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Antisémitisme
Antisémitisme chrétien

Le Nazi de Nazareth. Une nouvelle approche historique des théologiens allemands qui ont fait Jésus à leur image, P. Fredriksen
24/07/2012

 

Texte anglais original : « The Nazi of Nazareth. A new history examines the German theologians who made a Jesus in their own image », sur le site The Tablet, 10 juin 2009.

 

Traduction française: Menahem Macina

 

[Je sais gré au Blog Philosémitisme d'avoir attiré mon attention sur cet excellent article en en traduisant quelques extraits. (Menahem Macina).]

 

Intronisation de l'évêque du Reich Ludwig Müller devant la cathédrale de Berlin, en 1934 (photo reprise des archives nationales allemandes via Wikimedia Commons)


Avant même d'ouvrir le livre, le lecteur est confronté à la perversité morale qu'expose et explore Susannah Heschel dans son livre Aryan Jesus. Au centre de sa couverture, les univers symboliques qui auraient dû entrer en conflit, au lieu de fusionner nettement sur une photographie, datant de 1935, de l'intérieur d'une église de Cologne : sur un autel dominé par l'énorme swastika du drapeau National-Socialiste, figure l'image du Christ crucifié.

 

Ni le ciel, ni l'histoire, ni la Bible elle-même, ne pouvaient échapper à la terrifiante logique du racisme. Si l'Allemagne était une nation chrétienne (et elle l'était), et si la vraie nation allemande était aryenne (conformément à l'assertion populaire), alors le Christianisme, et plus précisément Jésus de Nazareth, devaient être Aryens eux aussi.

Le livre important de Heschel retrace l'ascension de l'Institut pour l'Etude et l'Eradication de l'Influence Juive sur la Vie de l'Eglise Allemande (Institut zur Erforschung und Beseitigung des jüdischen Einflusses auf das deutsche kirchlichen Leben). Créé en mai 1939, l'Institut s'était donné pour mission de purger le Christianisme de ses « excroissances » juives et de restituer au Volk allemand un Christ « nordique » et un Christianisme aryen restaurés dans leur pureté originelle. Dans ce but, les théologiens de l'Institut ont recouru à tous les moyens possibles et imaginables pour fonder et diffuser leur message. Ils évoquaient des passages du Nouveau Testament, interprétés conformément au raciste antijuif. Ils sollicitaient servilement le soutien financier et politique du parti nazi. Ils diffusaient leur message antisémite en recourant aux moyens propres au monde académique : recherche commanditée, articles dans les journaux, livres, financement de conférences, formation de futur diplômés, conférences publiques. Et, du fait que l'Eglise allemande était une religion d'Etat, ils imposaient leur ordre du jour aryen jusque sur les bancs de l'église, altérant les textes du Nouveau Testament (en traduction allemande), réécrivant la liturgie, affirmant et prêchant vigoureusement que l'Ancien Testament (juif) devait être abandonné en tant qu'Ecriture chrétienne.

Ces positions théologiques sont toutes antérieures à l'accession au pouvoir d'Hitler et à la fondation de l'institut. En un sens, ces théologiens étaient tout simplement engagés dans un projet chrétien qui fut longtemps honorable : les efforts en vue de déjudaïser le Christianisme sont presque aussi anciens que le Christianisme. Bien les premiers écrits fondamentaux du Nouveau Testament – les lettres de Paul et les quatre évangiles canoniques – fussent eux-mêmes le produit de la culture hellénistique de la synagogue au premier siècle, certains interprètes tardifs issus de la Gentilité en vinrent à lire, dans ces textes qui constituaient des débats intra-juifs comme des condamnations du judaïsme dans sa totalité. Aux alentours du IVe siècle, à peu d'exceptions près, les théologiens orthodoxes tombèrent d'accord sur le fait que le judaïsme était une religion abominable, justement rejetée par Jésus et par Paul, par les prophètes avant eux, et (comme en témoignait la destruction de Jérusalem par la Rome païenne en 70 de notre ère), par Dieu lui-même. furent élaborées et formulées par des théologiens et des penseurs chrétiens avant que les nazis ne mettent en oeuvre leur machine de destruction des Juifs.

Cependant, quelques différences importantes distinguent cet antijudaïsme chrétien classique de son avatar allemand du XXe siècle. Premièrement, les empereurs avaient toujours reconnu et protégés légalement les prérogatives religieuses des Juifs ; c'est la conversion au judaïsme de gentils (issus du paganisme ou du Christianisme) qui suscita colère et anxiété. Deuxièmement, pour la plupart, les Juifs pouvaient cesser « d'être » Juifs s'ils se convertissaient au Christianisme : en dépit des formes propres du racisme de l'antiquité et du lien qu'il établissait entre l'identité ethnique et la religion, l'identité sociale pouvait changer en fonction de l'affiliation religieuse. Et troisièmement, le Christianisme romain s'est construit sur l'idée d'Israël énoncée dans la lecture orthodoxe de l'Ecriture juive : l'hébreu fut reconnu comme la première langue de l'Ancien Testament, la patrie juive devint la Terre Sainte de l'Eglise, l'empire et ses théologiens considéraient la Rome chrétienne comme la véritable héritière des promesses bibliques faites à Israël. Bref, puissamment, de manière fondamentale et en toute conscience, les Chrétiens inclurent bon nombre de textes de concepts et de pratiques juifs, dans leur propre identité.

L'Europe médiévale et le racisme pseudo-scientifique moderne ont altéré beaucoup de cet héritage religieux et social. Par la suite, les Croisades et l'Inquisition ont ratifié le choix entre la conversion forcée et la mort ; les Juifs convertis au christianisme, considérés avec suspicion, restaient dans leur catégorie particulière. Mais, dans l'Allemagne du XXe siècle, le mariage du fascisme, du nationalisme et du racisme, radicalisèrent tous les ordres du jour chrétiens antijuifs antérieurs. « Les Juifs » disaient maintenant les penseurs allemands ne pouvait être rien d'autre, ni vraiment Chrétien, ni vraiment Allemand. Pire : dans une fantasmagorique projection de l'antisémitisme allemand sur les Juifs allemands, les Juifs étaient décrits comme obsédés par le pouvoir, homicides, déterminés à dominer le monde, et même « diaboliques ». Si les Juifs ne pouvaient jamais être culturellement assimilés, religieusement convertis ou moralement rédimés, s'ils ne pouvaient jamais devenir des Protestants allemands, alors que devait faire l'Allemagne chrétienne des Juifs d'Allemagne ? En 1936, lors d'une réunion de responsables religieux de la Thuringe et de la Saxe, Siegfried Leffler, qui allait devenir plus tard l'un des piliers de l'Institut, émit la réponse chrétienne allemande :

Dans une vie chrétienne, le cœur doit toujours être bienveillant envers le Juif […] En tant que Chrétien, je peux, je dois, je devrais toujours avoir ou trouver dans mon cœur un pont vers les Juifs. Mais en tant que Chrétien, je me dois aussi de suivre les lois de mon Volk  […] Même si je sais que « Tu ne tueras point » est un commandement de Dieu, ou que « Tu aimeras le Juif » car lui aussi est un enfant du Père éternel, je suis aussi capable de savoir que je dois le tuer, que je dois l'abattre. Et je ne peux le faire que si je suis autorisé à dire : Christ.

Cet appel chrétien au meurtre des Juifs ne suscita pas de protestation, ni même de critique de la part des autres présents. Comme le remarque Heschel :

Débarrasser l'Allemagne des Juifs était devenu un sujet de discussion acceptable entre théologiens, même quand le meurtre était la technique proposée pour y parvenir.

Au nom de l'idéal de la pureté aryenne, ces théologiens surpassaient même  sur les nazis: 1936 c'était bien avant que le meurtre de masse des Juifs soit devenu une politique nazie.

Heschel consacre les 200 dernières pages de son étude à reconstituer les programmes et les mesures de l'institut. Et « reconstruire », elle le doit parce que malgré sa prodigieuse productivité et son activisme politique – et même malgré les 600.000 pasteurs, évêques, professeurs de théologie, des professeurs de religion, et laïcs engagés qui en étaient membres – l'Institut était tout sauf invisible après la guerre. Ce dernier récit, que Heschel rapporte dans ses deux derniers chapitres, donne la nausée pour une raison différente. Champions chrétiens du génocide juif, les dirigeants de l'institut coururent se mettre à l'abri quand les Alliés eurent gagné la guerre, écrivant des lettres pour s'exonérer mutuellement, protégés par l'église, par leurs collègues et par leurs propres mensonges. Ceux qui pendant la guerre avaient utilisé leur expertise académique en matière de judaïsme pour promouvoir le programme raciste de l'Institut, recouraient à cette expertise en temps de paix, pour se camoufler: comment des experts en judaïsme pouvaient-ils être antisémites ? Et la consonance entre l'antijudaïsme de leur Institut et celui de la théologie chrétienne traditionnelle, rendait ce type de crime pratiquement indécelable.

Résultat : beaucoup des premiers acteurs de l'institut poursuivirent, après la guerre, de longues carrières académiques en tant que spécialistes respectés du Nouveau Testament. (J'ai sursauté en réalisant que j'avais lu certains de leurs travaux au cours de ma propre formation universitaire dans les années 1970…)

En conséquence, Jésus Aryen est plus qu'un récit révoltant de l'antijudaïsme chrétien de principe. C'est aussi une œuvre maîtresse de recherche patiente dans les archives. La plus grande part de la documentation d'Heschel gît, enterrée dans les archives de bibliothèques régionales et de correspondances privées. Elle n'a pas seulement retrouvé ces documents, mais elle a également interviewé les épouses et les étudiants encore en vie des théologiens de l'institut. Elle révèle que des carrières académiques d'après-guerre ont été améliorées et non diminuées par l'implication dans l'institut : le réseau professionnel de loyauté et de patronage est resté intact et efficace.

Du fait que ces hommes avaient dû renoncer à leur activisme antérieur – après 1945, il ne pouvaient plus être partisans d'un racisme homicide, ni soutenir bruyamment une bible chrétienne sans l'Ancien Testament, et sans les concepts et les termes « juifs » (tels que « messie », « alleluia » et « amen ») dans le Nouveau Testament – mais leur antijudaïsme académique et théologique restait intact.

Tant sur le plan de l'histoire de l'antisémitisme allemand, que sur celui d'une analyse des thèmes marquants de la théologie chrétienne, l'étude de Heschel est à la fois large et profonde. J'espère ardemment que son succès auprès des lecteurs non spécialisés – un succès qu'elle mérite pleinement – n'occultera pas  mettra pas son utilité urgente pour les étudiants en théologie, et spécialement pour les spécialistes du Nouveau Testament d'aujourd'hui. Malgré l'énergie et l'engagement de la recherche moderne concernant le Paul historique et spécialement le Jésus historique, des étudiants et des chercheurs continuent, de manière routinière, à se focaliser sur des exemples qui correspondent à leur contexte religieux originel, le judaïsme du Second temple, en insistant sur les différences plutôt que sur la cohérence. Ainsi, des spécialistes affirment encore que Paul n'aimait pas l'ethnie juive ni les pratiques religieuses juives et que Jésus, en tant que juif pieux, condamnait le culte du Dieu d'Israël dans le temple de Jérusalem. Il faut en finir avec vingt siècles de caricature du judaïsme pour exprimer l'identité chrétienne, sans se soucier de leur belle apparence. De telles caricatures produisent des narratifs ce que nos contemporains perpétuent tout en s'efforçant de rendre cette attitude "présentable" [salonfähig *]. Ces caricatures du judaïsme produisent des narratifs qui sont dommageables, tant sur le plan de l'histoire que sur celui de la morale. Comme la belle étude de Heschel le démontre magistralement la membrane entre antijudaïsme et antisémitisme est non seulement extrêmement mince, mais aussi, et malheureusement, beaucoup trop perméable.


Paula Fredriksen *


* Professeur d'Ecriture Sainte (chaire Aurelio), à l'Université de Boston, et auteur de Augustine and the Jews : A Christian Defense of Jews and Judaism [Augustin et les Juifs: Une défense chrétienne des Juifs et du Judaïsme] (Doubleday 2008).