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Menahem Macina

La «néophonie» des modernes « Inc(r)oyables », par Menahem Macina
04/05/2012

 

Une première version du présent article, en date du 27 janvier 2011, s'en prenait au seul mot « magnat », dont j'estimais la prononciation défectueuse. A tort. Un correspondant, professeur de lettres, m'a aimablement signalé  mon erreur (1). Fallait-il en rester là et supprimer l'article en catimini ? J'ai préféré le remanier, pour éviter que mon erreur ne se propage à l'occasion de la consultation de la version cache qu'en conserve la mémoire d'éléphant de Google

 

 

Au lendemain de la Révolution française, très exactement, à l'époque du Directoire, du 26 octobre 1795 (4 brumaire an IV) au 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII), résume Wikipédia,

« une fureur de divertissement s'est emparée de la société du Directoire. Depuis que la Terreur est terminée, la jouissance est à l'ordre du jour. […] Les cavaliers de ces dames sont nommés les Incroyables, ou plutôt les Incoyables, car ils jugent élégant de supprimer les r (le r de Révolution, de Roi, ou ceux qu'on entend dans Terreur) et même toutes les consonnes, devenant ainsi presque inintelligibles. Ils arborent des accoutrements excentriques : habit vert à grands godets, taille pincée, large culotte, énorme cravate sous laquelle le menton disparaît. Ils ont le nez chaussé de grosses lunettes et sont coiffés en « oreilles de chien », leurs cheveux tombant sur les oreilles… »

incroyables.jpg 

Un couple d'"Incoyables"


Où voulez-vous en venir, me demandera-t-on sans doute ?

A ceci.

Sans tomber dans les excès vestimentaires ridicules de ces « Incoyables », certains intellectuels et/ou technocrates, et la quasi-totalité des journalistes, ont tout de même en commun avec eux d'être atteints du haut-mal de la « néophonie ». Force m'a été de forger ce néologisme pour désigner le prurit contemporain - très "tendance" - qui consiste à estropier les mots, ou, comme dans les cas que j'épingle ici (2), à les prononcer de manière inc(r)oyable.


Premier travers à mettre au pilori: le son e (prononcer eu), qui prend des allures d'invasion; quelques exemples: 

en directeu (direct) ; matcheu (match) ; Parqueu (Parc) des Princes, l'ouesteu (ouest) de la France, avecqueu (avec) Maxeu (Max) Dupont et Markeu (Marc) Durand ; l'Europeu (Europe) ; l'action internationaleu  (internationale) ; reconnaissanceu (reconnaissance) ; lorseque (lorsque) ; (et justement, en ce 8 mai, jour de commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les présentateurs de journaux télévisés y vont de leurs dithyrambes à propos des deux présidents - Sarkozy et Hollande - « réunis sous l'Arqeu de Triomphe »); etc., etc.

 

Autres spécimens courants : miyon (million) ; miyeu (milieu) ; gession (gestion) ; guetapince (guet-apens  - prononcer guetapan) ; pole (pôle, comme dans Paule et non comme dans Paul - idem pour dôme, côte, Rhône, etc.) ; secrétériat (secrétariat) ; sution (suggestion, prononcer sugjestion) ; panégérique (panégyrique) ; pancréa (pancréas), etc.

Sans oublier les fautes patentes que personne n'ose relever parce que tout le monde les fait à tout bout de champ, dont, entre autres : « Cen euros » (cent euros, prononcer centeuro), « deux cen euros » (deux cents euros, prononcer cenzeuro), etc. ;  mégalopole (mégapole) ; et le scandaleux paralympique (para-olympique), hélas passé dans le langage courant (3).   

Que faire, je vous le demande, ami(e)s internautes, face à ce saccage ? Se taire, au prétexte que c'est le combat du pot de terre contre le pot de fer ? Ou passer à l'offensive avec les armes de la culture, ne serait-ce que pour sauver l'honneur de la langue française ? J'incline à choisir la deuxième solution.

Et vous ?


© Menahem Macina


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(1) Voici le texte de sa mise au point salutaire : « J'apprécie votre souci de la langue, mais sur "magnat", vous faites erreur. La prononciation la plus correcte est bien celle qui consiste à faire entendre le g (seuls des dictionnaires très récents acceptent la prononciation "mania"). Le mot, qui vient du latin, ne s'est cependant imposé en France qu'au 18e s., d'abord pour désigner des membres de la haute noblesse polonaise. Du fait de cette importation tardive, il n'a pas subi l'évolution phonétique habituelle que nous trouvons par exemple dans les mots "ignorance" ou "signe". C'est loin d'être une exception : c'est toujours le cas de mots savants créés tardivement et dont le groupe "gn" n'a pas eu le temps de se transformer en "n mouillé" (processus de palatalisation). Il n'y a donc aucune influence de magma, mais l'on constate que la prononciation de "prognathe" ou "pugnace" suit exactement la même règle : il faut dire PUG-NACE et non "puniace". Quant à Auvergnat, la question ne se posait pas, car le g n'a rien d'étymologique. »

(2) J'emprunte ces spécimens à la remarquable anthologie réalisée par Jacques Rozenblum, dans sa brochure « Vu à la radio, Recueil de couacs ordinaires ».

(3) Paraolympique, au modèle de partatique (ou, à la rigueur, parolympique) eût été une solution acceptable. Le cas de paraétique est séminal, en effet, nul n'a jamais eu l'idée de lui substituer parétatique; il en va de même pour paronomase, qu'il n'est pas question de corriger en paranomase, et de paroxysme, que la forme paraxysme estropierait par trop…