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Shoah

Une autre lecture du discours du Pape sur la repentance de l'Eglise à l'égard des Juifs
06/02/2012

 

Par Chantal de Borchgrave d'Altena, octobre 1997 


[Cet article, comme beaucoup d'autres mis sur ce site depuis le début de l'année 2012, fait partie des très nombreux textes que, pour des raisons diverses, je n'ai pas eu l'occasion de mettre en ligne. On ne s'étonnera donc pas de leur ancienneté plus ou moins grande, voire de leur non-actualité. Le but est de les sauvegarder et de les mettre à la disposition de tous. (Menahem Macina).]

 

Une autre lecture du " discours du Pape Jean-Paul II aux participants du colloque  sur l'antijudaïsme en milieu chrétien.

L'enthousiasme de certains commentateurs – par ailleurs des plus sérieux – du discours de Jean-Paul II, ce 31 octobre 1997, est pour le moins surprenant. Est-ce là vraiment le début d'une démarche de repentance, alors que le Pape y dénie d'avance et très clairement toute responsabilité officielle de l'Eglise catholique dans l'enseignement multiséculaire du mépris des Juifs et du judaïsme ?

Mais n'est-ce pas trop facile, aujourd'hui, vendredi 31 octobre 1997, de proclamer très solennellement que « l'antisémitisme est sans justification aucune et absolument condamnable », et de présenter ces lieux communs comme étant l'enseignement traditionnel de l'Eglise, puisqu'ils sont « conformes à l'Evangile et à l'Epître de l'Apôtre Paul aux Romains » ? Que ne nous en sommes-nous aperçus plus tôt !

Mais J-P.II ne nous annonce-t-il pas d'avance et très clairement l'orientation générale de sa démarche de repentance, dans l'encyclique Tertio Millennio Adveniente ? Quand il y proclame qu'il « est juste que l'Eglise prenne en  charge, avec une conscience plus vive, LE PECHE DE SES ENFANTS. » Car de quoi la très Sainte Eglise elle-même pourrait-elle avoir à se repentir ? Voilà ! Ce n'est absolument pas le péché de l'Eglise, mais celui de ses enfants qui n'ont pas suivi l'enseignement traditionnel de l'Eglise, « qui condamne avec la plus grande fermeté, toutes les formes de génocide », voyez, dit-il, les encycliques : Mit Brennender Sorge, de Pie XI, en 1937, et Summi Pontificatus, de Pie XII, En 1939 !

Comment comprendre alors les manifestations de prédilection particulière que le Pape Pie XII continuait à manifester ouvertement aux Allemands, en 1943 même , alors qu'il connaissait la nature criminelle du régime nazi ? Comment expliquer son silence jusqu'à la fin devant ces crimes monstrueux ?

Eh ! Mais c'est aujourd'hui seulement, que le Magistère de l'Eglise nous enseigne avec une si solennelle fermeté, que « le racisme est une négation de l'identité la plus profonde de l'être humain qui est une personne créée à l'image et à la ressemblance de Dieu » et – c'est toujours le Pape qui parle – « à la malice morale de tout génocide s'ajoute, avec la Shoah, la malice d'une haine qui s'en prend au plan salvifique de Dieu sur l'histoire. Par cette haine, l'Eglise se sait elle aussi directement visée ». (Jean -Paul II discours du 31 octobre 1997).

Curieuse inversion de l'histoire qui, en 1997, parvient à faire de l'Eglise catholique la victime directe de la Shoah. Toutes les confusions sont donc possibles aujourd'hui. Voici la Sainte Eglise victime innocente qui se prépare à prendre solennellement en charge le péché de ses enfants, car ce sont bien évidemment « les enfants » qui, chaque Vendredi Saint, pendant tant d'années et même pendant toutes les années de la guerre 40-45, sont fait prier la liturgie officielle pour « la conversion des juifs perfides », et qui, si curieusement, sans même en comprendre le sens, se donnaient à eux-mêmes l'étrange recommandation de ne pas « fléchir les genoux », quand ils priaient pour les juifs !

Et le 18 mai 1986, sont ce aussi « les enfants » qui ont signé le texte catholique le plus effroyablement antijuif de notre temps – et c'est encore trop peu dire –, le second chapitre de la lettre encyclique sur l'Esprit -Saint « Le Seigneur qui donne la vie ». Cet esprit-saint là y donne la mort à ceux qui ne reconnaissent pas Jésus-Christ, condamnation à la mort éternelle et sans rémission, en ce monde-ci déjà, et à jamais, dans l'autre. (Lettre encyclique signée publiquement par Jean-Paul II 18 mai 1986.)

Et sont-ce « les enfants », encore, qui, en 1991, ont imposé cette rénovation du Chemin de Croix du Vendredi-Saint au Colisée, traditionnellement présidé par le Saint Pontife lui-même. Sont-ce « les enfants », encore, qui, en 1992, rééditant cette version moderne, sous l'inspiration d'un texte composé par l'archevêque de Prague, ont fait revivre ces scènes d'un insoutenable et archaïque antijudaïsme, qui nous ont montré : « La condamnation à mort de Jésus par le Grand Sanhédrin », en mondovision et pour la première fois à l'est, en Tchécoslavaqui, Lithuanie, Pologne, Biélorussie, Ukraine, Slovénie, Croatie, Roumanie, URSS, Sibérie. Dans toute l'Amérique latine, et pour la première fois en Afrique du Sud.

Et ces milliards d'enfants de l'Eglise ont dû revivre le drame mettant une nouvelle fois en scène et en accusation le Peuple juif et ses institutions: Sanhédrin, Grand Prêtre, scribes , anciens et le Peuple, qui criaient : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! »

On n'eût rien pu imaginer de pire pour raviver l'antisémitisme dans toute la chrétienté. Dans la vie civile, de tels agissements auraient été suivis d'un procès et d'une condamnation exemplaires.

Ce fut deux Vendredis noirs pour l'Eglise.

Non ce n'étaient pas « les enfants » qui présidaient ces Vendredis Saints 29 avril 1991 et 17 avril 1992. C'était le Pape Jean-Paul II !

Et aujourd'hui, l'Eglise catholique est redevenue tellement antijuive, que nous préférons (souvenons-nous de la Noël 1995), voir les lieux saints chrétiens occupés par des feddayin sous une dictature arabe, plutôt qu'administrés par un pouvoir civil israélien démocratique mais « juif » !

Est-ce tout cela que J.-P. II veut nous voir oublier aujourd'hui quand il nous invite à une « purification de la mémoire particulièrement opportune pour montrer clairement que l'antisémitisme est sans justification aucune et absolument condamnable ». C'est J.-P. II qui parle dans son discours du 31 octobre. Mais n'est-ce pas là un double discours tout aussi condamnable ?!

J.-P. II veut-il « purifier notre mémoire », comme il a voulu purifier les lieux les plus significatifs de la Shoah en transformant le camp d'Auschwitz en un vaste lieu de culte, et surtout en détruisant irrémédiablement la pièce à conviction majeure qu'était l'ancien dépôt de gaz Zyklon B d'Auschwitz en le transformant [lire : pour le transformer] en monastère de Carmélites. Etait ce pour y « purifier notre mémoire » ?

Nous, « les enfants », nous refusons les huis-clos de ces examens de conscience si habillement orientés. Nous, les enfants, nous dénions toute valeur de vérité à ces documents-là ! Ce sont des faux !

Aucun examen de conscience ne pourra être mené à bien en toute vérité sans l'ouverture des archive du Vatican relatives à TOUTE cette période-là. Nos consciences l'exigent.

J.-P. II voudrait-il aussi nous voir oublier d'autre effroyables ténèbres, dans lesquelles nous avons été entraînés par le plus haut Magistère de l' Eglise lui-même ?

En 1933. « Il fallait que ce fût du Vatican que les nazis obtinssent leur première grande légitimation internationale ». (H. Böll). Cette reconnaissance internationale-là jeta des millions de consciences dans les pires ténèbres et brisa dès l'origine toute résistance organisée au nazisme. Ce Concordat lia et paralysa tant d' « enfants » allemands par l'obligation d'un serment d'obéissance absolue au Führer

Hitler ne s'y était d'ailleurs pas trompé. D'après le procès-verbal de la réunion de cabinet du 14 juillet 1933, il écarta toute discussion de détails à propos du concordat avec le Vatican.

« Hitler a exprimé l'opinion qu'on doit seulement le considérer comme une grande réussite. Le Concordat a donné une chance à l'Allemagne et créé une zone de confiance particulièrement importante dans la lutte qui s'organise contre la juiverie internationale » (1).

Les plus hautes autorités de l'Eglise connaissaient clairement les orientations antisémites de Hitler. N'en avait-il pas très clairement fait part à l'évêque Wilhem Berning, délégué de la conférence épiscopale allemande ?

« Je ne place pas la race au-dessus de la religion, mais je considère les représentants de cette race comme un fléau pour l'Etat et pour l'Eglise et je rends peut-être un grand service au christianisme en les chassant des écoles et du service public. » Le procès-verbal de ce 26 avril 1933 ne mentionne aucune réaction de la part de l'évêque Berning (2).

A l'occasion de la ratification du concordat, en septembre 1933, le secrétaire d'Etat du Vatican, le Cardinal Pacelli, fit parvenir au chargé d'affaires allemande note qui précisait l'attitude de l'Eglise :

« Le Saint-Siège saisit cette occasion pour ajouter un mot en faveur des catholiques allemands qui sont eux-mêmes passés du judaïsme à la religion chrétienne… » (3).

Sans doute est-ce cette profonde façon de voir-là qui a permis de justifier l'aryanisation de tant d'enfants juifs en bas âge à travers toute l'Europe, dès 1933. Baptisés dans l'Eglise catholique sous un faux nouveau nom, sous couvert de leur sauver la vie, des milliers d'enfants furent ainsi définitivement arrachés de leur milieu, séparés à jamais de leur proches, privés de leur vrai héritage spirituel, le judaïsme.

Il suffit de lire le courrier des lecteurs de nombreuses revues juives pour entendre les appels de tant de familles qui les recherchent, aujourd'hui encore, à travers toute l'Europe.

Mais comment pourraient-il répondre puisqu'ils ignorent leur vrai nom, trop jeunes à l'époque de leur baptëme pour pouvoir s'en souvenir seuls ? Il y en avait ainsi une liste d'environ 2000 noms à l'archevêché de Malines-Bruxelles, que le Cardinal van Roy refusa catégoriquement de rendre aux responsable les juifs de l'époque. Et combien d'autres de ces listes sont ainsi restées secrètes et ignorées à travers toute l'Europe ?

Comme le petit Simon Mortara de Bologne, petit enfant juif secrètement baptisé (4) en bas âge et définitivement arraché à sa famille le 23 juin 1858 par la police papale, ces milliers d'enfants restent privés de leur véritable héritage familiale autant que spirituel.

Voilà ce dont nous devrions nous souvenir à l'approche du jubilé de l'an 2000 !

Et comment oublier aussi qu'au moment où le concordat imposait au évêques allemands eux-mêmes un serment d'allégeance à Hitler, celui-ci avait déjà ouvert les camps de concentration, concordat signé en juillet 1933 par le plus haut Magistère de l'Eglise qui n'en ignorait rien ?

C'est alors qu'il eût fallut proclamer haut et fort l'enseignement traditionnel de l'Eglise, tel que le présente si facilement aujourd'hui J.-P. II dans son discours du 31 octobre 1977.

Ceci n'effacera jamais cela et nous « les enfants » nous refusons cette fausse « purification » de notre mémoire.

Bien au contraire nous ne voulons rien oublier et nous voudrions savoir quelle suite le Vatican, au temps de Pie XII, a donnée au rapport du catholique allemand Kurt Gerstein, confié à Monseigneur Preysing, en août 1942 , et qui doit bien évidemment se trouver dans les archives du Vatican, comme dans celles du procès de Nuremberg (5).

Nous voudrions connaître la réponse du Vatican au rapport confié au Nonce apostolique de Slovaquie, par deux évadés des camps d'extermination d' Auschwitz, alors que 12 000 Juifs hongrois étaient encore exterminés chaque jour, en avril 1944 (6).

Nous demandons que les archives du Vatican soient intégralement ouvertes aux historiens dès aujourd'hui, mais ce sont bien évidemment aussi les archives de toutes les nonciatures d'Europe et de tous les évêchés qu'il faudrait pouvoir étudier de toute urgence, car nous ne cesserons jamais d'entendre ces appels désespérés qui restent sans réponse, à travers le monde, ni non plus, aujourd'hui, nous ne pouvons cesser d'entendre le silence de ces milliers d'« enfants » juifs qui ne savent même pas que les leurs continuent de les appeler, parfois depuis 63 ans… sans cesser d'espérer. Comme la famille des « enfants Finaly » qui dut se battre pendant neuf longues années, sur le plan juridique, parce que l'Eglise refusait (7) de rendre les enfants qui avaient été baptisés, contre la volonté expressément exprimée des parents gazés à Auschwitz. (8) et (9).

Ce sont toutes nos archives qu'il faudrait ouvrir, avant le grand jubilé de l'an 2000, pour étayer une réelle et sincère démarche de repentance de la part de notre Eglise. Ce n'est pas là un problème théologique, mais une simple question de justice et de vérité.

 

Chantal de Borchgrave d'Altena.

 

Notes

 

1) Saul Friedländer, L'Allemagne nazie et les Juifs, Seuil, Paris, 1997.

2) Id.

3) Id., Ibid., p. 58-59-60 et ss.

4) Encyclopedia Judaica, Jérusalem 1974, vol. XII p. 354-355.

5) Pierre Joffroy, La passion de Kurt Gerstein. L'authentique et fascinante histoire d'un officier S.S. qui défia Hitler et s'opposa à la solution finale, Seghers, Paris, 1992..

6) R. Vrba avec A. Bestic, Je me suis évadé d'Auschwitz. Document. Rapport sur les camps d'Auschwitz. 25 avril 1944, Ramsay, Paris, 1988.

7) Le Grand Rabbin Kaplan, L'Affaire Finaly, Le Centurion, Paris, 1993, p. 181.

7) Saul Friedlander, Quand vient le souvenir, "Points Actuels" n° 39, Seuil 1978.

8) Le Grand Rabbin Kaplan, Justice pour la foi juive, Le Centurion, Paris, 1977.