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Embargo sur Taguieff ! La nouvelle propagande antijuive, un fantasme? Par Jacques Tarnéro
04/04/2012

 

Ce remarquable article, publié le 17 juillet 2010 sur le site Causeur, m'avait échappé. Fort heureusement, il n'a pas pris une ride. Aussi, ce m'est un devoir agréable de le mettre à l'honneur sur mon site, en remerciant Tarnéro de sa lucidité et en le félicitant de son talent. (Menahem Macina).

 

Pierre-André Taguieff

Pierre-André Taguieff.


Voilà donc un livre ignoré des gazettes. C'est que ce travail d'enquête rapporte des faits qu'il faut dissimuler. Dormez en paix braves gens ! Gavez-vous de Ribery et d'Anelka, de Woerth et Bettancourt ! L'omerta n'est pas l'apanage des seuls gangs mafieux, corses, calabrais ou siciliens. Elle règne aussi dans notre si vertueuse République des lettres. Des querelles intellectuelles, la vie littéraire en fourmille certes, mais dès lors que la corporation médiatique est mise en cause, celle-ci fait bloc. Reconnaître une erreur de jugement serait admettre que le système est faillible. Ce secret consensus n'est pas idéologique, mais corporatiste : le monde des média n'aime pas la dissidence.

Silence médiatique, boycott complice: le black out ne veut pas dire son nom. Le livre est érudit, très documenté, très argumenté, posant des questions à notre démocratie. L'auteur est un intellectuel reconnu par ses pairs, directeur de recherche au CNRS, auteur de plus de trente livres savants et d'une multitude d'essais ou d'articles. Pourquoi donc ce silence autour du dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff ? “La nouvelle propagande anti juive” ! Vous n'y pensez pas ! Après ce qu'Israël a fait à la “flottille de la paix” !

Voilà bien un sujet exemplaire, cette flottille ! La mécanique propagandiste a fonctionné à plein régime et atteint son but. Des innocents humanitaires, les bras chargés de jouets et de bonbons, sauvagement agressés par la soldatesque sioniste ont prouvé au monde la nocivité d'Israël. Cette étonnante fable a eu le succès que l'on sait. Au même moment, près de trois cents Pakistanais musulmans étaient assassinés à Lahore par d'autres musulmans fanatiques sans que cette information n'émeuve aucune rédaction. Comment cette dissymétrie du regard est elle possible ? Quelle mécanique psychologique, idéologique, politique peut-elle produire de tels résultats ?

La gauche radicale phagocytée par l'islamisme

Tout le mérite du travail de Pierre André Taguieff est d'analyser dans les détails les rouages de cette machinerie. Depuis la guerre des six jours (1967) le statu symbolique d'Israël s'est radicalement modifié : passé de la compassion à l'admiration puis de l'admiration à la réprobation, l'Etat des victimes de la Shoah est progressivement devenu l'Etat des bourreaux de palestiniens. Un extraordinaire renversement permet aujourd'hui d'afficher sans vergogne cette mise en équivalence : étoile juive = croix gammée, sionisme = nazisme ! Un nouveau mythe s'est progressivement installé dans les imaginaires : la nakba (la catastrophe) palestinienne était la nouvelle shoah commise par les juifs contre les arabes. Toute honte bue, de nombreux intellectuels progressistes ont accrédité cette thèse. Après l'Algérie et le Vietnam, la Palestine devenait la dernière des “justes causes”.

Cependant, comment ce qui fonctionnait dans la suite logique des années 70, en un temps où le léninisme était dominant peut-il aujourd'hui rapprocher les islamistes de l'extrême gauche ? Quand le manichéisme idéologique était encore à l'œuvre, on n'aurait jamais pu voir les groupes trotskystes faire cause commune avec des barbus criant “Allah Akbar !” dans une manifestation. Leon Davidovich doit se retourner dans sa tombe à voir le spectacle que donnent ses héritiers et c'est bien le paradoxe inquiétant du moment présent : via la cause palestinienne, c'est tout le champ politique de la radicalité de gauche qui se trouve phagocyté par l'islamisme. Or l'aliment majeur de l'islamisme est bien la haine radicale des juifs. Tout le talent de Pierre André Taguieff est de mettre en lumière la chaîne des emboitements de cette mécanique. Le récent épisode de la “flottille de la paix” a révélé la force de l'antisionisme radical auréolé des vertus du progressisme. Cette religion des temps modernes n'aurait pu prendre corps sans un dispositif propagandiste dont Taguieff démonte la mécanique.

Retour sur l'affaire Al Dourah

C'est bien le crime inexpiable de ce livre : Taguieff met en évidence la part de complicité active ou passive des médias dans ce dispositif de propagande. Un seul exemple, le plus flagrant et le plus grave dans ses effets: ce reportage contesté de France 2 signé Charles Enderlin sur la mort d'un enfant palestinien à Gaza le 30 septembre 2000 à Gaza. À l'évidence ces images font problème et ne donnent pas à voir ce que leur commentaire dit qu'elles montrent. Une polémique, devenue conflit judiciaire, a opposé Philippe Karsenty, l'auteur d'une contre enquête, à Charles Enderlin et à la direction de France 2. Philippe Karsenty, avec un acharnement peu commun, a apporté les éléments mettant en doute la vérité de ce reportage. Des personnes aussi peu suspectes de complaisance abusive à l'égard d'Israël, Elie Barnavi et Jean Daniel ont exprimé le souhait de voir une commission d'enquête indépendante statuer sur la qualité de ce reportage. Sans entrer dans le détail judiciaire de cette affaire qui par deux fois a accrédité la bonne foi de Philippe Karsenty et le bien fondé des doutes pesant sur les fameuses images, le monde des médias a manifesté une solidarité empressée avec Charles Enderlin. Sans prendre le soin d'examiner les faits et la contre-enquête, une pétition publiée par le Nouvel Observateur affirmait de manière péremptoire la vérité d'Enderlin face à la cabale conspirationniste menée par Karsenty. L'analyse minutieuse que fait Taguieff de toute cette affaire est-elle la raison du boycott médiatique dont son livre est l'objet ? Taguieff interpelle le refus d'examiner d'autres éléments, d'autres preuves à charge contre ce qui pourrait être une manipulation. Ce refus obéit d'abord à une logique idéologique : Israël ne peut qu'être le coupable et le palestinien ne peut qu'être la victime. Pour tous ces pétitionnaires, la vérité idéologique reste toujours supérieure à la vérité des faits car à Paris il est toujours plus agréable d'avoir tort avec Sartre que d'avoir raison avec Aron [*].

Contre la myopie délibérée, Taguieff passe au crible les enjeux actuels et en ce sens navigue à contre-courant des tendances intellectuelles ou diplomatiques dominantes qui font du “dialogue des civilisations” leur choix stratégique comme Chamberlain et Daladier pensaient pouvoir trouver un modus vivendi avec le nazisme. Taguieff voit dans la nouvelle propagande antijuive le front avancé de l'offensive totalitaire de l'islam radical contre les démocraties et la culture occidentale. L'antisionisme radical repeint aux couleurs du progressisme séduit, par sa propagande, des franges d'opinion de plus en plus vaste qui considèrent, avec bonne conscience, que l'empêcheur de tourner en rond se nomme Israël. Taguieff nous aide à regarder la menace en face même si nombreux sont ceux qui aujourd'hui préfèrent “être verts que morts”.

 

Jacques Tarnéro


© Causeur

 

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Note de Menahem Macina  

[*] Sauf erreur, on ne connaît pas l'origine exacte de cette boutade, universellement citée, ad nauseam. Selon des auteurs qualifiés : 100 hommes qui ont fait la France du XXe siècle: politique-économie-Culture, par Benoît Berthou, Sophie Chautard, Gilbert Guislain (cités d'après la version Google Books en ligne, p. 123), elle est de Aron lui-même : « Dès les années 50 [Aron] s'était appliqué à une critique des dogmes de l'intelligentsia de gauche, lorsqu'il était plus commode, selon lui, "d'avoir tort avec Sartre que raison avec Raymond Aron". »