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Shoah

Benoît XVI, La voix de Pie XII «s'est élevée en faveur des victimes». Texte. Commentaire critique de M. Macina
05/06/2012


Reprise, après mise à jour et correction, de cet article mis en ligne pour la première fois le 10 octobre 2008, par mes soins, sur le site upjf.org.

Nota: Depuis, j'ai publié un ouvrage sur ce type d'abus apologétique. Voir L'apologie qui nuit à l'Eglise. Révisions hagiographiques de l'attitude de Pie XII envers les Juifs, Le Cerf, Paris 2012. (Achat en ligne sur Amazon).

5 juin 2012

 

Après les remous causés dans les hautes sphères du Vatican par les remarques – courageuses, selon les uns, inconsidérées et discourtoises, selon les autres –, à propos de l'extrême modération des réactions de Pie XII face à la Shoah, il fallait s'attendre à une réaction énergique. Après celle du Secrétaire d'Etat Bertone, voici celle de Benoît XVI lui-même. Elle est très apologétique. Elle cite, pêle-mêle, des témoignages considérés comme indiscutables et censés présenter la véritable image d'un pape saint et beaucoup plus courageux que ne le pensent ses détracteurs, voire un sauveur de nombreux Juifs, bref et somme toute, comme dit par d'autres éminences vaticanes, digne du titre de « Juste des nations ». Vous avez dit : Indiscutable ?! (Menahem Macina).

 

10/10/08

Texte intégral de l'homélie

I. Extrait de l'homélie de Benoît XVI


ROME, Jeudi 9 octobre 2008 (
ZENIT.org) - La voix du pape Pie XII « s'est élevée en faveur des victimes » : cet hommage de Mme Golda Meir à la mort de Pie XII, il y a 50 ans, a été cité par Benoît XVI, dans son homélie pour la messe anniversaire célébrée ce matin en la basilique Saint-Pierre, avec les cardinaux et des membres du synode.

Pour ce qui est des paroles et de l'œuvre de Pie XII en faveur des juifs persécutés par la barbarie nazie, Benoît XVI a cité le fameux message à Radio Vatican pour Noël, en 1942 :

« Avec une voix brisée par l'émotion [1], il déplora la situation des "centaines de milliers de personnes qui, sans aucune culpabilité de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement" (AAS, XXXV, 1943, p.23), se référant très clairement à la déportation et à l'extermination perpétrée contre les juifs » [2].

Rappelons que, dans ce message, Pie XII démontait alors le projet de Hitler pour la nouvelle Europe, point par point, d'où sa longueur, parfois peu comprise, sauf par le principal intéressé.

Mais Benoît XVI a aussi évoqué l'action cachée, surtout, au lendemain de la protestation catastrophique des évêques de Hollande, du 26 juillet 1942, qui provoqua des dizaines de milliers de déportations supplémentaires, au lieu de sauver des vies [3].

« Souvent, a souligné Benoît XVI, c'est dans le secret et le silence qu'il a agi parce que, justement, à la lumière des situations concrètes de la complexité de ce moment historique, il avait eu l'intuition que c'est seulement de cette manière que l'on pouvait éviter le pire et sauver le plus grand nombre possible de juifs » [4].

Et de rappeler les hommages de la communauté juive :

« Pour ses interventions, de nombreuses et unanimes attestations de reconnaissance lui furent adressées à la fin de la guerre, ainsi qu'au moment de sa mort, par les plus importantes autorités du monde juif, comme par exemple, par le Ministre des Affaires Extérieures d'Israël, Golda Meïr, qui écrivit [à son sujet] [5]:

"Quand le martyre le plus épouvantable a frappé notre peuple, durant les dix années de terreur du nazisme, la voix du Souverain Pontife s'est élevée en faveur des victimes…"

concluant avec émotion :

"Nous pleurons la perte d'un grand serviteur de la paix". »

Benoît XVI a salué son

« long service de l'Église, commencé sous Léon XIII et poursuivi sous Pie X, Benoît XV et Pie XI »,

le pape évoque aussi son ministère pontifical

« qui s'est déroulé durant les douloureuses années du second conflit mondial et la période suivante, non moins complexe, de la reconstruction et des difficiles rapports internationaux, passés à l'histoire sous la significative appellation de ‘guerre froide'. »

A propos de sa nonciature en Allemagne, le pape disait son opposition précoce au national-socialisme, « monstrueux »:

« En Allemagne, où il exerça les fonctions de Nonce Apostolique, d'abord à Munich, puis à Berlin jusqu'en 1929, il laissa derrière lui un souvenir empli de gratitude, surtout pour avoir collaboré avec Benoît XV à la tentative de mettre fin à l'inutile massacre de la Grande Guerre, et pour avoir décelé, dès son avènement, le danger constitué par la monstrueuse idéologie nationale-socialiste, avec ses pernicieuses racines antisémites et anti-catholiques ».

Benoît XVI a rappelé que Pacelli a été

« créé cardinal en décembre 1929 », puis nommé Secrétaire d'État de Pie XI, pendant neuf ans, et à une époque caractérisée par les totalitarismes : le fascisme, le nazisme et le communisme soviétique, condamnés respectivement par les encycliques « Non abbiamo bisogno », « Mit Brennender Sorge » et « Divini Redemptoris ».

On sait maintenant que le futur Pie XII, germanophone et lucide anti-nazi de la première heure, a été l'un des principaux rédacteurs de « Mit Brennender Sorge » (1937).

Benoît XVI a aussi rappelé comment Pie XII a essayé d'arrêter la guerre : il avait commencé son ministère de Successeur de Pierre le 2 mars 1939,

« alors que s'accumulaient sur l'Europe et sur le reste du monde les nuages menaçants d'un nouveau conflit mondial qu'il tenta d'éviter par tous les moyens : ‘Le péril est imminent, mais il est encore temps. Rien n'est perdu avec la paix. Tout peut l'être avec la guerre', s'était-il écrié dans son radio-message du 24 août 1939 (AAS, XXXI, 1939, p. 334) ».

Et pendant la guerre, il déploya une

« intense oeuvre de charité qu'il accomplissait en faveur des persécutés, sans tenir compte d'aucune distinction de religion, d'ethnie, de nationalité, d'appartenance politique ».

Des historiens - le pape cite le journaliste italien, Andrea Tornielli -, ont mis en lumière par exemple son aide - en or - à la communauté juive de Rome menacée [6], mais aussi comment sa secrétaire - Sr Pascalina Lenhert, une religieuse bavaroise, ce qui peut-être facilitait les déplacements - accompagnait la camionnette apportant de la farine aux couvents qui cachaient des familles juives, comme au couvent des Dames de Sion, au Janicule. Les sœurs en ont témoigné lorsque leurs supérieures ont reçu à titre posthume la médaille des Justes parmi les Nations (cf. Zenit, 4 février 1999).

On conseilla cependant au pape de quitter le Vatican, Rome étant occupée, et « sa réponse fut toujours la même, identique et décisive : ‘Je ne laisserai pas Rome et mon poste, même si je devais en mourir' (cf. Summarium, p. 186). Ses familiers et autres témoins firent, en outre, part de ses privations de nourriture, de chauffage, de vêtements, de commodités, qu'il s'imposait volontairement pour partager la condition de la population durement éprouvée par les bombardements et par les conséquences de la guerre (cf. A. Tornielli, Pie XII, Un uomo sul trono di Pietro) », a rappelé Benoît XVI.

« Malheureusement, a relevé Benoît XVI, le débat historique, qui n'a pas toujours été serein, sur la figure du Serviteur de Dieu Pie XII, a oublié de mettre en lumière tous les aspects de son polyédrique [7] pontificat ».

 

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Remarques et commentaires de Menahem Macina


[1] Il suffit d'écouter l'extrait de ce discours de Pie XII, tel qu'il figure sur le site de l'INA, pour lever le doute (si doute il y avait) : la voix de Pie XII est la même en ce passage que dans le reste du discours (et d'ailleurs, dans tous ses discours) : perchée, nerveuse, et monocorde. Les quelques phrases que j'ai pu entendre de cet enregistrement ne trahissent aucun émotion particulière.

[2] Cette affirmation, reprise inlassablement par des centaines d'auteurs, même sérieux, repose sur une idée reçue et insuffisamment critique. En effet, outre que le mot 'juifs' n'y figure pas, et à supposer que ce soit d'eux seuls qu'il est question dans ce document, je ne crois pas que ce soit faire preuve de mauvais esprit que de trouver bien maigre cette trentaine de mots de compassion dans un discours de quarante-cinq minutes ! D'autant que, durant toute la guerre, le pape ne fit pas la moindre mention publique explicite de l'atroce sort des juifs.

Plus troublant encore. Il semble que la pudique allusion du discours pontifical précité avait une "double portée", en ce qu'elle visait autant les catholiques polonais, eux aussi terriblement persécutés par les nazis, que les juifs.

Rappelons que les Polonais, sur le martyre desquels la papauté garda le même silence, se reconnurent aussi dans ce passage. À preuve, un message du président polonais Raczkiewicz qui, avec d'autres personnalités politiques et religieuses en exil, ne cessait alors de harceler le Saint-Siège pour qu'il dénonce publiquement les exactions commises par l'Allemagne nazie à l'encontre de la (catholique) Pologne. Dans un texte daté du 10 février 1943, Raczkiecwicz reconnaît, au nom du gouvernement polonais un exil, que, dans son message de Noël, le pape

« a condamné implicitement les cruautés allemandes ; il [le gouvernement polonais un exil] est reconnaissant pour ce qui a été fait, mais il est profondément persuadé qu'une condamnation explicite de ceux qui sèment la mort [...] rappellerait à la raison les masses allemandes en provoquant une réflexion salutaire et contribuerait à mettre un frein aux crimes commis. »

(Texte cité par Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, Nouvelles Éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 113).

Du coup, les termes généraux de "nationalité" et de "races", presque universellement considérés jusqu'ici comme "désignant clairement les Juifs", apparaissent dans une tout autre lumière. On peut légitimement se sentir mal à l'aise en pensant que l'absence de mention explicite des Juifs, tant reprochée à ce passage du message pontifical, a peut-être son origine dans sa "double destination".  Ce qui serait regrettable, dans ce cas, ce n'est pas que le pape ait ainsi fait allusion aux juifs ET aux Polonais, mais qu'il ait laissé s'installer et perdurer l'équivoque.

A ce propos, je voudrais signaler un livre, fort documenté, du professeur Giovanni Miccoli, titulaire d'une chaire d'Histoire de l'Eglise à la Faculté de lettres de l'Université de Trieste. Il a été traduit en français en 2005, sous le titre : Les Dilemmes et les silences de Pie XII, Editions Complexe, 2005.

Voir, sur notre site, la brève mais utile présentation de cet ouvrage, intitulée "G. Miccoli, «Les dilemmes et les silences de Pie XII», Recension par J.-N. Grandhomme".

Voir aussi, toujours sur notre site, l'article de Miccoli, "Pie XII, Hitler et les Juifs".

[3] Je ne puis que rappeler ici la légende dorée, érigée en fait historique par le journaliste italien Andrea Tornielli, correspondant au Vatican de Il Giornale di Milano, dans son livre, Pio XII. Papa degli ebrei (Pius XII, le pape des juifs), édité par Piemme, majoritairement consacré à laver l'honneur du pape défunt. Au cours d'un entretien de Radio Vatican avec l'auteur, celui-ci affirmait :

« En 1942, le pape était sur le point de publier un document très dur contre les Nazis, contre Hitler, contre la persécution des Juifs, mais il a été profondément affecté par ce qui s'est produit en Hollande. Dans ce pays, suite à la protestation des évêques, les persécutions contre les juifs ont empiré. La preuve de l'existence de ce document repose sur beaucoup de témoins, tels la soeur Pasqualina Lehnert, la soeur Konrada Grabmeier, le Père Robert Leiber, et également le cardinal français Eugène Tisserant. Ces témoins ont révélé que le pape avait écrit ce document et qu'il avait décidé de le brûler lui-même dans la cuisine, restant jusqu'à ce qu'il ait été complètement détruit. Sa détresse à propos du cas hollandais était si profonde qu'il avait préféré le brûler [le document] plutôt que de causer davantage de dommage aux Juifs. »

Dur à croire quand on connaît le soin méticuleux que met le Vatican à conserver tout document susceptible de servir, un jour, à la défense et à l'illustration des actes de l'Eglise et de ses souverains pontifes. Il est difficile de ne pas sourire à l'évocation du spectacle de ce pape qui, faute sans doute de disposer d'un broyeur de documents, ou d'allumettes, fut contraint d'effectuer cet autodafé dans la cuisine (et la cuisinière) de sa gouvernante, sœur Pasqualina ! Qui peut faire de l'histoire avec cela ?

[4] Dieu merci, Benoît XVI s'abstient pudiquement d'évoquer les chiffres astronomiques inlassablement cités, ces dix dernières années, jusque dans des ouvrages sérieux, qui reprennent sans recul crédible les statistiques fantaisistes de l'historien des religions défunt, Pinchas Lapide, hélas reprises dans un document officiel de l'Eglise catholique : « Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah », IV : 

"Pendant et après la guerre, les communautés juives et les représentants juifs exprimèrent leurs remerciements pour tout ce qui avait été fait pour eux, y compris ce que le Pape Pie XII fit personnellement ou à travers ses représentants pour sauver des centaines de milliers de vies juives".

P. Lapide écrivait en effet, dans son ouvrage, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967, p. 270:

"...sous le pontificat de Pie XII, l'Église catholique fut l'instrument par lequel furent sauvés au moins 700.000, voire 860.000 Juifs, d'une mort certaine par les mains des nazis."

Il vaut la peine de citer le texte de la note par laquelle l'auteur justifie ses 'statistiques' optimistes :

"Le nombre total de Juifs survivant à Hitler dans la partie de l'Europe occupée - Russie non comprise - grâce en partie à l'aide chrétienne s'élève à 945.000 environ. À ceux-là on doit ajouter les quelque 85.000 que les Chrétiens aidèrent à s'échapper en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Andorre, et en Amérique latine. De ce résultat, qui dépasse un million de survivants, j'ai déduit toutes les revendications de l'Église protestante (surtout en France, en Italie, en Hongrie, en Finlande, au Danemark et en Norvège); des Églises orientales (en Roumanie, Bulgarie et Grèce). Il faut encore retrancher tous ceux qui doivent leur vie sauve à des communistes, des agnostiques ou autres Gentils non chrétiens. Le nombre total de vies juives sauvées par l'intermédiaire de l'Église catholique atteint ainsi au moins 700.000 âmes, mais se trouve vraisemblablement plus proche de 860.000."

J'ai mis en italiques les mots et les phrases générateurs d'étonnement, voire d'exaspération. A ce compte - sur la base même de cette curieuse arithmétique du sauvetage, où 'survivant' = 'sauvé' -, pourquoi ne pas créditer Churchill, Roosevelt, Staline et leurs armées, du 'sauvetage' des millions de juifs 'survivant à Hitler' que l'on pouvait dénombrer dans les régions susnommées, au moment de la victoire des troupes alliées ?

Au risque d'allonger ces commentaires de manière inconsidérée, je ne puis me retenir de citer la réaction courroucée de la note 43 de mon article intitulé "Ce document sur la Shoah qui ignore ce qui nous peine".

« Curieusement, quelques années avant la parution de son ouvrage cité, le même Lapide était à la fois plus modeste dans son évaluation et moins exclusif dans son attribution de la paternité des sauvetages. Interviewé par Le Monde, du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet : "Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l'Église catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d'une mort certaine." (cité par A. Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44). S'il faut en croire le député Maurice Edelman, qui rapporte ses propos, le pape lui-même était beaucoup plus modeste sur le nombre des sauvetages qu'il attribuait à son intervention personnelle, en confiant à son interlocuteur que "pendant la guerre, il avait secrètement donné au clergé catholique l'ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention - précisait Edelman -, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés." (Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par le même Curvers, op. cit., p. 85). Admirons, au passage, 'l'élasticité' des chiffres : les "150.000 à 400.000" du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus, on ne sait comment, "860.000" chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, chutent soudain à quelques "dizaines de milliers" chez le Edelman de la Gazette de Liège de janvier 1964, pour remonter en flèche, jusqu'aux 850.000 du Pie XII du P. Blet de 1997 (voir ci-après). Cette dernière 'statistique' fantaisiste et la floraison de louanges et de justifications de Pie XII, dans laquelle elle est comme enchâssée, sont devenues la 'Vulgate' de toute relecture apologétique des Actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Et de fait, outre l'évocation explicite qui en est faite, dans le récent document du Vatican, sous la forme d'une attribution à ce pape du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives", on la retrouve dans le livre de vulgarisation que vient de publier l'unique survivant des quatre compilateurs des douze volumes d'archives vaticanes ayant trait à l'attitude du Saint -Siège durant la guerre: P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1998, pp. 322-323. Voici en quels termes ce religieux contribue, plus encore que les auteurs qui l'ont précédé, à accréditer et à faire connaître urbi et orbi la 'statistique' maximalisante de Lapide, non sans en laisser habilement l'entière responsabilité à "l'historien israélien" : "Tandis que le pape donnait en public l'apparence du silence, sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d'intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours dont l'efficacité fut reconnue, à l'époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n'a pas craint d'évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées." Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c'est le caractère navrant de cette algèbre de l'apologie rétrospective, qui s'efforce, par tous les moyens, d'étendre le manteau de Noé sur un silence papal face à l'horreur de la Shoah, considéré depuis comme indécent par des millions de personnes et des dizaines d'historiens. Et s'il n'est pas question de juger, et encore moins de condamner, à près de soixante années de distance, les motifs profonds - dont d'ailleurs nous ignorons tout - du choix de se taire qu'a cru devoir faire Pie XII, en son âme et conscience, il n'est pas davantage question de passer sous silence l'incroyable 'révision' de l'Histoire, que constitue l'attribution à Pie XII du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives" - qui, en définitive, n'ont dû leur survie qu'à la cessation des hostilités -, pour en créditer Pie XII, au motif que, dans le courant de l'année 1944, "sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques" des pays en conflit, "afin de susciter une action de secours" (cf. Blet, cité plus haut). Un tel procédé, on en conviendra, relève davantage de la légende dorée ou des Fioretti que de l'histoire. À ce titre, il n'aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de pardon et de conversion (teshuvah), et destiné à être lu par les chrétiens du monde entier. »

[5] Ce communiqué élogieux de Mme Golda Meïr ne doit pas étonner. Le Document romain, qui en invoque une phrase-clé, avec une satisfaction visible, reprise par le pape Benoît XVI, n'aurait pas dû forcer le trait, en faisant mine d'ignorer qu'il s'agissait d'un éloge de circonstance émis par un petit Etat fraîchement né, confronté à l'hostilité du monde arabe et en mal de reconnaissance internationale. En rappelant cette phrase du radio-message papal de Noël 1942, Madame G. Meïr utilisait, à des fins diplomatiques, la seule référence officielle alors connue en la matière, et qui n'avait pas encore fait l'objet du discernement critique des historiens. On tiendra compte également du fait que, sauf erreur, Pinchas Lapide travaillait alors au Ministère des Affaires étrangères d'Israël. Si cette précision est corroborée par les historiens, elle est de nature à émousser considérablement la force apologétique qu'on lui confère sans doute indûment.

[6] A propos de cette proposition (qu'il faut saluer, au demeurant), il eût été honnête de préciser que, si elle a bien été faite par le pape au grand rabbin de Rome pour l'aider à réunir les 50 kilos d'or de l'amende exorbitante que la communauté juive de Rome avait été condamnée à verser aux autorités nazies, cette aide papale (15 kg d'or) ne fut pas nécessaire, les Juifs ayant pu réunir eux-mêmes la somme.

[7] Adjectif curieux, dont le sens m'échappe, faute de disposer du texte original. Peut-être faut-il l'entendre au sens métaphorique de « à faces multiples », ou « s'exerçant sur de nombreux plans » , « multiforme ».


Menahem Macina

 

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Nouvelle mise en ligne sur debriefing, le 5 juin 2012