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«Palaestina», ouvrage de 1712. n'est pas un témoin crédible du peuplement juif d'Eretz Israel, M. Macina
15/03/2012

 

[Pour comprendre la problématique exposée ici, il est indispensable d'avoir lu les deux précédentes mises en ligne [*] consacrées à l'œuvre de Hadrien Reeland, qui a suscité, chez certains, un engouement surprenant qu'elle ne mérite pas, pour autant que je puisse en juger. (Menahem Macina).]


[*] "« Palaestina », ouvrage historique de 1712, apporte-t-il un éclairage essentiel?" ; Avi Goldreich, "Un voyage en Palestine, l'an 1695".

 

Manfred Lehman, de la Manfred and Anne Lehman Foundation à New York, a mis en ligne sur son site un article intitulé « Early Christian Travel Reports from Eretz Yisrael », qui n'est pas dénué d'intérêt. Lehmann détecte et collectionne tous les livres anciens chrétiens ayant trait à la Terre d'Israël, dans le but d'y trouver des confirmations - considérées comme objectives, puisque non juives – de la longévité et de la légitimité d'un peuplement juif multiséculaire et largement antérieur à la Première Aliya (1882-1902).

Parmi les livres dont il résume brièvement le contenu figure le Palaestina, de Hadrianus Relandus (Hadrien Reeland), à propos duquel j'ai mis en ligne les deux articles cités ci-dessus.

J'avais déjà exprimé mes réticences à considérer Reeland comme un voyageur - ce que confirme la remarque suivante dans l'article « Adriaan Reland », de Wikipedia : « Although he never ventured beyond the borders of Netherland, he was also acclaimed as a cartographer » [bien qu'il ne se soit jamais aventuré au-delà des frontières des Pays-Bas, il fut considéré comme un expert en cartographie.]

Après avoir parcouru rapidement de nombreuses pages de son ouvrage (rédigé en latin), ma conviction était faite. L'auteur était un hébraïsant chrétien, à la mode du temps, plus soucieux d'historiographie à l'ancienne, de vocabulaire et de détails érudits, que de géographie et de peuplement de la Palestine biblique.

Mais le bref excursus de Lehman sur le Palaestina de Reeland, me réservait une surprise inquiétante. Je traduis, ci-après, le passage de son article, qui avait déclenché mon scepticisme :

« […] Mais son compte-rendu [celui de Reeland] sur la Communauté des Hauteurs du Golan est le plus important. En page 815 du second volume, il décrit la vie d'une très riche communauté juive qui y résidait. Il décrit une synagogue allemande/ashkénaze et une synagogue hispano-portugaise/séfarade, dont certains membres avaient émigré d'Amsterdam. Nous savions depuis toujours que les Hauteurs du Golan, n'avaient pas de population arabe ou syrienne jusqu'à ce siècle [le 18ème, époque où Reeland a rédigé son ouvrage], mais qu'elles étaient le lieu [de résidence] d'un grand nombre d'anciennes communautés juives et de synagogues. Ce livre [écrit en] latin constitue donc une importante confirmation de ces faits. »

Persuadé d'avoir affaire à un malentendu, je décidai de lire attentivement, dans le texte original, cette fameuse page 815, où figurait le bref excursus sur le Golan, sur lequel se fondait Lehman pour en tirer les conséquences optimistes citées ci-dessus.

Voici le cliché du texte latin de la p. 815 (vol. 2) de l'ouvrage de Reeland, suivi de ma traduction française :

 

« !l"ïAG Ville en Bashan, donnée à la demi-tribu de Manassé (Dt 4, 43). Le nom s'écrit גלון Jos 21, 27 mais les Massorètes signalent qu'il faut lire גולן. En son temps, Eusèbe mentionne une grande ville en Batanée, du nom de Gaulon. [Flavius] Josèphe distingue la Batanée de la Gaulonitide, et il fait mention de cette ville de premier plan, qu'il appelle Gaulanhs [Gaulanès] (De Bell. [Guerre juive] 1, 4). La prononciation Gau [gau] pour Go [go] perdure jusqu'à nos jours chez les Juifs, qui prononcent Menaura, Aulem et Mausche pour מנורה [menorah], עולם [olam], & משה [mosheh], de là vient que le nom de Smausen [sic] s'est attaché à certains d'entre eux (qui sont appelés אשכנזים [Ashkenazim], c'est-à-dire Germains [Allemands], et se distinguent des autres Lusitaniens [Portugais], ou Espagnols, appelés ספרדיים [Sfardiim], tant par certains rites sacrés, que par leur mode de vie même, et qui ont une synagogue distincte dans la ville voisine d'Amsterdam), et que les gens du peuple de chez nous peuvent l'entendre abondamment dans leur bouche sous la forme de Mausis, ou Mosis, porté par beaucoup de Juifs. »

 

Ou bien Manfred Lehman ignore le latin, ou il s'est fié à quelqu'un qui a traduit pour lui cette notice à la va-vite. Mais le fait est là : rien dans ce texte ne corrobore les conclusions qu'il en a tirées.

On l'aura compris : le savant hébraïsant chrétien Reeland, qui vivait au début du 18ème siècle et se piquait d'érudition biblique et rabbinique, ne décrit nullement la présence, dans le Golan,

« d'anciennes communautés juives et de synagogues en grand nombre… dont certains membres avaient émigré d'Amsterdam ».

Il recense, avec minutie, des faits de vocabulaire, d'onomastique et de particularités de prononciation de toponymes anciens, et s'il parle, en effet, d'Ashkenazim et de Sefaradim et mentionne leurs communautés et leurs synagogues, ce n'est pas à celles du Golan qu'il fait allusion, mais à celles du monde de son temps, en l'occurrence, Amsterdam, nom orthographié dans son texte latin « Amsteldam », et encore ne le fait-il que pour disserter sur la prononciation des mots.

La conclusion s'impose donc d'elle-même, me semble-t-il : ce pesant ouvrage ne constitue en rien une description de la « très riche communauté juive qui résidait », à l'époque dans le Golan.

Lehman a pris ses désirs pour des réalités. Il se pourrait que ce soit après l'avoir lu que tant de sites et blogs juifs ont été pris d'un engouement, aussi soudain que non critique, pour cette compilation de multiples lectures savantes de l'époque. En tout état de cause, le passage traduit ici, n'a rien du récit d'un témoin oculaire, et il n'est certainement pas question d'y voir, comme le croit Lehman, l'attestation historique d'une présence juive exclusive dans le Golan. Ce que, personnellement, je regrette, bien entendu.

 

© Menahem Macina

 

Mis en ligne pour la première fois le 11 juin 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org

 

[Je rappelle que, pour des raisons inconnues, aucun des milliers d'articles que j'avais mis en ligne sur le site de cette association juive, quand j'en étais le webmestre, n'est aujourd'hui accessible sur le dit site.]

 

Remis en ligne sur debriefing.org le 14 mars 2012