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Israël (Société - mentalités)
Antisionisme

« Délégitimisation » ou « délégalisation d'Israël » ? Par Shmuel Trigano
01/07/2012

 

Articles repris du site Israël flash, 29 juin 2012 

trigano

[Je reproduis, ci-dessous, deux textes du professeur Shmuel Trigano, dont la réputation n'est plus à faire. Le second est une contribution d'une valeur inestimable, et devrait rester classique, tant pour la clarté de sa rédaction que pour la précision chirurgicale de ses analyses. Je ne saurais trop en recommander la lecture et la méditation. Je me suis permis de mettre en exergue les termes-clé de ces analyses. (Menahem Macina).]


I. LA MORALE D'UNE CHRONIQUE

 

Chronique Radio J, le 29 juin 2012

Je voudrais faire une petite halte dans cette chronique que je tiens déjà depuis pas mal de temps. Je reçois beaucoup de réactions et j'aimerais préciser quelques points.

Le commentaire de l'actualité que je vous propose n'est pas l'expression d'une humeur ou d'un sentiment, mais d'une analyse que j'ai construite depuis 40 ans et que j'ai théorisée dans plusieurs livres et de très nombreux articles.

Au moment où ces textes ont été publiés, dès 1982 avec La République et les Juifs, ils ne pouvaient pas être compris et ils m'ont valu beaucoup d'hostilité et de mise à l'écart, et d'abord dans le judaïsme institutionnel. Les événements depuis 12 ans ont cependant constitué une vérification de mes conclusions.

Mon objectif dans cette chronique a consisté à vous faire prendre conscience de la réalité des faits, dans leur nudité brutale. Tellement d'égarements, de tromperies, d'incompréhension sont à l'œuvre ! Et il est vrai qu'il n'est pas facile de se faire une opinion et de comprendre ce qui se passe. Nous vivons une période de transition vers un ordre du monde qui n'est pas encore instauré. Je crois moi-même n'y être arrivé que récemment et au terme de nombreuses recherches dans différents domaines de la réalité.

Ma démarche est claire. L'existence juive et le judaïsme ne sont pas qu'une grande cause morale, ils constituent aussi une réalité qu'il faut analyser, assumer et gérer. Le peuple juif existe et son existence va du spirituel au politique.

Je ne considère pas que ma vocation est de vous regonfler le moral mais de contribuer à statuer sur la situation des Juifs.

Cette situation n'est pas bonne. Elle pourrait être inquiétante. De grandes parties du monde juif sont absentes devant les défis de la réalité et ne saisissent pas clairement les enjeux.

C'est un constat clinique que je vous propose : un diagnostic.

Contrairement à ce que certains pensent, je ne suis en aucune façon pessimiste ni déprimé. Trouver la force de faire un tel constat témoigne au contraire d'une confiance profonde.

Le nouvel antisémitisme voudrait nous renvoyer au destin du vieux Juif, du Juif errant, du rebut de l'humanité. Et on voit même ressurgir chez certains juifs des comportements ghettoïques que l'on croyait révolus.

Je vous appelle à comprendre – et c'est la conviction qui anime cette chronique – que nous vivons dans une ère où une révolution considérable s'est produite dans le destin juif : une ère où la souveraineté d'un peuple juif indépendant a été restaurée.

Il faut tout simplement être à la hauteur de cette posture morale et politique. Le nouvel antisémitisme se brisera sur le roc de cette nouvelle donne. C'est pourquoi nous pouvons le regarder les yeux dans les yeux.

* Sur Radio J, le 29 juin 2012

 

II. DÉLÉGITIMISATION OU DÉLÉGALISATION D'ISRAËL ?


Intervention à la conférence « Israël face aux défis du droit.
Legal Challenges and Opportunities in Israel Policy and Advocacy », Paris, 20 juin 2012.


Il est d'usage, en philosophie, d'opposer la légitimité à la légalité. La première relève du sens, de l'esprit, la deuxième de la loi et de sa lettre.

Il y a une belle illustration de cette opposition dans le cas de la France libre durant la Deuxième Guerre mondiale.

A Londres, le général de Gaulle revendique une autorité supérieure à celle du maréchal Pétain qui avait été légalement porté au pouvoir et même investi des pleins pouvoirs par le Parlement.

Si Pétain était l'autorité légale, De Gaulle se recommandait d'une autorité légitime. Pétain incarnait la France légale, De Gaulle, son essence, son identité.

Être légitime, c'est croire qu'on est légitime au point de délégitimer l'ordre de la loi (1).

Si l'on prend l'opposition entre légitimité et légalité pour base de réflexion, on se rend bien compte de l'existence d'un problème sur le plan de la signification quand on parle de « délégitimisation d'Israël » :

– Les Israéliens s'estiment, à juste titre, victimes de délégitimation

– Les Palestiniens et leurs alliés leur livrent combat dans l'arène de la légalité.

Cela signifie que définir la situation par le concept de « délégitimation » d'Israël pourrait bien constituer une erreur majeure dans l'analyse stratégique. Elle pourrait surtout conduire les Israéliens à livrer combat dans une arène qui n'est pas la bonne.

Il faudrait parler plutôt de « délégalisation » d'Israël.

Cette erreur s'explique, parce qu'en bons démocrates, les Israéliens pensent que la légitimité émane de la loi.

Or, il faut se demander si, dans la réalité, ce n'est pas là une pétition de principe, une vision idéale qui n'envisage pas la possibilité que la loi et la démocratie puissent être instrumentalisées à des fins qui ne sont pas « démocratiques » (2).

N'est-ce pas ce qui se produit aujourd'hui ?

Les Palestiniens et leurs séides invoquent un « droit international » qui n'existe pas, pour contester à Israël son droit d'exister.

On a forgé récemment, en anglais, un nouveau mot, lawfare, pour désigner cette stratégie qui vise à « délégitimer » un adversaire, c'est à dire à contester son droit d'exister, en instrumentalisant le droit, national aussi bien qu'international, non pas tellement pour remporter une victoire juridique, mais pour transformer le tribunal en plateau de télévision où il s'agit de détruire l'image médiatique de l'adversaire, ainsi couvert de honte, et acculé à défendre sa réputation au lieu de livrer combat à son ennemi sur le terrain de la guerre classique, là où se joue la réalité.

Pour comprendre cela, il faut revenir à la conception du sociologue Max Weber, avec sa théorie des types d'autorité et de légitimité. Un pouvoir légitime, c'est celui auquel on obéit sans coercition, sans être forcé, volontairement, nous dit Weber.

Weber distingue 4 sources de légitimité, et donc d'autorité :

·     Le charisme par lequel un individu se sent investi d'un talent exceptionnel, ce que confirment ses disciples.

·     Une tradition reçue du passé, déposée dans un texte ou un siège d'autorité.

·     La loi et le règlement, une autorité légale et rationnelle.

·     L'expertise, une autorité fondée sur un savoir reconnu par des pairs.

Cette conception ébranle le partage que fait la philosophie entre légitimité et légalité, car elle avance que la légalité (l'autorité légale-rationnelle) n'est qu'un type de légitimité parmi d'autres, et donc que, dans la vraie vie, la légitimité ne découle pas seulement de la loi, comme on le pense dans la théorie démocratique.

La loi cependant – et même d'un point de vue rationnel et démocratique – n'existe pas en soi, à moins qu'on ne pense qu'elle vient de Dieu.

En effet, elle met en forme des principes qui reposent eux-mêmes sur des valeurs. Mais ces valeurs, elles-mêmes, n'ont aucun fondement rationnel : elles se fondent sur un principe de légitimité qui ne peut être qu'irrationnel. Ainsi, en France, le tribunal rend-il des jugements « au nom du peuple français », c'est à dire d'une entité métaphysico-politique, censée exister au-dessus du droit et préalablement à lui.

Cette perspective nous aide à comprendre pourquoi et comment la « délégitimation d'Israël » se joue sur la scène légale – je fais référence au droit international.

Les ennemis d'Israël recourent à la fois à l'argument de la loi et du droit comme incarnant la légitimité démocratique (c'est pourquoi ils délégalisent Israël pour le délégitimer), tout en détournant l'ordre juridique sur lequel était fondée l'arène internationale, c'est-à-dire en contestant la légitimité qui le fonde (à savoir un ordre mondial fondé sur la souveraineté des États-nations) et en tentant, de façon sournoise, d'installer de nouvelles valeurs en prévision d'un droit qui n'existe pas (encore).

Un double mouvement se produit donc : les Palestiniens attaquent Israël sur le plan du droit international, en même temps qu'ils attaquent l'ordre actuel du droit international.

Cette attaque dépasse les Palestiniens. Elle est portée, nourrie et soutenue par une idéologie qui domine aujourd'hui les élites en Occident : le post-modernisme, dont un des objectifs essentiels est :

·        de détruire, sur le plan international, l'État-nation, le critère national-étatique de l'ordre inter-national

·        de détrôner, sur le plan national, les droits du citoyen au profit des droits de l'homme.

Ce prisme idéologique redéfinit entièrement la réalité vécue. On peut en voir l'illustration à quatre niveaux

1) L'invalidation du principe de souveraineté et la dénationalisation des conflits aussi bien internes qu'externes. Il n'y a plus de « guerres » – ce qui supposait l'existence d'États - mais des « différends », des « tensions inter-quelque chose ». On invoque depuis peu au Conseil de sécurité un nouveau principe « la responsabilité de protéger » qui autorise l'ingérence (forcément des plus puissants s'arrogeant désormais un directoire « moral » de la planète) dans les affaires intérieures des États pour une cause humanitaire. Cette nouvelle donne, pour l'instant purement idéologique, induit une confusion générale des juridictions avec le mythe, spécifiquement et uniquement européen, de la « compétence universelle » ou l'idée que l'instance judiciaire a le primat sur l'instance législative – le parlement -, d'où est censée, en démocratie, venir la Loi, toute la Loi.

2) Le mythe de « la communauté internationale » qui transcenderait les États en une sorte de société civile non plus nationale mais mondiale. Mais la population des fonctionnaires internationaux ne forment pas une communauté et ses acteurs ne sont pas des individus. Bien au contraire ce sont les blocs de vote automatique et les ONG, des organisations très opaques qui prétendent tout contrôler mais que personne ne contrôle (et qui souvent sont les bras « moraux » des États occidentaux (3)), qui ont le dessus.

3) La transformation de la guerre : les guerres asymétriques où l'on voit des populations se lancer dans une guérilla contre l'État dans lequel elles vivent, en appelant à une intervention internationale, toujours bien sûr pour des causes « humanitaires », au nom de l'Homme à l'encontre de l'ordre de la citoyenneté de l'État-nation.

4) Le renversement des valeurs qui en découle : ce n'est plus le citoyen en effet qui est le critère de la légitimité mais l'Homme, toujours l'homme souffrant, victime du citoyen, victime de l'État-nation Et c'est ce qui entraîne une entreprise générale de dénationalisation du droit inter-national, au profit d'un ordre actuellement totalement erratique qui fait référence à l'humain, l'homme nouveau.

5) L'instrumentalisation inévitable du droit international à des fins politico-idéologiques et religieuses (je pense au bloc de l'Organisation de la Conférence Islamique à l'ONU et à Genève). Le principe de « la responsabilité à protéger » pourra être instrumentalisé par tout groupe activiste qui cherchera à monter le spectacle d'un drame humain sanglant – quitte à sacrifier cyniquement certains de ses membres comme l'ont fait l'OLP et le Hamas – pour rameuter la planète contre le pouvoir étatique qu'il cherche à abattre. Avec l'arme civile, l'instrumentalisation des civils, il le transforme en monstre sanguinaire avant d'appeler à son élimination et surtout il rend impossible l'utilisation des armes conventionnelles. L'Humain est devenu l'arme absolue des guerres asymétriques.

Vous avez là une description des fondements de la stratégie palestinienne et de ses séides, le spectacle permanent de Pallywood, selon l'expression du professeur Richard Landes, qui souligne la mise en scène permanente de la souffrance palestinienne. Cette stratégie utilise les populations civiles, femmes et enfants, la scène télévisuelle unique de l'hôpital de Gaza, l'accusation de « génocide » à Jénine, Gaza, de racisme institué à l'encontre des Palestiniens, y compris des Israéliens, de façon à provoquer une intervention internationale pour imposer une solution favorable aux Palestiniens.

La Libye, la Syrie sont autant d'étapes vers cette marche en direction d'un interventionnisme humanitaire au Moyen-Orient. C'est pourquoi l'enjeu syrien est décisif.

Cette manipulation de l'humain « prend » dans l'opinion démocratique occidentale car elle ressuscite, en ce qui concerne Israël seul, le vieux mythe antisémite du crime rituel, du Juif tueur d'enfants, ce que corroborent les sondages d'opinion en Europe, qui confondent l'État d'Israël avec le nazisme, le racisme, le génocide.

Nous en avons une preuve par l'absurde en ce que le massacre syrien n'a fait descendre personne dans la rue, ni en Occident ni dans le monde arabe. Par ailleurs, comme le discours idéologique nous le montre, elle la met en regard de la Shoah, redéfinie comme tragédie de l'humain en général, dont les Palestiniens seraient les seuls témoins, comme le dit un jour Edward Saïd en les présentant comme les « victimes des victimes », ce qui inscrit Israël dans la ligne du bourreau nazi.

C'est pourquoi je dirais que s'il faut livrer le combat légal, sur le plan du droit, il ne faut pas trop y croire, car le droit est aujourd'hui un champ de bataille instrumentalisé par ceux qui s'en revendiquent. La légalité d'Israël sur le plan de son existence est impeccable sauf pour les historiens au petit pied, qui réécrivent l'histoire pour servir leur idéologie.

Ce n'est pas là que les choses se passent en vérité. Il faut livrer ce combat, cependant, mais livrer aussi d'autres combats, non pas seulement pour se défendre mais pour attaquer et encombrer les tribunaux de la planète, exactement comme le fait l'adversaire. Mais il y a plus important : il faut surtout faire entendre aux États-nations démocratiques d'Occident, qui sont l'arène essentielle de cette guerre juridique, que, demain, c'est eux, et eux uniquement, qui seront les cibles des attaques dont Israël est aujourd'hui l'objet.

Qu'ils n'ouvrent pas la boîte de Pandore, au risque de conduire à la multiplication des guerres, à la ruine de la démocratie et de la vie internationale !


Shmuel Trigano

Professeur des Universités

 

 

 

Notes


(1) En somme, l'important est qu'Israël se sente absolument légitime, pour l'être et en persuader les autres. C'est pourquoi la question de savoir si Israël peut être « juif et démocratique », ce qui serait la condition de sa légitimité, de son droit à exister, équivaut, de facto, à un déni de légitimité (si l'on prend le mot juif pour ce qu'il désigne aussi, à savoir un peuple). La France se demande-t-elle si elle est peut être française et démocratique ? On rira quand on pensera à l'éradication de tout non-musulman et non-Arabe dans la future « nation » palestinienne, elle parfaitement légitime aux yeux de l'univers (et c'est parce que les Palestiniens n'en doutent pas une seconde)…

(2) N'est-ce pas déjà ce qui se passa avec Pétain ou Hitler, portés au pouvoir de façon formellement « démocratique » ?

(3) Qu'on appelle, sur le mode de la dérision, non plus les ONG mais les GONG : Organisations non gouvernementales… Alors que les bonnes âmes belges ne manifestent pas pour condamner les massacres qui se déroulent en Syrie, la haine d'Israël s'exhale sans relâche dans la capitale de l'Europe. Le samedi 23 juin, l'ONG belge Intal a organisé une nouvelle manifestation contre Israël dans la rue Neuve, à Bruxelles. Intal reçoit de généreux subsides du gouvernement belge. A notre connaissance, les dirigeants juifs francophones n'ont pas protesté, comme d'habitude.

 

Source : Revue Controverses


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