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Christianisme

« Reconnaître le Christ dans Son peuple »
13/01/2012

 

« Reconnaître le Christ dans Son peuple »

 

Document final d'une Rencontre de  sociologie religieuse chrétienne,
entre Ministres du culte et fervents de culture orthodoxe,
de Grèce, de Géorgie, de Russie et d'Ukraine.

 

Depuis de nombreux siècles, Juifs et chrétiens sont liés et divisés par rapport au Christ. L'apôtre Pierre dit : "Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a glorifié Son Fils Jésus, que vous avez livré et renié devant Pilate, alors qu'il proposait de le relâcher" (Actes 3, 13). Mais si les mots de l'apôtre, "vous l'avez livré", pouvaient ne se rapporter qu'à cette foule qui criait « Crucifie-le, crucifie-le ! », le rappel du "Dieu de nos pères [qui] a glorifié Son Fils", s'adresse pour toujours à tous les Juifs et à tous les chrétiens. Il vaut pour l'éternité, comme l'Alliance conclue au Sinaï. Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de Moïse, de David et Salomon, le Dieu d'Isaïe, d'Ézéchiel et de Daniel, le Dieu de Judas Macchabée, des prophètes Anne et Syméon le Théodoque, était, est, et demeure le Dieu d'Israël et le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ [cf. Rm 15, 6]. L'idée de préséance est exprimée avec une force particulière dans l'anaphore de la liturgie de saint Basile le Grand. Jésus fut, est et demeure le véritable fils du peuple juif [1] et la véritable, unique et inépuisable révélation du Père, qui nous est octroyée dans le Saint-Esprit.

Le lien de Jésus avec son peuple est resté dans l'ombre pendant de longs siècles. Par contre, les paroles sur le rejet et la trahison sont passées au premier plan, ont pris la forme de l'idéologie, du mépris, de l'exclusion, du ghetto, de l'assignation à résidence, de la haine, des pogroms, et ont culminé dans l'Holocauste. Nous proposons qu'on se demande pourquoi les cris furieux de gens qui "ne savent pas ce qu'ils font" se sont imprimés dans la mémoire chrétienne, et pourquoi la demande de pardon du Seigneur s'en est effacée. Pourquoi l'apôtre Pierre n'a-t-il pas été écouté quand il dit : "Je sais, frères, que vous avez agi par ignorance, ainsi que vos chefs ; mais Dieu, de même qu'Il avait annoncé d'avance par la bouche de tous ses prophètes que le Christ souffrirait, a de même accompli Sa parole" (Actes 3, 17-18).

L'antisémitisme, même après le massacre de six millions d'hommes, ne se sent en rien coupable. Tout au contraire, il se renforce dans les pays musulmans et les pays post-communistes. Étant une idéologie totalitaire, l'antisémitisme se trouve dans un état d'obsession spirituelle, découvrant en permanence de nouveaux ennemis sous le masque ancien. Quelle que soit la forme qu'il prend il se manifeste comme le poison qui contamine l'âme chrétienne. Et quiconque, de nos jours, utilise le mot « juif » comme une injure ne peut, sans mentir, se dire chrétien. Repensant la tragédie de l'Holocauste, nous sommes appelés à une découverte authentiquement évangélique : reconnaître le Christ crucifié Qui est un avec Son peuple. L'Holocauste apparaît comme le signe évident que la volonté de supplanter [les Juifs] porte la marque de l'Antéchrist [2]. Il doit nous conduire au repentir et à la recherche de nouvelles voies, entre autres, théologiques. Il est temps, en somme, d'appeler l'antisémitisme "un péché grave contre Dieu et contre l'homme" [3].

 

Qu'est-ce qui nous aveugle ?


Nous proclamons le Christ Vrai Dieu et Vrai Homme. Nous savons que la Parole de Dieu, adressée à tous les peuples, a d'abord retenti dans la langue maternelle de Jésus, qui lisait dans cette langue l'Écriture, où était conservée la Loi du peuple auquel il appartenait. Faut-il que la volonté de supplanter les Juifs nous ait aveuglés, pour que nous ayons été incapables d'énoncer, ou même d'envisager des choses aussi évidentes ? Nous avons oublié que Jésus, envoyé à l'origine aux seules "brebis perdues de la Maison d'Israël" [cf. Mt 15, 24], guérissait et ressuscitait les membres de cette Maison, les aimait et pleurait sur eux comme sur Ses frères et sœurs. Cet amour, qui imprègne tout l'Évangile, ne servirait donc pas d'expression à son authentique humanité par nous confessée ? Et cette véritable humanité de notre Maître, il est impossible de la dissoudre dans une universalité abstraite. Le Christ est l'Homme-Dieu, le Nouvel Adam qui a offert et porté le sacrifice pour le péché du monde, il est aussi et il demeure le Fils de la "Bénie entre les femmes" [cf. Lc 1, 42] et le Fils de Son peuple selon la chair. Tout ce qui nous apporte une nouvelle connaissance du Christ, au temps de Son existence terrestre, ne peut qu'enrichir notre foi.

 

Des dons immuables


Les mots de l'apôtre Paul, selon lesquels « les dons et l'appel de Dieu sont immuables » (Rm 11, 29), n'ont pas pleinement pénétré dans le cœur des chrétiens. Ce qui a pris leur place est la fameuse "théologie de la substitution" [4], dont l'inconsistance a été mise à nu par la Catastrophe [Shoah]. Le conflit entre les deux Israël ne découle pas de la Révélation et n'est pas inscrit à jamais dans la conscience chrétienne. Le "Nouvel Israël" [5] ne remplace pas le Tout-Premier. Pour comprendre le secret providentiel de la coexistence des deux Israël, il faut partir avant tout de la prière pour la réconciliation.

Nous avons l'obligation de prendre conscience de ce que les dons reçus par les Juifs restent, à ce jour, en dehors de la réalité de notre expérience. C'est notre foi elle-même qui a pour vocation de nous aider à comprendre plus profondément le judaïsme. Il faut reconnaître qu'on n'a pas encore proposé de théologie pour remplacer la "théologie de la substitution" [6]. Mais nous nous appuyons sur la prière chrétienne – ou plutôt commune – pour la réconciliation. La réconciliation n'implique pas la confusion théologique, cultuelle ou confessionnelle. Elle porte en elle le repentir, le pardon et l'amour.

 

Notre tradition


Dans l'esprit de cet amour nous devons aussi jeter un coup d'oeil sur notre tradition hymnographique (en particulier sur certains chants liturgiques de la Semaine Sainte). Tout correspond-il ici à cet amour qui "patiente, est secourable, n'envie pas, ne se vante pas, ne s'enorgueillit pas, ne fait rien de déshonnête, ne cherche pas son intérêt, ne s'emporte pas, n'est pas rancunier, ne se réjouit d'aucune injustice mais se réjouit de la vérité » (1 Co 13, 4-6) ?

 

Se débarrasser du poison


L'indifférence au fait que se répand une littérature antisémite dans les sanctuaires, l'inattention à ce phénomène détestable et même à son accroissement, contredisent l'éthique chrétienne. Nous entendons qu'on y mette fin.

 

L'expérience du martyre


Les chrétiens ont traversé une expérience inouïe de martyre. Dans cette expérience il est arrivé qu'il soit très difficile de distinguer un martyre subi personnellement, pour la foi, d'un fanatisme, c'est à dire une mort qui n'est pas au nom du Christ, dans l'esprit du Christ, dans l'esprit de "l'Agneau sans voix conduit à l'abattoir" (Is 53, 7). Ne serait-il pas possible de voir aussi l'image de cet Agneau dans toutes les victimes des pogroms et des génocides ?

 

Le droit à la terre


La prise de conscience des souffrances séculaires des Juifs doit s'exprimer aussi dans la reconnaissance active de leur droit à leur terre et à leur pays. Se retournant vers leur propre histoire, les sociétés chrétiennes ne peuvent oublier qu'elles ne sont pas parvenues à garantir la sécurité des Juifs en leur sein. En conséquence, l'obligation des hommes de bonne volonté aujourd'hui est de contribuer à ce que l'État d'Israël puisse vivre dans la paix et la sécurité. Les pèlerins qui visitent la Terre Sainte doivent se souvenir que cette Terre se trouve sur le territoire d'une entité nationale dont l'histoire remonte à la Bible. On ne peut pas ne pas voir une intention divine dans le rétablissement de cette  entité, plus de 22 siècles après sa destruction. Cela ne signifie nullement un soutien à quelque nationalisme que ce soit et sous-entend le respect envers les droits et la dignité de tous les peuples vivant dans cette région.

 

Condamnation du terrorisme


L'exigence d'une condamnation sans équivoque de la terreur sous toutes ses formes, perpétrée par des activistes religieux musulmans, est l'une des plus importantes conditions au nécessaire dialogue entre chrétiens et musulmans. Nous ne devons avoir aucune complaisance non seulement à l'égard de la terreur, mais également à l'égard de ceux qui en sont les inspirateurs et qui l'enseignent.

 

Dialogue avec le christianisme

Au long de bien des siècles, les théologiens juifs ont ignoré l'existence même du Prophète de Galilée. Dans la deuxième partie du siècle dernier la situation a fini par changer. À côté de la découverte de la tradition juive par les chrétiens, l'intérêt pour la tradition chrétienne est en train de naître, chez les Juifs, ce dont témoignent les recherches et publications de chercheurs juifs (Cohen, Klausner, Flusser, Chouraqui, et d'autres). Bien sûr, Jésus n'est pas seulement pour nous un personnage historique, pas seulement un prophète. En dehors du Saint-Esprit qui nous fait don de la foi, en dehors du Dieu Trinité, en dehors de la Résurrection, il n'y a pas non plus de Jésus pour nous. Mais nous sommes prêts à accueillir un tel intérêt [juif] avec compréhension et sympathie. La Déclaration de rabbins et des savants juifs "Dabru Emet", Déclaration juive sur les chrétiens et le christianisme (2000) mérite une attention particulière [7].

 

Israël et la réconciliation entre chrétiens


Le lien entre la réconciliation des chrétiens et d'Israël et la réconciliation des chrétiens entre eux est de plus en plus incontestable. Cela ne signifie pas que nous devions immédiatement passer outre à nos traditions et à nos divergences séculaires, mais présuppose que, restant fidèles à nos traditions, nous devons encore et encore traiter le mystère de la réconciliation avec la sensibilité vivante et pleine de grâce du Christ, qui porte et sauve en Lui toute l'humanité.

Nous nous adressons aux chrétiens, aux hommes de bonne volonté, et nous les appelons à se rallier à ce document.

 

Vadim Zalewsky, juriste, Ukraine.

Prêtre Vladimir Zielinsky, écrivain religieux, Italie.

Higoumène Innokentiï (Pavlov), historien religieux et publiciste, Russie.

Hiéromoine Iosiph (Kiperman), publiciste chrétien, Grèce.

Valéry Kadjaïa, journaliste, Russie.

Kaléniké Kapanadzé, géographe, Géorgie.

Alexandre Nièjné, écrivain, Russie.

Iouliya Nièjnaïa (Ermolenko), journaliste, Russie.

Valentin Nikitine, philologue, académie R A E N, Russie.

Protoprêtre Ioann Sviridov, rédacteur en chef de la station de radio socio-religieuse chrétienne, Russie.

Serguieï Serov, professeur d'art, membre de l'Académie d'arts graphiques, Russie.

Archimandrite Shio (Gabritchidzé), supérieur du monastère Saint-Georges de Chavnabad, Géorgie.

 

Jérusalem, 20-24 avril 2007.

 

(Trad. Jean-Paul Maisonneuve, retouchée pour le français par M. Macina.)

 

Nous sommes reconnaissants à Mère Eliane, supérieure du Carmel de la Sainte Croix, à Stanceni (Roumanie), d'avoir cherché et trouvé un traducteur pour permettre à des francophones de prendre connaissance du contenu de ce texte important. Il reste à espérer que d'autres versions verront bientôt le jour, principalement en anglais, allemand, espagnol, italien, hébreu, etc.

 

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Notes de la Rédaction de Convertissez-vous


[1] Cf. ce remarquable passage d'une déclaration des évêques de Hollande (octobre 1995), intitulée "

Se nourrir d'une seule et même racine - Nos relations avec le judaïsme" : « Nous, chrétiens, nous ne devons jamais oublier que Jésus de Nazareth est un fils du peuple juif, enraciné dans la tradition de Moïse et des prophètes. La rencontre du judaïsme nous permet de mieux comprendre Jésus. Ce n'est pas seulement à travers les Ecritures, mais aussi à travers notre théologie et notre liturgie que nous gardons un lien vital avec la religion juive. Juifs et chrétiens se nourrissent d'une seule et même racine. » Le texte intégral de cette déclaration figure sur notre site.
[2] Notre transposition en langue française est assez différente de celle du traducteur de l'original russe : "L'holocauste apparaît comme le signe évident qui désigne le caractère antéchristique de la position d'annexion".
[3] Sauf erreur, la première attestation de cette expression remonte au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Elle figure dans une déclaration de l'Assemblée du Conseil Œcuménique des Églises (Amsterdam, 1948), dont le texte est reproduit sur notre site. Beaucoup l'attribuent également au défunt pape Jean-Paul II, bien que, sauf erreur, elle ne figure pas, telle quelle, dans ses nombreux écrits et déclarations. Par contre, on la retrouve dans une allocution prononcée par le Cardinal Tauran, le 14 mars 2005, à l'occasion de sa venue à Jérusalem, en tant qu'envoyé spécial de Jean-Paul II, pour l'inauguration du nouveau musée de l'Histoire de la Shoah à Yad vaShem, à Jérusalem. « Respectant le caractère unique du judaïsme », a déclaré le cardinal Tauran, « restant liée dans la foi à son héritage, l'Eglise catholique affirme qu'il n'y a pas de place ni de raison à la haine des Juifs. Ce serait un péché contre Dieu et contre l'humanité ».
[4] Il faut plutôt parler de 'théorie' ou de 'conception' de la substitution, car il n'y a jamais eu, à proprement parler, une théologie dont l'objet soit l'étude systématique de ce qui fonde et justifie la substitution du peuple chrétien au peuple juif. Le thème, par contre, court en filigrane dans presque toute la littérature patristique et ecclésiale.
[5] Précisons que l'expression "nouvel Israël" ne figure nulle part dans le Nouveau Testament. Chez les Pères, on trouve plutôt celle de "Verus Israel", le véritable Israël, dont l'idée (sinon l'expression) remonte à Justin martyr (IIe siècle). On la trouve, martelée à plusieurs reprises, dans son Dialogue avec Tryphon, dont voici un échantillon particulièrement éclairant : « Car la race israélite véritable, spirituelle, celle de Juda, de Jacob et d'Abraham qui, dans l'incirconcision, a reçu de Dieu témoignage pour sa foi, qui a été béni et appelé le père de peuples nombreux, c'est nous, nous que ce Christ crucifié a conduits vers Dieu… » (Voir Justin Martyr, Oeuvres complètes, Dialogue, 11, Collection Migne, Paris, 1994, p. 115).
[6] A propos de cette expression, voir ce qui est dit plus haut, note [4].
[7] On peut en lire le texte sur notre site.