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Shoah

« Le salut vient des juifs », Mémorandum [de l'Église évangélique] à propos de la question juive (octobre 1938)
13/07/2012

 

 Texte repris de la revue protestante Foi et Vie, n° 3, avril 1947, p. 213-222.


[J'ai mis en bleu ce qui a trait à l'analyse des mesures de coercition sociales et économiques prises par le gouvernement de l'Allemagne nazie à l'encontre des juifs, et en rouge, les considérations théologiques propres à l'Église évangélique de l'époque. (Menahem Macina)]

 


Aux pasteurs des
Églises réformées de Suisse

 

La persécution des Juifs, et avec eux des chrétiens d'origine juive, devient chaque jour plus terrible. Si l'Allemagne en est le principal théâtre, les autres pays n'en sont pas exempts. Or, au lieu de s'élever là contre, dans la force du Saint-Esprit, la chrétienté se laisse toujours infecter par l'antisémitisme. Il est donc absolument urgent que nous cherchions à voir clair dans cette affaire.

Ce qui se passe en Allemagne dépasse et de beaucoup le seul but de restreindre l'influence juive [1]. Les Juifs doivent être complètement éliminés. Il n'y a pas de plus grand péché que de mélanger le sang allemand avec le sang juif, car le sang juif est porteur de toutes les forces mauvaises, et le sang allemand de toutes les forces bonnes ; ce dogme a créé les nouvelles lois sur le mariage en vue de la pureté de la race allemande. Mais outre les relations sexuelles, toutes les relations doivent, pratiquement, être coupées entre les Allemands et les Juifs, dans la vie publique aussi bien que dans la vie privée, à l'école et à la maison, dans les sociétés locales comme dans le monde, au marché, à la fabrique et dans le commerce, dans les sports, dans les sciences et dans les arts, au cinéma et à l'église, à l'hôpital et au cimetière. Là où l'on n'a pas encore légiféré, le « sentiment populaire » se charge de rendre aux Juifs la vie radicalement impossible. Un Juif ne peut pas être fonctionnaire. Il ne peut être membre de l'armée, mais il doit, bien entendu, se tenir à la disposition des autorités en cas de guerre. Les entreprises industrielles sont « aryanisées » sans égards. Les commis voyageurs ont dû, jusqu'au 30 septembre de cette année, rendre, eux aussi, leur patente. Dès ce jour, les médecins juifs n'ont plus le droit d'exercer leur art. À l'heure actuelle ces médecins ont besoin pour soigner, fût-ce un Juif, d'une autorisation qui peut leur être retirée à tout moment. Toute la fortune juive, jusqu'à la dernière cuiller d'argent, a dû être déclarée. Et qui se risque aujourd'hui à louer un appartement à un Juif ? Pour combien de temps encore un Juif pourra-t-il être propriétaire d'immeuble ?

Il est clair qu'à la longue, on refusera même aux Juifs d'Allemagne une existence de ghetto. Les communautés juives ne sont plus des organisations de droit public et de ce fait n'ont plus le droit de percevoir des cotisations ; bien plus, leurs œuvres de bienfaisance sont écrasées par des impôts terribles. Si le Juif ne peut plus trouver sa subsistance, l'office du travail le contraint aux travaux les plus durs, et alors il meurt, le plus souvent de maladie ou de surmenage. Celui qui refuse ce genre de travaux est envoyé dans un camp de concentration, dont il sortira rarement vivant, à moins que quelqu'un ne lui donne la possibilité de s'expatrier. Les Juifs, jusqu'au dernier, doivent sortir ou « crever », comme disent les autorités compétentes. Et, de concert avec le législateur, la propagande antisémite, pour laquelle aucun moyen n'est trop vil, travaille à remplir jusqu'au bord l'âme allemande du dégoût de tout ce qui s'appelle juif.

Mais allons plus loin. « La religion ne joue aucun rôle. Un Juif reste un Juif, et le baptême n'y changera rien. Le sang est plus fort que l'eau », dit-on là-bas. Chaque coup porté contre les Juifs frappe ainsi doublement les Juifs devenus chrétiens. Ils sont reniés par les Juifs à cause de leur christianisation et les chrétiens les repoussent à cause de leur qualité d'Israélites. Qu'adviendra-t-il de leurs mariages, qui, dans bien des cas, sont des mariages mixtes, chose prohibée ? Qu'adviendra-t-il de leurs enfants ? Dans quelles écoles pourront-ils aller ? Quel avocat les défendra, quel médecin les soignera, quel magasin d'alimentation les nourrira ? Pourront-ils descendre dans un hôtel « kosher » [lire : casher] ? Déjà l'on a vu un cimetière municipal refuser les cendres d'une Juive chrétienne, qui furent ensuite reçues, très difficilement, par un cimetière israélite.

Et dans l'Église ? Bien que l'Église Confessante [2] se soit élevée contre l'introduction du paragraphe aryen [3], il n'est pratiquement plus possible que des non-aryens y exercent une charge ainsi que dans la diaconie de la mission intérieure. Il est même très difficile à un non-aryen d'être simplement membre d'une paroisse. On comprend alors que la cure d'âme envers eux soit de plus en plus compliquée et que leur participation à la Sainte Cène soit un danger.

Sils ne veulent pas périr, les Juifs doivent s'expatrier. Mais comment ? Et où ? Les riches ne pouvant plus emporter qu'une minime partie de leur fortune, comment voulez-vous que les pauvres subviennent à ces frais ? Et quel pays les recevra ? Le 31 décembre 1935, déjà, le Commissaire de la Société des Nations pour les réfugiés a résigné ses fonctions parce qu'il ne pouvait caser nulle part des milliers d'exilés. Entre temps la persécution nationale-socialiste s'est étendue à l'Autriche, et récemment le gouvernement italien a décrété que tous les Juifs immigrés depuis 1919, sans considération de nationalité ou de religion, devraient quitter avant six mois l'Italie, la Lybie et les possessions italiennes dans la mer Egée. La Pologne, la Hongrie et la Roumanie ont également pris de sévères mesures à l'égard des Juifs. Et quelles scènes se déroulent à la frontière suisse, dans nos gares et dans nos postes de police ! Un essai de donner une patrie à ce peuple juif sans asile sur terre, a donné les plus grands espoirs : c'est celui de créer un foyer juif officiel en Palestine. Mais il a transformé la Terre Sainte en chaudière ! Déjà les Arabes annoncent qu'une immigration ultérieure des Juifs chez eux aurait pour résultat une persécution sans précédent des Juifs dans tout l'Orient.

 

*

* *

 

Qu'en est-il donc de ces Juifs pour que leur existence provoque chez les peuples de la terre des difficultés aussi insupportables et pose des problèmes aussi insolubles ? Car ce n'est pas aujourd'hui, mais depuis le début de leur existence, que les Juifs sont considérés comme un corps étranger, une écharde dans la chair de l'humanité. Au cours des millénaires, il a été impossible de les éliminer par la brutalité comme de les assimiler par la douceur. Toujours ils ont joué, dans l'édification des empires de ce monde, le rôle de ferments et, dans l'antiquité déjà, on s'irritait dans les mêmes termes et avec une passion identique contre leur influence dissolvante. Celui qui parle de dégénérescence lorsque le judaïsme exerce son action dissolvante voit le problème d'une façon trop simpliste. La haine foncière qui ne distingue pas entre les bons et les mauvais Juifs voit plus juste. Mais cette haine est aveugle quand elle croit que ce sont des propriétés physiques et morales qui rendent le Juif insupportable. La véritable cause est plus profonde. Elle n'est découverte que par la Bible, ce « Judenbuch » [livre juif], ces turbulentes « écritures orientales », comme dit Maurras, à laquelle ils sont indissolublement liés, et qui se rattache à eux par chacune de ses paroles. Il faut en effet bien se résoudre à reconnaître que la Sainte Écriture et le peuple élu sont inséparables l'un de l'autre. Celui qui veut reconnaître dans la Bible le témoignage de la Révélation de Dieu doit de toute façon reconnaître dans le peuple juif le peuple de la promesse. Il trouvera dans la Bible, à son grand étonnement, un réquisitoire contre les Juifs, plus virulent et plus grave que n'importe quel antisémitisme, mais il y verra aussi que ce réquisitoire est fait d'une manière extrêmement positive, à savoir que le seul vrai Dieu a justement choisi ces Juifs pour être son peuple, qu'il les a mis à part, et cela uniquement par grâce et non à cause d'une préférence naturelle, afin de montrer en eux et par eux à tous les hommes qu'IL est Dieu et comment IL est. (Ex, 19 ; Dt, 7, 32). Voilà pourquoi leur existence parmi les nations constitue le grand scandale. Et parce que Celui qui seul est Dieu a conclu avec les enfants d'Israël sa Sainte Alliance, il ne leur est plus possible de s'allier avec les Gentils (c'est-à-dire tous les autres peuples de la terre) et leurs dieux. Le Créateur du ciel et de la terre a instauré Son roi en Sion et lui a donné les Gentils en héritage, voilà ce qui fait de la présence d'Israël (et non des soi-disant « Protocoles des Sages de Sion ») la plus grande perturbation dans l'histoire du monde. Voilà pourquoi les Gentils s'irritent contre les Juifs ; « les princes conspirent ensemble contre l'Eternel et contre son Oint. » (Ps 2)

Cette solution biblique de l'énigme juive est-elle juste encore de nos jours, ou ne l'est-elle plus, irrévocablement plus, depuis que les Juifs eux-mêmes ont rejeté le Christ de Dieu ? Allons plus loin, ne sont-ils pas depuis lors rejetés par Dieu et haïs des hommes pour cette raison même ? (1 Th 2, 15). Et alors, s'ils sont encore mis à part, ce n'est sans doute plus comme témoins de la grâce, mais bien comme témoins de la colère de Dieu ? Certes ! La parole de Dieu le dit clairement : les Israélites n'ont jamais pu supporter de vivre par la seule grâce de Dieu, comme ses élus. Sans cesse et toujours à nouveau, ils ont fait de la grâce un droit, du cadeau une possession, de la liberté de Dieu une loi. Ils ne voulaient pas perdre leur vie pour Dieu. Ils voulaient se conserver eux-mêmes, « avoir un roi comme en ont tous les peuples » (1 S 8, 5) et un dieu de l'espèce des dieux de ce monde. C'est ainsi qu'ils ont déjà tué les prophètes et qu'enfin ils ont livré aux Gentils l'Unique, en qui se fondait et s'accomplissait leur élection, le Christ Jésus, afin de se maintenir en tant que Juifs.

Qu'en est-il résulté d'après la volonté de Dieu ? Dieu a ressuscité des morts le Christ d'Israël et Lui a soumis les confins de la terre. Il a abattu le mur de séparation entre Israël et les Gentils (Ép 2). Il rassemble maintenant son peuple saint, le nouvel Israël, parmi toutes les nations, sans considération de personnes : l'Église, dans laquelle il n'y a plus ni Juif, ni Grec, mais dans laquelle tous sont un dans le Christ Jésus. (Ga 3, 28).

On pourrait penser que le « vieil Israël » est supprimé de ce fait. Mais non, chose étonnante, il continue à subsister à côté de l'Église et la suit partout comme son ombre. Pourquoi donc Dieu ne fait-il pas disparaître les Juifs ? Pourquoi les livre-t-il à la malice et à la colère des Gentils tout en les préservant sans cesse de la destruction totale ? Pour que tous ceux qui sont appelés à croire se rendent compte, en considérant cette destinée, de ce qu'est la grâce de Dieu et de ce que cela signifie de la mépriser et de ne pas être à son bénéfice (Rm 9, 11). Les Juifs et les chrétiens sont face à face comme deux sortes de serviteurs du vrai Dieu, profondément séparés, mais cependant unis par le seul Seigneur, qui a pitié de qui il veut et endurcit qui il veut. Les uns sont en témoignage aux autres de ce que le salut et la condamnation dépendent entièrement de sa libre grâce. Ainsi les chrétiens ne peuvent pas se moquer plus violemment de la grâce de Dieu, dont ils vivent, que lorsqu'ils méprisent les Juifs parce qu'ils sont rejetés par Dieu.

Le monde ne comprend pas cela. Il ne veut rien savoir de la grâce parce qu'il veut se justifier lui-même. C'est pour cela que les Juifs sont les boucs émissaires tout indiqués. Il les charge de tous les péchés pour ensuite les immoler ou les chasser dans le désert. Les chrétiens qui pensent que ce sacrifice des Juifs est agréable à Dieu et apportera le salut à l'humanité n'ont pas encore compris cette parole de Dieu : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » (Mt 9, 13). Ils en sont encore apparemment à l'idée que les hommes veulent et doivent se concilier les dieux par des sacrifices d'animaux ou d'hommes. Ils n'ont pas entendu la bonne nouvelle du sacrifice que Jésus a fait de lui-même pour racheter le péché du monde. Ils oublient que pour pouvoir donner sa vie IL s'est fait Juif selon la chair. Quand ils pensent devoir venger « le meurtre de Golgotha » sur le Juif, ils n'ont pas compris que le Sang de Jésus parle mieux que celui d'Abel (He 12, 24), car il ne crie pas vengeance, mais demande le pardon des meurtriers. Il fallait que le Roi et Sacrificateur oint par l'Éternel mourût et ressuscitât à Jérusalem afin que ceux qui existaient en dehors de l'appartenance à Israël, étrangers aux alliances et aux promesses, devinssent concitoyens des saints et des gens de la maison de Dieu (Ép 2). Mais personne ne peut participer au pardon de Jésus-Christ s'il ne se sent pas coupable de sa mort solidairement avec les Juifs. C'est ici la paix de Dieu qu'il a instaurée entre les Juifs et les non-Juifs, à savoir qu'ils sont solidaires dans le péché et qu'ils vivent du même pardon. C'est là la solution du problème juif qu'IL nous a donnée. Celui qui l'accepte ne peut plus ni condamner, ni haïr, ni persécuter les Juifs.

Mais le monde ne veut pas de cette solution. L'homme naturel se sent également blessé dans son orgueil par la divinité du Roi des Juifs et par son humanité. D'où cette irritation irraisonnée contre tout Juif. Les adorateurs de la puissance aiment à invoquer un « Tout-Puissant » à leur image, mais ils bafouent la « divine faiblesse » (1 Co 1, 25) qui, par la crucifixion de Jésus, a dépouillé les principautés et les puissances, ces puissances qu'elle a ainsi clouées au pilori et dont elle a triomphé (Col 2, 25). Ceux que possède l'idolâtrie des dieux de la nature s'insurgent contre le Dieu de grâce. L'homme qui veut se déifier ne supporte pas l'humanité du Fils de Dieu qui s'est abaissé lui-même afin de devenir semblable aux autres hommes et qui fut obéissant jusqu'à la mort de la croix (Ph 2). Qu'IL n'ait pas eu honte de devenir notre frère en naissant comme Juif et qu'IL ait ainsi abaissé tout orgueil humain, voilà le grand scandale, voilà ce qui allume en dernier ressort la haine qui dénie aux Juifs toute dignité et tous droits humains ! La haine des Juifs n'est donc pas, comme on l'admet couramment, la forme de misanthropie à la rigueur la plus excusable parce que dirigée contre une catégorie d'hommes spécialement antipathiques. Il a plu à Dieu de prouver son incompréhensible sympathie pour les hommes par les Juifs et en tout premier par la naissance juive de Son Fils. C'est pourquoi la haine des Juifs, plus spécialement que toute haine des hommes, attaque l'humanité à ses racines mêmes.

Pourtant n'étaient-ce pas précisément les Juifs qui, les tout premiers, se sont insurgés contre la prétention du « Fils de l'homme » à être leur frère ? N'est-ce pas leur grand sanhédrin qui cria au blasphème lorsque Jésus déclara être le fils de Dieu ? Et lorsque Pilate le désigna par ces paroles : « Ecce homo ! », n'ont-ils pas crié : « Ôte-le, ôte-le ! » Certes ! Et ce serait en vertu d'un jugement juste que Dieu les exclurait à jamais de la confraternité avec le Christ et avec les hommes. Mais il ne le fait pas. Bien au contraire, c'est par eux et avec eux qu'Il veut achever la révélation de sa divine « philanthropie » (Tt 3, 4). C'est précisément en eux qui méritent le moins sa miséricorde qu'il veut manifester Son insondable miséricorde. La fin de toutes les voies que Dieu réserve aux hommes, le retour de Jésus-Christ, la dernière étape salvatrice de l'histoire du monde dépend, selon la parole de Dieu, de la conversion « d'Israël selon la chair » à Jésus-Christ (Mt 23, 39 ; Actes 3 ; Rm 9 à 11). Voilà la raison profonde pour laquelle les Juifs, malgré tout, sont quand même conservés et même sont sans cesse rassemblés à nouveau. C'est par eux que Dieu a commencé aux yeux du monde la révélation de sa grâce ; c'est par eux qu'Il l'achèvera. C'est pourquoi leur présence dans le monde est à la fois un tel scandale et une telle promesse. Elle a une signification définitive. « Le salut vient des Juifs » (Jean 4). C'est pourquoi chaque Juif est en lui-même un témoin de la sainteté et de la fidélité de Dieu. Par sa position vis-à-vis des Juifs la chrétienté montre en dernier ressort si sa foi, son espérance et son espérance sont authentiques.

Tous les témoins du Christ Jésus dans le Nouveau Testament ont été des Juifs, et tous, Paul aussi bien que Pierre, ont adressé l'appel du salut en premier lieu aux Juifs. Aujourd'hui où tout pousse aux ultimes décisions, l'Église, qui sait qu'en dernière analyse tout dépend de la conversion des Juifs, peut moins que jamais renoncer à annoncer l'Évangile aux Juifs et à recevoir les croyants par le baptême dans la nouvelle alliance. Ainsi, l'on se rend compte qu'une « Mission Juive » au rabais est insuffisante. Car d'après la Parole de Dieu, la complète conversion d'Israël ne se fera que le jour où la multitude des Gentils sera soumise au Christ et par là rendra jaloux le peuple élu (Rm 11, etc.). Mais comment le judaïsme deviendrait-il jaloux d'une chrétienté qui n'est pas chrétienne du tout ? Ainsi la question juive est en même temps la question chrétienne. L'endurcissement des Juifs, leur aveuglement et leurs souffrances appellent les chrétiens à la repentance.

Et alors si chaque Juif en lui-même, est déjà un témoin de la véracité et de la fidélité de Dieu, combien plus cela est-il vrai de ceux d'entre eux qui sont devenus chrétiens ! Leur adhésion est le signe le plus visible de la vraie Église, c'est le signe que leur origine est authentique et le gage de leur destinée. C'est pourquoi il faut que les paroisses chrétiennes ne brisent en aucune manière la communauté avec les frères et sœurs d'origine juive. La fraternité créée par la parole et les sacrements ne doit être interrompue en aucune façon, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du temple, volontairement ou involontairement. Ce n'est pas sans raison que la pression exercée par les puissances antichrétiennes contre l'Église se fait sentir le plus fortement contre les chrétiens d'Israël. C'est pourquoi il est d'autant moins permis de céder sur ce point et de proposer aux frères d'Israël de moins se montrer dans les assemblées chrétiennes, ou même de décharger la paroisse par une démission. Car la paroisse subsiste en tant qu'ils sont présents et soutenus par les autres chrétiens. La proposition tentatrice de se débarrasser des difficultés en créant des paroisses chrétiennes israélites séparées, sans doute de préférence en Palestine, relève de l'idéologie païenne et idolâtre de notre époque, comme le montre la devise : « Peuple de sang sacré sur le sol sacré ». La présence des frères d'Israël dans les Églises de différentes nations et confessions a une incomparable signification œcuménique pour la formation de la sainte Église universelle. La grande détresse où sont plongées de ce fait les Églises d'aujourd'hui est extrêmement salutaire. Elle est en rapport avec les « douleurs du Messie ».

S'il en est ainsi, que pouvons-nous et devons-nous faire ? « Veillez et priez ! », dit le Seigneur, qui seul a le pouvoir de sauver ses élus à travers les dernières afflictions (Mt 24). Mais Il nous exhorte aussi à ne pas laisser refroidir la charité en nous quand viendront les grandes douleurs et que la haine s'étendra. C'est pourquoi nous voulons faire, pour les Juifs persécutés, ce que nous pouvons, pendant qu'il est encore temps, en tout premier lieu pour nos coreligionnaires parmi eux. Il y a déjà deux sortes d'actions de secours ; mais elles ne sont en aucune sorte proportionnées à la détresse. Avant tout, il faut éveiller la conscience des pasteurs et par eux celle des paroisses. C'est l'intention première de ce mémorandum. Nous ne devons pas nous laisser séduire par l'antisémitisme. Nous ne devons pas nous laisser ravir la fraternité par les conditions nationales et les limites de la Suisse. Notre œuvre de secours pour l'Église Confessante en Allemagne s'occupe déjà de quelques théologiens non-aryens et nous nous sommes mis en rapport avec d'autres organisations. Nous vous en prions : aidez-nous ! Envoyez-nous de l'argent ! Vous savez que la première collecte faite parmi les communautés chrétiennes des Gentils était destinée aux frères d'Israël vivant encore en Judée. (Actes 11). Et vous savez aussi quelle signification l'Apôtre des Gentils attribuait à cette collecte (Ga 2, 10 ; 2 Co 8, 9) ; il voyait en elle le lien tangible des chrétiens de toutes les nations avec la communauté primitive, et un modeste signe de leur reconnaissance pour avoir reçu d'elle l'Évangile.

Souvenez vous-en !

Avec nos salutations fraternelles,

 

La Commission théologique de l'œuvre évangélique suisse en faveur de l'Église Confessante en Allemagne,

Ernst Hurter, Karl Barth, Oskar Farner, Gottfried Ludwig, Wilhelm Vischer, J. Courvoisier-Patry.

 

Octobre 1938.

 

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Notes de Menahem Macina

 

[1] On peut suivre les mesures afférentes à la politique systématique de l'antisémitisme d'État de l'Allemagne nazie, dans le document suivant : « Les Églises pendant la Deuxième Guerre mondiale – Chronologie, par Perrine Häfner » (en rouge, ce qui concerne l'attitude de l'Église évangélique, ainsi que les déclarations ecclésiales de repentance après la Guerre).

[2] « L'Église Confessante (Bekennende Kirche) est un mouvement protestant de l'Allemagne nazie, opposé au nazisme et à la mise en place d'une Église protestante du Reich. » (Wikipedia). Son acte fondateur est la « Déclaration de Barmen » (1934) « qui s'oppose au mouvement orienté vers le national-socialisme des soi-disant chrétiens allemands [Deutsche Christen]. » Il s'agit d'un « texte écrit en résistance à la théologie moderne et immanente des chrétiens allemands et au paganisme du national-socialisme » (Wikipedia).

[3] « La première loi réduisant les droits des citoyens juifs fut la "Loi pour la restauration du fonctionnariat" du 7 avril 1933, aux termes de laquelle les Juifs et les fonctionnaires "politiquement peu fiables" furent expulsés de l'administration publique. La nouvelle loi sur le fonctionnariat était la première formulation de ce qui fut appelé le "Paragraphe aryen", un texte visant à exclure les Juifs des organisations et des professions et d'autres aspects de la vie publique. En avril 1933, une loi entra en vigueur qui limitait le nombre d'étudiants juifs dans les écoles et les universités allemandes. Ce même mois, la législation nazie réduisit de façon draconienne l'"activité juive" dans les professions médicales et juridiques […]. (Extrait de « La législation antisémite dans l'Allemagne d'avant-guerre », Encyclopédie de la Shoah).