vain pour une dénonciation publique collective. Au lendemain de la dernière grande rafle de Juifs berlinois, perpétrée le 27 février 1943, Margarete Sommer, responsable du Hilfswerk beim bischöflichen Ordinariat Berlin (« Oeuvre de secours de la Curie berlinoise »), spécifiquement engagée dans l'aide des Juifs persécutés et qui avait fourni à la conférence épiscopale de minutieux rapports sur les conditions de vie épouvantables dans les ghettos, signalant, par la suite, la signification sinistre et sans équivoque de l'absence de toute information, revint sur le sujet avec insistance: elle invitait les évêques à « parler du haut de leur chaire de manière aussi claire et explicite que possible ». Sans résultat.

 

Quelques mois plus tard, une demande similaire (« Seul un langage très fort pourra aider ») était inutilement réitérée par un ecclésiastique envoyé par Mgr Preysing, évêque de Berlin, dans quelques diocèses du Nord en vue de fournir des informations « sur les atrocités perpétrées contre les Juifs ».

 

Le cardinal Faulhaber, archevêque de Munich, faisait à cette demande une réponse très claire lors de la conférence de l'épiscopat bavarois du 30-31 mars 1943 :

 

« La tension et le dissentiment se diffusent également dans les milieux catholiques et s'expriment à travers des questions dramatiques telles que celles-ci : pourquoi les évêques ne s'engagent-ils pas ? Pourquoi ne parlent-ils pas ? Et l'on répond : rien ne pourrait rendre un meilleur service aux plus grands adversaires de l'Église que de recourir maintenant à l'artillerie lourde. A un moment où nous nous trouvons en difficulté, cela permettrait encore une fois de remettre sur le tapis la vieille histoire du coup de poignard dans le dos [selon laquelle les socialistes et les révolutionnaires allemands auraient contraint le pays à l'armistice en 1918]. Mon impression, c'est que c'est justement cela qu'on attend. C'est vrai, l'évêque protestant de Norvège a eu un comportement extraordinaire [Eivind Berggrav avait été arrêté en 1942 pour s'être opposé à la politique de collaboration de Quisling]. Les évêques hollandais ont publié le 17 février un texte pastoral contre la déportation des jeunes au travail forcé et contre l'assassinat des Juifs. »

 

Mais nous - tel est le sous-entendu - nous ne pouvons ni dire ni faire tout cela, parce que nous sommes allemands, parce qu'à la suite de notre intervention nous serions accusés de servir la propagande ennemie, ce qui provoquerait des dégâts irréparables pour le catholicisme allemand, parce qu'il y a une solidarité nationale que la gravité des circonstances ne permet pas de trahir.

 

Le communisme, « grand ennemi de la chrétienté »

 

Au « silence » de l'Église allemande, qui n'est rompu que par le renvoi ponctuel, dans des sermons, au cinquième commandement (« Tu ne tueras pas »), fait donc écho le « silence » du pape. On ne peut en aucune manière invoquer, pour le justifier, le manque d'informations : celles-ci furent constantes, amples et suffisamment précises, tant sur les déportations que sur l'extermination.

On ne peut pas non plus parler, comme d'aucuns l'ont fait, d'une « germanophilie » du pontife ; il s'agissait plutôt d'une attention toute particulière au sort de l'Eglise allemande, dont il connaissait et appréciait personnellement la force et l'union.

Au souci d'éviter d'éventuelles retombées sur l'Église, le réseau du culte et les fidèles, s'était ajoutée, après l'attaque du Reich contre l'URSS, le 22 juin 1941, la crainte d'affaiblir l'Allemagne dans la terrible lutte qui l'opposait, à l'est, au « grand ennemi de la chrétienté et de la civilisation chrétienne » : le communisme.

Ennemi historique de l'Église, le communisme dans sa version soviétique avait pris, pour le Vatican, dans les années 1930, le visage de Satan. Durant cette période, le démantèlement total de ce qu'il restait de l'Église russe avait été mené à terme. L'Église orthodoxe était asservie ou dispersée. Les massacres de prêtres, de religieuses et d'évêques perpétrés en Espagne lors de la guerre civile (7)  avaient été attribués à la haine antichrétienne des communistes. Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 avait sanctionné la destruction imminente de la Pologne tout en ouvrant la voie au IIIe Reich pour sa guerre contre l'Occident.

 

Des Juifs raflés « sous les fenêtres du pape »

 

Dans son message radiophonique de Noël 1939, Pie XII avait exprimé publiquement la crainte que les « forces et les artisans du désordre toujours à l'affût » ne profitent de l'affaiblissement engendré par le conflit pour tenter d'infliger « le coup de grâce à l'Europe chrétienne ».

Il refusa néanmoins, en dépit des sollicitations de l'ambassadeur italien, de bénir la « croisade » antisoviétique qui aurait fait de la guerre une lutte des chrétiens contre l'URSS. A la fin de 1941, on ne nourrissait du reste plus au Vatican aucune illusion sur le sort qui serait réservé à l'Église dans le cas d'une victoire nazie. Les conditions créées dans les territoires polonais annexés à l'Allemagne avaient été à juste titre interprétées par l'épiscopat allemand et le Saint-Siège comme un avertissement clair pour l'avenir : l'Église y était réduite à une association privée dont étaient exclus les moins de dix-huit ans, les relations officielles avec l'extérieur lui étaient en outre interdites.

L'attaque contre l'Union soviétique fit naître cependant l'espoir d'une usure réciproque des deux ennemis de l'Eglise, le communisme et le nazisme. Mgr Tardini, l'un des plus proches collaborateurs de Pie XII, l'écrivit ouvertement à l'occasion de la venue au Vatican, en septembre 1941, de Myron Taylor, le représentant personnel du président Roosevelt : l'idée était

 

« [que] le communisme sorte défait et anéanti de la guerre qui a lieu actuellement en Russie, et que le nazisme en sorte affaibli et... à vaincre ».

 

Les perspectives changèrent profondément au cours de l'année 1943. Alors que l'Italie signait l'armistice avec les Alliés, l'Allemagne envahissait le pays qui devenait le théâtre d'une guerre civile. La menace d'une subversion communiste intérieure demeura longtemps un cauchemar pour le Vatican, tandis que, sur le front est, le triomphe de l'URSS s'annonçait imminent. Pie XII et ses collaborateurs ne cessèrent jamais de dénoncer aux alliés anglo-américains le danger que représenterait une victoire écrasante de Staline.

Ils espéraient - les indices à cet égard ne manquent pas - que soit conclue une paix séparée qui permettrait à I'Europe occidentale de récupérer une Allemagne vaincue et libérée du nazisme tout en bloquant l'avancée soviétique vers l'Europe centrale.

L'impuissance politique du pape, accentuée par l'occupation allemande de Rome entre septembre 1943 et juin 1944 (8), renforça cette conviction : il fallait à tout prix sauvegarder les relations diplomatiques avec l'Allemagne, c'est-à-dire éviter toute déclaration publique qui risquerait de les compromettre. Surtout, il ne fallait pas courir le danger de s'aliéner les catholiques allemands en adoptant une position qui aurait justifié la qualification d'« ennemi de l'Allemagne » et, une fois la guerre terminée, être accusé d'avoir rompu uniquement lorsque la situation s'était renversée,

Même la rafle de plus de mille Juifs romains, qui eut lieu, comme on l'a dit à l'époque « sous les fenêtres du pape », ne parvint pas à lui faire quitter sa réserve. Le cardinal Maglione, secrétaire d'État, communiqua confidentiellement à l'ambassadeur allemand que le Saint-Siège ne « voudrait pas être contraint d'exprimer sa désapprobation » si la rafle devait se poursuivre. Cela n'alla pas plus loin, les rafles furent en effet suspendues. Mais l'élément décisif à l'origine de cette réserve du pape fut bien sa volonté d'éviter une rupture avec l'Allemagne.

On ne peut toutefois s'arrêter là. Le silence vis-à-vis des discriminations et des persécutions contre les Juifs vient de bien plus loin. Le bref discours prononcé par Hitler durant une rencontre avec une délégation de l'épiscopat allemand en avril 1933, dans lequel le Führer faisait référence à la tradition de l'Église pour justifier l'éloignement des Juifs de l'enseignement et des professions publiques, ceux-ci étant « nuisibles à l'État et à l'Église », met en évidence un emploi purement instrumental et propagandiste du passé.

 

«Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! »

 

Reste que les évêques ne formulèrent aucune objection : durant des décennies, et surtout à la fin du XIXe siècle, les partis et les mouvements catholiques européens avaient réitéré les mêmes jugements et demandé, avec plus ou moins d'insistance, les mêmes mesures, traduisant en termes politiques l'antijudaïsme chrétien.

Au début du XXe siècle, l'apparition et le succès d'un antisémitisme raciste, qui affirmait dans le même temps son caractère explicitement antichrétien et qui devint l'élément fondamental de l'idéologie nazie, créèrent un trouble. On s'efforça alors de distinguer un antisémitisme « acceptable », qui combattait les Juifs pour ce qu'ils faisaient de mal, d'un antisémitisme raciste et non chrétien, qui combattait les Juifs en tant que juifs.

Mais la distinction ainsi formulée sur le plan des principes et des intentions ne pouvait pas avoir une grande influence sur les mesures concrètes de discrimination et d'oppression. Le silence quasi total des hiérarchies catholiques durant les années 1930 découle également de là. Ce n'est pas un hasard si, en août 1943, le secrétariat d'État retenait encore que les lois antijuives du fascisme devaient être corrigées mais non abolies, parce que, « suivant les principes et la tradition de l'Église catholique », elles contenaient des « dispositions qui méritaient confirmation ».

De ce point de vue, il y a bien une responsabilité historique collective. Elle renvoie non seulement à la longue tradition antisémite chrétienne, mais aussi à l'antisémitisme politique, aux agitations antijuives qui, avec une intensité variable, firent, pendant des décennies, partie intégrante de la vie des partis et des mouvements catholiques, pénétrant ainsi la sensibilité collective.

Affleure enfin un dernier aspect, qui ne peut être négligé, même s'il est impossible d'en évaluer l'impact et la diffusion : l'idée que le peuple juif ne peut échapper à un destin de souffrances et de persécutions en raison de son refus du Christ. Des ecclésiastiques et des évêques expliquaient encore les événements en cours, dans les années 1930 et au début des années 1940, en renvoyant au chapitre 27, verset 25, de l'Évangile de Matthieu : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » (réponse du peuple juif à Pilate).

L'Église pouvait compatir et réprouver, essayer d'aider les individus et d'organiser les secours, comme ce fut en effet le cas, avec plus ou moins de succès, durant les années 1930 et au cours de la guerre. Il n'en reste pas moins que la « question juive » occupait une place tout à fait marginale dans les préoccupations du Saint-Siège et dans le contentieux qui l'opposait au IIIe Reich, ainsi qu'à ses émules et à ses satellites.

 

 

Giovanni Miccoli

 

© L'Histoire 

 

------------------------

 

Notes

 

(1) Titulaire de la chaire d'histoire de l'Eglise à la faculté de Lettres de l'Université de Trieste, Giovanni Miccoli travaille sur l'histoire de l'Eglise au Moyen-Âge et aux XIXe et XXe siècles. Il a notamment publié Chiesa gregoriana (Herder, 1999) et Le Testament de saint François (Brepols, 1997). Il prépare un ouvrage sur la politique du Saint-Siège durant la Seconde Guerre mondiale [Publié depuis et traduit en français, Les Dilemmes et les silences de Pie XII - Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, Complexe - Histoire du temps présent 2005, 472 pages].

(2) Le décret-loi du 17 novembre 1938 énumérait les mesures pour la « défense de la race » : des critères étaient établis pour identifier les Juifs, sur lesquels pesaient une série d'interdictions multipliées au fil des mois.

(3) A la suite de la conférence de Munich qui réunit l'Allemagne, l'Angleterre, la France et l'Italie, la Tchécoslovaquie était démantelée : le territoire des Sudètes, peuplé d'Allemands, était cédé à Hitler ; la Slovaquie devenait autonome.

(4) Cependant, plusieurs milieux du Vatican ne cachaient pas une certaine sympathie à l'égard des régimes autoritaires de tendance clérico-fasciste. L'espoir de pouvoir « catholiciser » le fascisme était très vif.

(5) Lettre du 1er mars 1942 à l'archevêque de Fribourg, Mgr Gröber (ADSS, 2, p. 256).

(6) Dans le même temps, entre la fin de 1939 et les premiers mois de 1940, il avait espéré assister au succès d'un coup d'État de l'opposition militaire, n'hésitant pas pour cela à jouer les intermédiaires avec les Anglais. La tentative fit long feu.

(7) La guerre civile opposa, de 1936 à 1939, les républicains, qui regroupaient les partis de gauche soutenus par l'URSS, et les franquistes, incarnant l'armée, les forces conservatrices et cléricales, qui furent appuyés par les régimes fascistes.

(8) Cf. Marie-Anne Matard-Bonucci, "Rome, ville ouverte", L'Histoire n° 234 (spécial), pp. 98-103.

 

------------------------

 

Mis en ligne le 10 juillet 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org