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Menahem Macina

Y a-t-il quelqu'un pour sauver la langue française ? Par Menahem Macina
08/05/2012


 

Article paru dans Libération, Paris, 8 avril 1998, p. 6.

 

Ces jours derniers, on a pu voir le spectacle héroïque d'hommes, aussi graves que savants, barrant de leur corps le seuil de l'auguste Académie française, pour en refuser l'accès au mot «ministre», travesti en femme. À en juger par l'échauffement des esprits, il semblait que la langue – que dis-je? – la patrie fût en danger.

Pour ma part, peu désireux de revoir l'attristante farce – décrite par Boileau, dans son Lutrin – de chanoines érudits se bombardant mutuellement à coups de gros in-folio poussiéreux, ou d'assister au déclenchement d'une nouvelle «bataille d'Hernani», je me propose, de manière plus pacifique, d'attirer ici l'attention des amoureux du beau parler françois sur un désastre éco-linguistique qui, pour être moins spectaculaire, n'en est pas moins polluant pour notre langue. Je veux parler du saccage quotidien dont elle est victime par le truchement des médias, et dont seule une coalition de persifleurs impénitents peut endiguer les dégâts, à défaut d'en venir à bout.

Mais attention! si, pour les beaux yeux de «Francophonie», il prend à quelque moderne Don Quichotte de la langue, indifférent au ridicule de la haridelle culturelle qu'il va chevaucher, l'envie de s'engager dans cette dérisoire chevalerie, qu'il sache qu'en sollicitant son adoubement, il n'aura, en fait de lance, dans son combat titanesque contre les modernes moulins à parole des médias audiovisuels, qu'un dérisoire stylo. Qu'il se souvienne qu'il lui faudra, sono coupée, prêcher dans le désert d'une foule de téléspectateurs résignés ou indifférents, auxquels des présentateurs, richement stipendiés pour polluer notre écosystème langagier, désapprennent sournoisement les règles et les usages qui ont modelé leurs facultés d'analyse et d'expression, depuis l'enfance.

Mais si, malgré ces mises en garde, le haut mal de la «franco-folie», dont notre «écololinguiste» est atteint, lui fait perdre tout bon sens et qu'il ne renonce pas à cette confrontation inégale, c'est bien volontiers que notre confrérie lui fournira en viatique les premières munitions de résistance culturelle, et tiendra à sa disposition le trésor de guerre qu'elle a constitué au fil des années, en grappillant dans les livraisons d'informations «francicides», acheminées chaque jour par les autoroutes de l'information. Ainsi équipé, notre preux chevalier de Francophonie pourra, avec notre bénédiction, estoquer à loisir les impérities linguistiques du genre de celles qui suivent.

• Porter crédit à, au lieu de «faire crédit à»

• dénoter, au lieu de «détonner»

• abuser un enfant (au sens sexuel), au lieu de «abuser d'un»

• passer outre quelque chose, au lieu de «passer outre à»

 des faits culpeux, au lieu de «incriminés»

• mettre à jour, au lieu de «mettre au jour»

• réfuter toute responsabilité, au lieu de «rejeter»

• compter sur, au lieu de «avec» (dans des expressions telles que : «C'était sans compter sur l'entêtement de S. Hussein)

• réclamer une amende, au lieu d'«imposer»

• préjuger de ses forces, au lieu de «présumer»

• être logé à la même auberge, au lieu de «à la même enseigne»

• enjoindre quelqu'un, au lieu de «enjoindre à»

• une violation à l'accord, une volonté à faire, les survivants au massacre, au lieu de «du» ou «de»

• ennuyants, au lieu de «gênants»

• se porter en cassation, au lieu de «se pourvoir»

• être dévolu, au lieu de «dévoué»

• une astéroïde, une astérisque, etc., au lieu de «un»

• faire un tollé, au lieu de «déclencher»

• avoir qualité à, au lieu de «pour»

• deux milles (z) affaires, au lieu de «mille» (invariable)

• le sacrifice en vaut la chandelle, au lieu de «jeu», «la peine»

• il va-t-être, au lieu de «va être»…

 

J'ajouterai, pour faire bonne mesure, quelques gaz hilarants tels que : 

Pinochet a salué l'armée dont il était à la tête.

Ou encore : 

«Le journal Al Wattam publie des bilans plus lourds que les autorités algériennes», etc., etc. 

 

On en conviendra : tout peut arriver dans une France où, devant les caméras de télévision, le PDG d'une entreprise nationale peut, sans sombrer dans le ridicule, se plaindre d'avoir été victime d'un «guet-appince»; un présentateur-vedette parler des «munis, face aux démunis»; et un grand animateur d'émissions politiques vanter la garde prétorienne de Saddam Hussein, comme «le nec LE plus ultra» de ses troupes d'élite!

Comme dit mon jeune voisin, dont le français n'est pas la langue maternelle, mais qui rafle les meilleures notes de grammaire et de rédaction :

 «Tout le monde n'est pas obligé de parler comme un prof, mais que des journalistes puissent, en toute impunité, démolir systématiquement ce que les enseignants ont eu tant de peine à construire, il devrait y avoir des lois contre ça!»

La vérité sort de la bouche des enfants… même étrangers!

 

M. R. Macina

 

Texte mis en ligne sur le site debriefing.org le 8 mai 2012