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Shoah

Saviez-vous que 3 millions de Juifs ont été sauvés par Pie XII ? Menahem Macina
01/07/2012

 

 

 

Prélats catholiques à Yad Vashem

 

Quand des éminences du Vatican encensent et honorent un Juif, en l'occurrence, Gary Krupp, créateur de la fondation Pave The Way – devenu célèbre précisément pour sa « croisade » (le mot n'est pas trop fort) en faveur de Pie XII –, il ne faut pas s'étonner que l'intéressé, se sente pousser des ailes au point d'oser écrire (1) :

 


« Il y a probablement trois millions de juifs qui sont en vie aujourd'hui

grâce à l'intervention directe, mais secrète, [de Pie XII]. »

 

 

C'est, entre autres, pour mettre un terme à ce genre de propos irresponsables, que j'ai soumis, en 2011, au Cerf, éditeur catholique bien connu, le manuscrit de mon nouveau livre, L'apologie qui nuit à l'Église. Révisions hagiographiques de l'attitude de Pie XII envers les Juifs (2). Si mon travail a été accepté, c'est qu'il s'appuie, pour l'essentiel, sur une documentation solide et fiable, et que ses conclusions sont recevables. En témoigne, parmi d'autres, cette appréciation d'un critique littéraire respecté, Marc Riglet (3) :

…comment ne pas être sensible, avec [l'auteur], à ce qu'il peut y avoir d'indécent dans l'entreprise de "révision hagiographique de l'attitude de Pie XII envers les Juifs" ? Elle s'explique dans le projet, bien avancé, de béatifier ce pontife et culmine même, chez certains, dans la proposition de conférer à Pie XII la qualité de « Juste des Nations » […]. Menahem Macina reprend toutes les pièces du dossier. Ses conclusions sont sévères mais justes. Pie XII, tout attaché à la défense de son Église, a manqué, vis-à-vis des Juifs, de la troisième vertu théologale : la charité. Ce serait la force de l'Église catholique que de le reconnaître et de s'en tenir là une fois pour toutes. »

Au cours de mon enquête, ce qui m'a le plus heurté, outre l'étrange et incroyable zèle du Juif américain Gary L. Krupp – qu'un journaliste du New York Times décrit comme « un colossal admirateur du Pape du temps de guerre : un chevalier blanc juif » (4) –, ce n'est pas le caractère ridicule, voire délirant des dithyrambes émis par certains thuriféraires de l'Église et du pape du temps de guerre, mais le fait que jusqu'à aujourd'hui, les autorités vaticanes fassent fond sur eux et sur leurs auteurs, tant les aveugle leur désir de justifier par tous les moyens l'institution et ses pontifes. Il n'est que de consulter le curriculum médiatique de l'un d'entre eux, Gary Krupp, pour constater avec atterrement les honneurs dont il est couvert par les organes du Saint-Siège (5).

Qu'on se rassure, toutefois, mon livre ne se limite pas, tant s'en faut, à ce cas-limite de l'apologie : il débusque également bien d'autres embellissements historiographiques, plus subtils, de nature hagiographique. Mais surtout, il invite la chrétienté et ses hauts-dirigeants à faire enfin une véritable teshuvah (pénitence). Plutôt que de faire flèche de tout bois pour redorer un blason historique terni par les attitudes peu honorables de leurs prédécesseurs du temps de guerre, les chefs religieux du peuple chrétien feraient mieux de reconnaître humblement – comme l'ont fait maints évêques et conférences épiscopales, après la guerre – la dramatique absence d'une déclaration brûlante et prophétique des hautes instances de l'Église, qu'attendaient les Juifs persécutés d'alors, même si un tel geste ne les eût pas sauvés de leur effroyable destin.

De cette attente frustrée témoignent deux textes inoubliables. Celui du philosophe agnostique Albert Camus, d'abord (6):

J'ai longtemps attendu, pendant ces années épouvantables, qu'une grande voix s'élevât à Rome. Moi, incroyant ? Justement. Car je savais que l'esprit se perdrait s'il ne poussait pas devant la force le cri de la condamnation. Il paraît que la voix s'est élevée. Mais je vous jure que des millions d'hommes avec moi ne l'avons pas entendue et qu'il y avait alors dans tous les cœurs, croyants ou incroyants, une solitude qui n'a pas cessé de s'étendre à mesure que les jours passaient et que les bourreaux se multipliaient. On m'a expliqué depuis que la condamnation avait bel et bien été portée. Mais qu'elle l'avait été dans le langage des encycliques qui n'est point clair. La condamnation avait été portée et elle n'avait pas été comprise ! Qui ne sentirait ici où est la vraie condamnation et qui ne verrait que cet exemple apporte en lui-même un des éléments de la réponse, peut-être la réponse tout entière que vous me demandez ? Ce que le monde attend des chrétiens est que les chrétiens parlent, à haute et claire voix, et qu'ils portent leur condamnation de telle façon que jamais le doute, jamais un seul doute, ne puisse se lever dans le cœur de l'homme le plus simple. C'est qu'ils sortent de l'abstraction et qu'ils se mettent en face de la figure ensanglantée qu'a prise l'histoire d'aujourd'hui. Le rassemblement dont nous avons besoin est un rassemblement d'hommes décidés à parler clair et à payer de leur personne.

Et voici le témoignage brûlant du catholique François Mauriac (7) :

Mais ce bréviaire a été écrit pour nous aussi Français, dont l'antisémitisme traditionnel a survécu à ces excès d'horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et ignoble part – pour nous surtout, catholiques français, qui devons certes à l'héroïsme et à la charité de tant d'évêques, de prêtres et de religieux à l'égard des Juifs traqués, d'avoir sauvé notre honneur, mais qui n'avons pas eu la consolation d'entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables « frères du Seigneur ». Au vénérable cardinal Suhard qui a d'ailleurs tant fait dans l'ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l'occupation : « Éminence, ordonnez-nous de prier pour les Juifs! » [...], il leva les bras au ciel : nul doute que l'occupant n'ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n'ait été un affreux devoir; il s'agissait d'éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu'aient été les raisons de leur silence.

 

© Menahem Macina

 

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Notes

 

(1)  Texte original anglais : « There are perhaps 3 million Jews who are alive today because of his secret but direct intervention », cité d'après Pope Pius XII and World War II. The Documented Truth. A compilation of International Evidence Revealing the Wartime Acts of the Vatican. Compiled and edited by Gary L. Krupp. Presented by Pave The Way, 2011, p. 6. [Le Pape Pie XII et la Seconde Guerre mondiale. La vérité documentée. Une collection de preuves révélant les actes du Vatican durant la guerre, rassemblées et publiées par Gary L. Krupp. Présentation par Pave The Way, 2011]. J'ai transcrit une soixantaine de pages de ce document qui en compte 288, voir « Pie XII a sauvé 3 millions de Juifs [!!!] (Pave The Way) ».

(2)   Pour commander par Internet : via la FNAC, via Amazon, etc.

(3)   Sous le titre « Pièces à charge », dans la revue LIRE, de juillet-août 2012, n° 407, Page 46 (voir couverture).

(4)   Paul Vitello, « Wartime Pope Has a Huge Fan: A Jewish Knight », NYT, 7 March 2010 ; Menahem Macina, « Qu'est-ce qui fait courir Mr Krupp, Juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? ».

(5)   « Gary Krupp couvert d'honneurs par le Vatican », Page reprise du site de Pave the Way. Traduction française M. Macina.

(6)   Extrait d'un exposé fait par le philosophe au couvent des dominicains de Latour-Maubourg en 1948, édité dans Albert Camus, Actuelles. Chroniques (1944-1948), Paris, Gallimard, 1950, p. 211 sq.

(7)   Dans sa préface à l'ouvrage de Léon Poliakov, Le Bréviaire de la haine, Calmann-Lévy, 1951 et 1969, cité ici d'après la version au format poche des éditions Complexe, Série Histoire, n° 31, Bruxelles, 1985.