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Quand Hessel s'indigne de ce qu'on le traite indignement, ou : La nouvelle imposture de Hessel, «proche parent de Léon Poliakov», Menahem Macina
03/04/2012

 

 

Au cours d'une altercation verbale, proche de l'empoignade, qui l'a opposé à un jeune interpellateur juif particulièrement « teigneux », le précieux et distingué corédacteur autoproclamé de la Déclaration des droits de l'homme, ex-torturé par la Gestapo, ex-déporté, ex-résistant, ex-diplomate, actuel best-seller de l'édition française, et coqueluche des médias, a perdu sa faconde et son onction, et frôlé l'invective de ruisseau.

Exaspéré par les accusations (fondées) du jeune juif qui l'interviewait – et qu'il finira par traiter d' « imbécile »– Hessel s'est réclamé de l'éminent spécialiste français de l'antisémitisme, que fut Léon Poliakov, en affirmant de manière péremptoire et sur un ton perché :

« J'ai un parent proche qui s'appelle Léon Poliakov et qui est le meilleur historien de l'antisémitisme, il faut lire ses livres, notamment le principal livre, euh… ce qu'il a écrit sur l'antisémitisme.

Clairement, le millionnaire du livre-fleuve (asséché), « Indignez-vous ! », entend nous faire accroire que l'illustre Poliakov a professé la même opinion que lui, à savoir : « l'antisémitisme est un sentiment totalement "naturel" pour les Juifs » (1).

Je passe pieusement sur la proche parenté – dont j'ignorais tout ! – entre Hessel et Poliakov. Non que je la nie, mais j'avoue avoir du mal à me convaincre que la veuve de l'illustre historien juif, aujourd'hui âgée de quelque 90 ans, soit « sa tante », comme l'affirme l'illustre Indigné (2). En tout état de cause, à supposer même que cette parenté existe, je crois savoir que ni le savoir ni le génie ne se transmettent par hérédité.

Non, moi ce qui me gêne – et combien ! – c'est la tentative choquante d'invoquer la caution imaginaire de Poliakov, pour accréditer ce propos émis par Hessel au cours de l'interview mouvementée évoquée ci-dessus:

« Malheureusement, l'antisémitisme a existé pratiquement de tout temps et il y a toujours eu entre les juifs et ceux qui ne l'étaient pas un problème de contact. Ce problème, ce n'est pas la faute des juifs, ce n'est pas non plus la faute des autres, c'est que, dans la tradition juive, il y a l'idée que les juifs ne sont pas comme les autres ; les juifs, par exemple, n'aiment pas que leurs enfants épousent des non-juifs, c'est une réalité dans tout le monde juif depuis toujours, c'est incontestable. Ce qui veut dire que, quand on se sent juif, on a envie d'être juif, et c'est très bien, mais du coup, on n'a pas envie d'être mêlé avec ceux qui ne le sont pas. Toute l'histoire du judaïsme, depuis l'expulsion par Titus a été une histoire où les juifs ont cherché à être ailleurs que chez eux, puisqu'ils étaient en diaspora, et à essayer néanmoins de garder ce qui faisait leur histoire et leur particularisme. Si vous connaissiez un peu le monde juif – ce qui visiblement n'est pas le cas –, vous sauriez tout cela ; vous n'auriez pas besoin de me poser la question. »

Je ne perdrai pas mon temps à démontrer que telle n'était pas la pomme de discorde de l'altercation, il suffit pour cela d'écouter la vidéo évoquée. Par contre, il n'est pas question de laisser ce maître ès-indignation sélective, parler sous l'autorité usurpée d'un savant et d'un humaniste qui, non seulement n'a jamais professé de telles conceptions, mais, ses écrits en témoignent surabondamment, se serait inscrit en faux contre elles en des termes sans équivoque.

Je me limiterai à deux exemples.

Evoquant l'évolution positive de la position du défunt pape Jean-Paul II, à la suite de la longue et pénible controverse autour du Carmel d'Auschwitz, Poliakov rappelait clairement l'origine divine de la singularité juive, dans le dernier volume de sa monumentale Histoire de l'antisémitisme (3) :

« […] Comme si Jean-Paul II avait entre-temps médité les formules vétérotestamentaires : "C'est un peuple qui a sa demeure à part" [Nb 23, 9], "Je vous ai séparé des peuples, afin que vous soyez à moi" [Lv 20, 26], etc. ».

La seconde citation est beaucoup plus substantielle (4). Je n'ai pas cru devoir l'abréger, car elle témoigne, de manière éclatante, que la perception qu'avait Poliakov de la souveraineté israélienne (honnie par Hessel) – concédée par les nations au peuple juif, avec moultes réticences et rétractations, sur la portion congrue de sa terre ancestrale –, n'a rien de commun avec celle de ce juif de nom, coupé de ses racines religieuses et identitaires et viscéralement philopalestinien et antisioniste, qui prétend aujourd'hui être son parent et disciple.

« […] les passions antisémites sommeillent encore dans des millions de cœurs. Or la grande majorité de nos contemporains les désapprouvent ; pour pouvoir, en toute innocence, leur donner libre cours, il suffisait à nombre de polémistes, voire d'hommes politiques, de projeter les haines millénaires vers l'incarnation du judaïsme qu'est devenu l'Etat juif. A cette fin, des arguments éculés remontaient du tréfonds des consciences : c'est ainsi que Georges Montaron, le directeur de Témoignage chrétien, mettait en cause un immémorable penchant pour la violence : "Les juifs se croient tout permis parce qu'ils disent être le peuple élu" (juillet 1981) […] "Le monde chrétien est rempli d'idées devenues folles", soupirait jadis Chesterton. En ce qui concerne les juifs, celles-ci, après avoir contaminé les gauchistes "soixante-huitards", se donnèrent libre cours en 1982, lors de la guerre du Liban : Begin et Sharon prirent la suite de Hitler et de Goebbels, les soldats juifs étaient accusés d'enterrer leurs victimes au bulldozer, à l'exemple des SS, et Beyrout était comparé à Oradour (5), à Stalingrad, ou, mieux encore, au ghetto de Varsovie… Se souvient-on encore de ces délires ? Comment ne pas ajouter qu'ils avaient été dûment prédits, dès 1957, par le regretté Vladimir Jankélévitch (6) :

L'"antisionisme", écrivait-il alors, est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission, et même le droit, et même le devoir d'être antisémite au nom de la démocratie ! L'antisionisme est l'antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est permission d'être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. [II ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort…] »


Monsieur Hessel, chacun le sait, n'endosserait certainement pas ces propos. Je mets au défi quiconque prétendrait le contraire de me citer une seule phrase de lui qui ait, avec les convictions de Poliakov, un degré de parenté intellectuelle égal à celui de la parenté familiale que revendique cet indigné de papier.

Telle est ma modeste contribution à la démystification de l'imposteur.

 

Notes

(1) La phrase est extraite du nouveau livre de Son Excellence, écrit en collaboration avec l'essayiste palestinien et ambassadeur de la Palestine auprès de l'Unesco, Elias Sanbar: Le rescapé et l'exilé, Israël-Palestine une exigence de justice, Don Quichote, Paris, 2012. Ce que JSS commente en ces termes : « Vous avez bien lu, selon l'Elu des médias, "l'antisémitisme est un sentiment totalement naturel" pour les Juifs. Nous ne sommes plus dans une simple critique de la politique de l'Etat d'Israël, mais dans une abjecte accusation sournoise que l'antisémitisme serait causé par les Juifs en raison de la projection sur les autres de la vision erronée qu'ils ont d'eux-mêmes. »

(2) Dans son adresse (« L'influence de la pensée de Léon Poliakov »), lors du colloque (excellent, lui !), organisé sous l'égide d'Akadem, en décembre 2010, et intitulé « Un historien pionnier. Hommage à Léon Poliakov (1910-1997) ». Je dois à la vérité de préciser que Hessel, qui s'adresse familièrement à la veuve de l'illustre historien en invoquant cette parenté, l'assortit de la sourdine : « par alliance ». Mais le même souci de vérité m'oblige également à m'étonner du silence de Germaine Poliakov, face à cette assertion, à laquelle, visiblement, elle ne s'attendait pas (à moins qu'elle n'ait pas osé embarrasser l'illustre parent, en la réfutant). L'internaute qui veut se faire une opinion sur ce "couac" a intérêt à visionner attentivement ce passage du début de l'allocution de Hessel.

(3) Histoire de l'antisémitisme (1945-1993), Paris, Éditions du Seuil, 1994, p. 332.

(4) Ibid., p. 405-406.

(5) Sur le massacre de civils français par des SS dans la localité d'Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944, voir l'article de Wikipedia: « Le massacre d'Oradour-sur-Glane ».

(6) J'ai complété la citation de Jankelevitch et en indique (grâce à Google !) la référence, que ne donne pas Poliakov: L'imprescriptible. Pardonner ? Dans l'honneur et dans la dignité, éditions du Seuil, 1986, extrait des pages 18-19, en ligne ici, p. 18-19. Voir l'intéressant résumé, en pdf, que fait de cet ouvrage le professeur Luc-Thomas Somme, sous le titre Jankélévitch – L'Imprescriptible. On retiendra cet autre propos désabusé du philosophe : « Qu'un peuple débonnaire ait pu devenir ce peuple de chiens enragés, voilà un sujet inépuisable de perplexité et de stupéfaction. On nous reprochera de comparer ces malfaiteurs à des chiens ? Je l'avoue en effet : la comparaison est injurieuse pour les chiens. Des chiens n'auraient pas inventé les fours créma­toires, ni pensé à faire des piqûres de phénol dans le cœur des petits enfants… » (Ibid., p. 44).

 

© Menahem Macina