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Antisémitisme
Antisémitisme chrétien

E. Bethge, pasteur protestant dans l'Allemagne des années 30, confesse que le clergé était antisémite, Menahem Macina
06/06/2012

 

J'ai découvert récemment le contenu d'une vidéo que j'avais enregistrée en 1996. Il s'agit d'un film documentaire diffusé sur la chaîne de télévision France 3. Outre l'intérêt historique que présente ce document, consacré à la mort du maréchal Hindenbourg et à l'accession de Hitler aux pleins pouvoirs (1), mon attention a été attirée par l'interview d'un pasteur protestant, du nom d'Everhardt Bethge, qui était vicaire dans l'Allemagne des années 1930.

Avec une grande honnêteté et sans auto-flagellation rétrospective, cet ecclésiastique reconnaît volontiers qu'avant d'adhérer au pouvoir nazi, sa famille « votait pour les nationalistes modérés » et qu'elle était pour « un parti nationaliste de droite, partisan du réarmement et qui défendait le principe de l'Allemagne invaincue », avec comme figure de proue le maréchal Hindenbourg.

Mais l'aspect le plus intéressant de cette interview, à mes yeux, c'est la nature des réponses de ce pasteur aux questions portant sur la persécution des juifs. Quelques exemples.

« Nous étions tous antisémites. Les chrétiens étaient anti-judaïques. Mais après des siècles de théologie et des siècles de foi [chrétienne], nous étions d'avis que la religion juive n'avait plus lieu d'être et que nous, chrétiens, qui succédions aux juifs (2), nous n'avions aucune raison d'être contre l'antisémitisme. Nous ne pensions pas à Auschwitz, mais, en 33-34, nous trouvions juste et bon que les juifs soient écartés des positions à responsabilité.

Pourtant, quand j'étais étudiant, je faisais partie d'un groupe qui considérait l'instauration des fameux paragraphes raciaux (3) et leur application à l'Eglise comme une falsification, et je m'y suis opposé parce qu'ils stipulaient que désormais l'appartenance à une Eglise n'était plus déterminée par le baptême, mais par le sang. »

On remarquera que l'ecclésiastique ne manifeste aucune émotion pour le sort dramatique de ses collègues pasteurs d'origine juive, privés de toute subsistance par leur exclusion du corps des fonctionnaires, dont faisaient partie le clergé allemand, en général, et le clergé protestant – de loin le plus nombreux –, en particulier (4). Le motif de son opposition à cette mesure cruelle, que la simple justice réprouve, n'était ni social, ni humanitaire, mais théologique, comme en témoigne l'expression de son scandale face à la primauté de la race sur le baptême pour déterminer l'appartenance à l'Eglise.

Autre signe de mauvais aloi, à la question de l'intervieweuse : « Pourquoi ne vous êtes-vous pas dit : Puisque Hitler a une mauvaise politique, je m'oppose entièrement à lui ? », le pasteur Bethge livre cruellement le fond de sa pensée :

« Non, parce que, politiquement, il voulait faire de l'Allemagne un pays que l'on respecte […] »

Pour ce "serviteur de Dieu", l'orgueil de la nation l'emporte donc sur la justice et la fraternité humaine.

Et l'ecclésiastique de conclure l'entretien par cet aveu spontané – d'autant plus impressionnant qu'il ne constitue pas la réponse à une question qui lui aurait été posée :

« Nous avons cru que cela n'avait rien à voir avec l'Eglise. Du point de vue religieux, il fallait résister. En tout cas, l'Eglise, autant dans sa doctrine que dans son mode de vie, n'a jamais édifié aucune barrière contre l'antisémitisme. Au contraire. »

Ces deux phrases décrédibilisent entièrement l'entreprise de réécriture de l'histoire qui fait florès de nos jours et vise à exonérer l'Eglise d'alors, ainsi que son clergé, de tout antisémitisme.

 

© Menahem Macina

 

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Notes

 

(1) La Mort du maréchal et le sacre du caporal - Les Funérailles du maréchal Hindenburg. Collection "Derniers Voyages". Un film de Marcel Teulade. 1996 - France - 61 minutes – Vidéo. Production / Diffusion : Ina, ORB (Postdam), France 3. Participation : Procirep, CNC.

(2) C'est, à la lettre, la doctrine de la substitution (en anglais, supersessionism).

(3) Il s'agit du « Paragraphe aryen », introduit dans la législation allemande le 7 avril 1933, qui stipulait que les non-aryens n'avaient plus le droit d'être fonctionnaires. Voir : « La législation antisémite dans l'Allemagne d'avant-guerre ». Pour sa part, l'Église évangélique « confessante » avait fait sienne la réplique de saint Pierre et des apôtres aux autorités religieuses qui leur interdisaient de prêcher au nom de Jésus : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » (Ac 5, 29). C'est à ce titre qu'elle refusa, dans un premier temps, d'appliquer les directives raciales de l'État, spécialement le « paragraphe aryen », qui excluait des rangs du clergé les pasteurs protestants d'origine juive. Malheureusement, ce beau courage fit long feu et finalement l'Église confessante cessa de défier ouvertement le pouvoir nazi, même si elle s'installa dans une résistance spirituelle qui ne se démentit jamais. À ce sujet, voir, entre autres ouvrages, W. Gerlach, Als die Zeugen schwiegen. Bekennende Kirche und die Juden, Institut Kirche und Judentum [Quand les témoins se taisaient. L'Église confessante et les juifs], Berlin, 1993.

(4) L'Eglise catholique n'a pas fait mieux à cette époque. Pourtant, elle avait été dûment interpellée par Soeur Thérèse-Bénédicte de la Croix – alias Edith Stein –, juive  convertie au catholicisme, entrée au carmel de Cologne le 14 octobre 1933, et qui mourut gazée à Auschwitz-Birkenau le 9 août 1942. L'année même de sa pro­fession religieuse, Hitler obtenait les pleins pouvoirs. La religieuse adressa, le 12 avril 1933, la lettre suivante, qui resta sans réponse:

« Saint Père!

Comme fille du peuple juif, qui, par la grâce de Dieu, suis depuis onze ans fille de l'Église catholique, j'ose exprimer devant le Père de la chrétienté ce qui accable des millions d'Allemands. Depuis des semaines, nous assistons en Alle­magne à des agissements qui témoignent d'un total mépris de la justice et de l'humanité, sans parler de l'amour du pro­chain. Des années durant, les chefs du national-socialisme ont prêché la haine des juifs. Maintenant qu'ils ont obtenu le pouvoir et armé leurs partisans, parmi lesquels se trou­vent des criminels notoires, ils récoltent le fruit de la haine qui a été semée. Ce n'est que très récemment que le gou­vernement a reconnu que des excès se sont produits. Nous ne pouvons nous faire une juste idée de leur importance, tant l'opinion publique est bâillonnée. Mais à en juger par ce dont j'ai connaissance au travers de mes contacts per­sonnels, il ne s'agit nullement de cas isolés. Sous la pression des voix qui s'expriment à l'étranger, le gouvernement est passé à des méthodes « plus douces ». Il a fait passer le mot d'ordre de ne pas toucher à un cheveu des juifs. Mais, le boycott [des institutions et des magasins juifs], organisé par lui, qui prive tous les gens de la possibilité d'exercer une activité économique qui est leur honneur et celui de la patrie, en a poussé beaucoup au suicide : à mon niveau per­sonnel, au moins cinq cas sont venus à ma connaissance. Je suis convaincue qu'il s'agit d'un phénomène général qui cau­sera beaucoup d'autres victimes. On peut regretter que ces malheureux n'aient pas en eux assez de force morale pour supporter leur destin. Mais la responsabilité retombe en grande partie sur ceux qui les ont poussés à un tel geste. Et elle retombe aussi sur ceux qui se taisent. Tout ce qui s'est produit et se déroule encore quotidiennement est le fait d'un gouvernement qui se déclare « chrétien ». Non seule­ment les juifs mais aussi des milliers de fidèles catholiques d'Allemagne et, je pense, du monde entier, attendent et espèrent, depuis des semaines, que l'Église du Christ fasse entendre sa voix pour mettre un terme à un tel abus du nom du Christ. Cette idolâtrie de la race et du pouvoir étatique, martelée chaque jour aux masses par la radio, n'est-elle pas une hérésie ouverte ? Ce combat en vue d'éliminer le sang juif n'est-il pas un blasphème contre la très sainte humanité de notre Rédempteur, de la bienheureuse Vierge et des Apô­tres ? Tout cela n'est-il pas en contradiction totale avec l'attitude de notre Seigneur et Sauveur qui priait sur la Croix pour ses persécuteurs ? [...] Nous tous qui sommes les enfants fidèles de l'Église et qui observons les événements qui se déroulent en Allemagne sans fermer les yeux, nous craignons le pire pour l'image de l'Église, si jamais son silence durait encore. Nous sommes aussi convaincus que ce silence ne sera pas en mesure d'acheter à long terme la paix face à l'actuel gouvernement allemand. La lutte contre le catholicisme est provisoirement encore menée avec discré­tion et sous des formes moins brutales que celle contre les juifs, mais elle n'est pas moins systématique. Sous peu, aucun catholique ne pourra plus exercer une charge sans avoir souscrit inconditionnellement à la nouvelle orien­tation.

Aux pieds de Votre Sainteté, demandant la bénédiction apostolique,

Dr Edith Stein, Maître de conférences à l'Institut allemand de pédagogie de Münster, Collegium Marianum. »

Ce document figure dans les archives du Vatican, AES (Affaires étrangè­res extraordinaires), Allemagne, Pos. 643, fasc. 158, folios 16-17. J'ai traduit la pre­mière partie de la missive sur la version italienne qu'en donne Emma Fattorini, Pio XI, Hitler e Mussolini. La solitudine di un papa [Pie XI, Hitler et Mussolini. La solitude d'un pape], Einaudi, Turin, 2007, p. 108. J'ai emprunté la suite au site « Le Carmel en France » (http://www.carmel.asso.fr/lettre-d-Edith-Stein-du-12-avril.html).