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Shoah

Shoah : historiens juifs et catholiques veulent libre accès aux archives
13/01/2012


Paris/Rome, 25 octobre 2000 (CIP)


Dans son édition du 26 octobre, le journal Le Monde annonce un rapport «accablant» d'historiens juifs et catholiques sur l'attitude de l'Église pendant la Shoah. Selon le quotidien, les membres de la Commission internationale d'historiens juifs et catholiques, instituée il y a tout juste un an par le Vatican et actuellement réunie à Rome, viennent de remettre ce rapport au cardinal Cassidy, président du Conseil pontifical pour le dialogue avec le judaïsme.


 « Le Vatican et l'Holocauste : un rapport préliminaire » : tel est le titre de ce document d'une ving­taine de pages qui sera présenté ce jeudi matin 25 octobre au Vatican par l'équipe des six historiens juifs et catholiques.


C'est le 19 octobre 1999 que le Vatican a annoncé l'institution d'une équipe d'historiens, trois Juifs et trois catholiques, chargée de passer à la loupe les « Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la seconde guerre mondiale », à savoir les onze volumes de l'édition anglaise de ces documents (douze volumes dans l'édition française), publiés par quatre historiens jésuites de 1965 à 1981 à la demande du pape Paul VI et censés représenter l'intégralité des archives du Vatican sur le sujet.


Après un accord conclu la veille avec le président de l'International Jewish Committee on Inter­religious Consultations, l'avocat new-yorkais Seymour D. Reich, engagé de longue date dans les affaires juives au plan international, il s'agissait pour le Vatican de satisfaire une demande de la partie juive, adressée en particulier lors d'une session du Comité international de liaison entre juifs et catholiques tenue au Vatican du 23 au 26 mars 1998, au lendemain de la publication du document du Saint-Siège intitulé « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah » (16 mars 1998). Du côté juif, en effet, des doutes persistaient sur la position du Saint-Siège face au nazisme, et en particulier sur le rôle du pape Pie XII. À l'issue de la session, le cardinal Cassidy, soucieux d'affermir les relations entre juifs et catholiques, avait suggéré qu'une équipe mixte d'historiens catholiques et juifs soit mise en place pour examiner les volumes publiés par les historiens catholiques - quatre Jésuites, dont le seul survivant est le Français Pierre Blet -, pour y relever les points qui exigeraient des recherches supplémentaires.


Des contradictions et des zones de recherche laissées obscures

Ces historiens (1) ont eu une première réunion à New York début décembre 1999. Après d'autres rencontres tenues à Londres et Baltimore, ils ont donc rédigé, à la veille de leur présente réunion à Rome, ce « rapport préliminaire » sur « le Vatican et l'Holocauste ». Celui-ci contient, après un rappel de quarante faits, autant de questions précises et détaillées, demandant d'ultérieures consultations des archives du Vatican. Exemple : alors que Pie XII a été interpellé sur la « nuit de cristal » (9 novembre 1938), notamment par un rapport détaillé du nonce en Allemagne, « les archives du Vatican révèlent-elles des discussions parmi les responsables sur la réaction la plus appropriée à opposer à ce “progrom” ? »


Ce 24 octobre, l'ambassade d'Israël près le Saint-Siège précisait que les membres de l'équipe d'his­toriens espéraient remettre directement le rapport à la Secrétairerie d'État du Vatican, en rencontrant Mgr Celestino Migliore, sous-secrétaire pour les rapports avec les États. De son côté, le Français Pierre Blet, seul survivant des quatre jésuites chargés de la publication des « Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la seconde guerre mondiale », et ancien professeur à l'université pontificale de la Grégorienne, attendait lui aussi la visite d'une partie de l'équipe.


Selon « Le Monde », le rapport des historiens conclut à la faiblesse du travail effectué par les quatre jésuites : « Un examen rigoureux des onze volumes ne permet pas de répondre aux questions les plus signifi­catives sur le rôle du Vatican durant l'Holocauste. Aucun historien sérieux ne pourrait accepter que les volumes publiés constituent la fin de l'histoire. Cela n'est pas dû à la complexité des questions traitées ni à leur qualité éditoriale, mais au fait que beaucoup de ces documents sont susceptibles d'interprétations divergentes. »


Toujours selon « Le Monde », le rapport pointe les contradictions et les zones de recherche laissées obscures. Tous les documents disponibles ont-ils été publiés ? Ils regrettent aussi que soit laissée dans l'ombre « la manière dont ces lettres ont été reçues, quelle attention leur a été consacrée, comment elles ont été considérées et traitées dans les cercles divers de la diplomatie vaticane ». D'où la demande adressée au Vatican de laisser libre l'accès aux archives : « Ce serait un pas en avant dans la connaissance de cette période et dans le renforcement des relations entre les communautés juives et catholiques. »

 


Interrogé par « Le Monde », Bernard Suchecky, de l'U.L.B. [Université Libre de Bruxelles], l'un des six historiens de l'équipe, note que le Vatican a proposé à ces derniers « une démarche radicalement inverse de celle que pratique tout historien ». Alors que ce dernier va d'abord aux archives et publie ce qui ne l'a pas été, explique-t-il, « il nous a été demandé au contraire de nous en tenir à l'examen des seules sources documentaires déjà publiées ». L'historien belge souligne au passage la qualité de la collaboration entre les six historiens juifs et catholiques : « Je crois pouvoir dire que tout s'est passé sans tenir compte de nos appartenances respectives, et il m'est arrivé plus d'une fois de juger des collègues catholiques plus critiques que moi-même ou certains de mes collègues juifs. »


Ce qui a le plus surpris B. Suchecky dans l'attitude de Pie XII est la priorité donnée à l'Allemagne et aux catholiques allemands, au détriment, par exemple, des catholiques polonais. Il s'en explique : « Sans doute l'Église allemande est-elle la plus exposée en Europe, à l'exception des Églises sous le joug du communisme, mais l'importance stratégique que le pape accorde au catholicisme allemand étonne. Elle est nourrie par la vision qu'il a d'un communisme avec lequel il faut en finir, du nazisme qui est une épreuve qu'il croit passagère et du retour à une Allemagne conservatrice forte et disciplinée, au sein d'une coalition mondiale contre le bolchevisme. Cette vision dure pratiquement jusqu'à l'entrée en guerre de l'Union Soviétique aux côtés des alliés. »



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1. Pour la partie catholique, le P. Gerald Fogarty, jésuite, professeur d'histoire de l'Église à l'Université de Virginie et spécia­liste des relations entre les USA et le Vatican, Eva Fleischner (Autriche), professeur émérite de l'Université de Montclair à New Jersey et spécialiste de la Shoah, et le professeur John Morley (États-Unis), professeur au département d'études religieuses de Seton Hall et auteur du livre « La diplomatie vaticane et les Juifs durant l'Holocauste » ; pour la partie juive, le professeur Michael Marrus, professeur à l'Université de Toronto (Canada), auteur de l'ouvrage « Vichy et les Juifs », le pro­fesseur Bernard Suchecky, chercheur à l'Université Libre de Bruxelles (Belgique), co-auteur avec le Père G. Passelecq du livre « L'encyclique cachée de Pie XI », et Robert Wistrich, professeur d'histoire à l'Université de Jérusalem.