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Post-sionisme

Arithmétique territoriale au Moyen-Orient, par David Meyer, commenté par M. Macina
28/09/2012

 

Commentaire de l'article du 10 février 2012, repris du site de la Libre Belgique.

 

[J'apprends que le Collectif Dialogue et Partage organise à Bruxelles, le 18 octobre, une conférence intitulée « Rencontres Judéo-Catholiques sur les identités complexes », et que, parmi les orateurs, figure le rabbin libéral David Meyer, dont – comme le savent celles et ceux qui me lisent sur mes sites – j'apprécie peu la militance pour la transformation de l'Etat juif en un Etat judéo-arabe. A cette occasion, j'ai relu quelques articles de D. Meyer sur ce thème et je m'attarde ici sur l'un d'eux.

Ayant pris son parti de la perspective, inéluctable selon lui, d'un tsunami démographique palestinien (ce que dément l'article suivant: La religion des deux Etats, par Emmanuel Navon), David Meyer, rabbin belge réformé, fervent partisan d'une cohabitation israélo-arabe à n'importe quel prix (pour Israël !), administre aux lecteurs d'un des principaux journaux belges un sermon judéo-libéral fortement frotté de « sciences humaines », pour expliquer à qui veut bien l'entendre qu'être un peuple libre dans son propre Etat, est nuisible au peuple juif et l'amène à se conduire de manière non-éthique. Je me suis donné la peine de réfuter – non sans ironie, çà et là, je le confesse –, les propos les plus discutables de cet intellectuel, auxquels s'applique hélas l'épigramme célèbre : « Ce que vous avez écrit est exact et nouveau, malheureusement, ce qui est exact n'est pas nouveau, et ce qui est nouveau n'est pas exact ».

Toutefois, David Meyer est désormais une personnalité avec laquelle il faut compter puisqu'il enseigne (excusez du peu !) la littérature rabbinique et la pensée juive à l'Université grégorienne pontificale de Rome. De plus, un honneur en entraînant naturellement un autre, il a été sacré « Mensch de l'année 2011 » par le CCLJ, en mars 2012. Je mesure ma petitesse en regard de ces distinctions honorifiques, ce qui ne m'empêche pas de dire son fait à cet homme qui va dans le sens du courant général d'hostilité envers l'Etat d'Israël, à laquelle il contribue largement. Je n'ai pas à juger sa conscience, malgré le mal qu'il fait à la cause à laquelle j'ai consacré ma vie, mais j'use de mon droit de critique, qui ne porte pas sur ses idées – que je ne partage évidemment pas, mais qu'il a le droit d'exprimer –, mais sur les arguments calamiteux par lesquels il les justifie. J'ai reproduit l'intégralité de son article en mettant en rouge les passages qui me paraissent discutables. J'ai rédigé une dizaine de notes pour critiquer, réfuter, voire condamner ce qui m'a paru mériter ce traitement. J'insiste, par contre, sur le respect que, comme à tout être humain, je porte à la personne de D. Meyer. (Menahem Macina).]

 

I. Texte de l'article de David Meyer


Trois chiffres peuvent-ils résumer l'essence du conflit entre Israéliens et Palestiniens ? Tentons l'expérience. Un, Deux, puis Un. Le "Un" nous le connaissons, car en 1948 seul un état fut créé : l'état d'Israël [1]. Le "Deux" nous l'imaginons aisément car demain, deux états vivront côte à côte, Israël et la Palestine. Mais quel est ce second "Un" qui clôture la trilogie ? Ce "Un" sera celui d'un état judéo-arabe binational qui, après-demain, remplacera les arrangements temporaires de frontières au centre des négociations actuelles. Si cet « après-demain » est encore très distant - la réalité des deux états n'est pas encore établie - il semble que la solution binationale soit pourtant inéluctable. « Le destin c'est la démographie » [2], disait l'historien Geoffrey Barraclough. Dans ce domaine, les récentes statistiques pointent déjà vers un équilibre démographique entre Juifs et Arabes. Equilibre qui, dans l'avenir, laissera place à une majorité arabe. Dans une telle configuration, la démarcation des frontières entre Israël et la Palestine n'altérera que de manière éphémère cette réalité. Un territoire israélien plus petit maintiendra une majorité juive pour quelques années ou décennies supplémentaires, mais ne changera en rien l'évolution démographique naturelle de la région. La paix non plus ne transformera pas cette situation. En effet, comment imaginer dans un Moyen-Orient paisible et ouvert qu'Israël puisse se prémunir contre l'augmentation naturelle de la part de sa population arabe qui altérera la nature démographiquement juive de l'état ?

La communauté juive et le Judaïsme doivent-ils s'alarmer de cette perspective ? Un état d'Israël binational, n'aurait-il pas de sens pour le Judaïsme ? Depuis 1948, dans l'ombre de la Shoah, le monde juif a, avec raison, considéré que l'existence d'un état juif souverain, à très forte majorité juive était une nécessité. Le sentiment de sécurité que procure une telle réalité, était et demeure essentiel. Mais il convient aujourd'hui de confronter cette situation à une démographie qui rend impossible le maintien, à moyen terme, de cette vision. Avec le temps, le prix éthique de la conservation d'une majorité juive, deviendra incompatible avec l'esprit traditionnel du Judaïsme [3]. In fine, un tel état ne serait qu'un îlot d'extrémisme [4] que le peuple juif pourrait peut-être encore soutenir mais certainement plus aimer.

Le Judaïsme d'aujourd'hui a donc l'obligation de trouver un sens nouveau à un état d'Israël où le besoin d'une majorité juive ne se ferait plus ressentir. Pour ce faire, c'est toute la signification de la relation du peuple juif à une terre porteuse d'intuitions éthico-religieuses qui doit être retravaillée. Pour en saisir le sens, référons-nous au commentaire médiéval de Rachi, enrichi d'une glose de Lévinas qui le rendra plus parlant aux lecteurs contemporains que nous sommes. Il y a plus de mille ans, Rachi enseignait que si le récit de la Torah s'ouvrait par l'histoire de la création du monde, cela signifiait que si les peuples du monde venaient à dire à Israël : « vous êtes des voleurs et c'est par la violence que vous avez conquis la terre », on pourrait leur répondre : « toute la terre appartient au Saint Béni Soit-il, c'est Lui qui l'a créée et il la donne à qui bon lui semble et à qui la mérite » [5].

Lisant ces quelques phrases, Lévinas fait la remarque suivante :

La réponse ancienne de Rachi nous propose de soutenir qu'il importe à l'homme - pour posséder la terre promise - de savoir que Dieu créa la terre. Car sans ce savoir, il ne possédera que par usurpation. Aucun droit ne peut donc découler du simple fait que la personne a besoin d'espace vital. […] La terre promise ne sera jamais dans la Bible « une propriété », au sens romain du terme, et le paysan, à l'heure de ses prémices, ne pensera pas aux liens éternels qui le rattachent au terroir, mais à l'enfant d'Aram, son ancêtre qui fut errant. [6]

Quelle force et quelle audace dans cette dernière phrase ! Si le lien à la terre n'est ni de l'ordre de « la possession » [7] ni de « l'éternité » [8], que signifie cette image renvoyant à l'errance ? Ne serait-elle pas le symbole du vecteur éthique d'une relation à la terre marquée de la double empreinte de la fragilité inhérente à toute errance ? [9]. D'une part, celle d'une négation des sentiments de certitude et de suprématie qui accompagnent la prétention à « la possession éternelle ». D'autre part, celle modelée par le savoir de la responsabilité qui nous incombe vis-à-vis de la situation fragile et précaire de celui - l'errant du moment - qui n'a pas la chance de vivre sur une terre où il contrôle son destin. Les « commandements de la terre », qu'évoquent la Torah et les commentaires rabbiniques pour définir le particularisme de la terre d'Israël, sont un rappel incessant de cette double empreinte de l'errance. Qu'il s'agisse de l'année sabbatique de la jachère, de l'année du Jubilé qui, tous les cinquante ans, annule les titres de possessions foncières, ou bien encore des règles de prélèvement des dîmes sur les cultures en faveur des plus démunis, toutes traduisent le refus catégorique d'une relation fusionnelle entre l'homme et la terre. Des « commandements de la terre » qui, en maintenant une distance irréductible entre le peuple et la terre, rendent désuètes les prétentions éphémères de « majorité démographique » et de « possessions éternelles ». Ainsi armé d'un contenu éthique fidèle aux enseignements d'une tradition plurimillénaire, le Judaïsme pourrait bien trouver, dans un état d'Israël binational, les modalités d'une souveraineté nécessaire à la mise en pratique d'une relation éthique à la terre véhiculée par le souvenir de l'errance. L'état binational, de par sa nature, ne serait-il pas alors l'une des grandes chances du Judaïsme de demain ? [10]. Oui, une chance et non pas une crainte ! Car une telle réalité, ne diminuerait en rien le lien du peuple juif à sa terre historique, et rendrait difficile les dérives idolâtres et fanatiques si catastrophiques aujourd'hui [11]. Surtout, en confrontant à chaque instant le peuple juif à la réalité de l'autre - chacun étant pour l'autre l'image de « l'errant éternel » - un état d'Israël binational garantirait l'éthique d'une vraie relation à la terre, digne de la sagesse biblique.

Cette vision, très utopique à l'heure de la menace nucléaire iranienne et des fanatismes de tous bords, n'est pas d'actualité concrète pour notre génération ni même pour celle de nos enfants. Trop proche de la Shoah, le Judaïsme d'aujourd'hui ne peut pas imaginer une telle transformation d'Israël, du lieu unique de « souveraineté juive » en lieu de « l'éthique juive ». Mais comme l'enseignait déjà un certain Rabbi Tarfon il y a deux mille ans : 

« Ce n'est pas à nous d'achever le travail mais nous ne sommes pas libres de nous y soustraire complètement. » [12] 


Rabbin David Meyer

Bruxelles


© La Libre Belgique

Titre et sous-titre sont de la Rédaction.

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II. Remarques et commentaires de l'article de David Meyer, M. Macina


[1] Faut-il rappeler à l'auteur que ce sont les Palestiniens qui ont refusé l'Etat qu'il leur était proposé de créer? On se souvient des « 3 non de Karthoum », au lendemain de la Guerre des Six-Jours : 1) pas de paix avec Israël ; 2) pas de reconnaissance d'Israël ; 3) pas de négociation avec Israël.
Depuis, hormis quelques propositions de pure forme, inacceptables pour Israël, la position du monde arabe n'a pas varié, elle s'est même durcie, puisqu'elle prône la disparition pure et simple de l'Etat juif.

[2] A cette aune, dans quelques décennies la France, puis l'Europe, pourraient devenir des pays à majorité arabe. Il suffirait pour cela que la majorité des musulmans se rallient à l'établissement – dont rêvent déjà les islamistes – d'un Califat pour tous les musulmans.

[3] Ce que D. Meyer appelle le prix éthique, c'est le fait pour Israël de défendre l'intégrité de sa patrie et de riposter aux attaques et actes terroristes d'où qu'ils viennent. A ce compte, aucun Etat qui accepterait les normes « éthiques » que D. Meyer exige d'Israël, ne pourrait se défendre contre quelque agression armée que ce soit, si injuste qu'en soit la cause.

[4] La dangereuse logique du sophisme de D. Meyer l'amène à considérer comme de l'extrémisme le fait, pour Israël, de tout faire pour préserver le caractère juif de son Etat. A ce compte, le fait pour la France de vouloir préserver le caractère français de son identité, de sa culture, et de sa citoyenneté, serait de l'extrémisme.

[5] Ici (volontairement ou par ignorance ?), D. Meyer trompe ses lecteurs. Voici le texte exact de la glose de Rashi, d'après le logiciel Sefarim, mis en ligne par Akadem : « Au commencement Rabi Yits‘haq a enseigné : La Tora, [en tant qu'elle constitue essentiellement un code de lois], aurait dû commencer par : "Ce mois-ci est pour vous le commencement des mois" (Chemoth, 12, 2), puisque c'est par ce verset qu'est édictée la première mitswa prescrite à Israël. Pourquoi débute-t-elle avec Beréchith ? "La puissance de Ses hauts faits, Il l'a révélée à Son peuple, en lui donnant l'héritage des nations" (Tehilim 111, 6). Ainsi, si les nations du monde viennent à dire à Israël : "Vous êtes des voleurs, vous avez conquis les terres des sept nations !", on pourra leur répondre : "Toute la terre appartient au Saint béni soit-Il. C'est Lui qui l'a créée et Il l'a donnée à qui bon lui a semblé. (Cf. Yirmeya 27, 5). C'est par Sa volonté qu'Il les a données à ces peuples, et c'est par Sa volonté qu'Il les leur a reprises et qu'Il nous les a données !" » (Yalqout chim‘oni, Bo 187). J'ai mis en rouge ci-dessus la fin du commentaire de Rashi à cet endroit, omis par D. Meyer, car il dit exactement le contraire de la conclusion fallacieuse que cet auteur en tire. D. Meyer avait déjà recouru au même subterfuge dans un article plus ancien, intitulé « La sagesse de Salomon mise à l'épreuve », paru dans La Libre Belgique du 28 septembre 2004. Il y citait le texte du Ps 111, 6, dont il estropiait la référence en « Ps 3 : 6 » et biaisait la traduction en ces termes : « Dieu fait connaître à son peuple la puissance de ses œuvres afin de lui donner à comprendre l'héritage des nations ». En réalité le texte hébreu dit : « Il proclame à son peuple la puissance de ses œuvres, pour leur donner l'héritage des nations. »

[6] Fidèle à sa (mauvaise et trop fréquente) habitude de ne pas donner les références exactes de ses citations, D. Meyer ne mentionne pas d'où il tire le passage de Lévinas qu'il cite. Faute de contexte, je ne puis donc juger de la pertinence de ce qu'il dit en avoir compris. Mais, du peu que je connais de l'œuvre du grand philosophe juif français, je doute fort que ses conclusions aient été les mêmes que celle de D. Meyer. Etrangement (quoique…), ce dernier fonde son exégèse sur un seul mot de ce texte de Lévinas : « errance ». Et de l'utiliser comme un "joker" qu'il substitue à l'idée qu'il élude pour promouvoir la sienne. Accrochons-nous bien : l'errance, celle dont le peuple juif a tant souffert et qui lui a valu les pires avanies avant qu'il ait enfin son chez soi national, tel est le « lieu de repos » que propose D. Meyer à son peuple, en lieu et place du sol de sa patrie d'antan recouvrée après quelque deux mille ans d'exil !

[7] Le Deutéronome affirme le contraire : « L'Eternel parla à Moïse, ce même jour, et lui dit: "Monte sur cette montagne des Abarim, sur le mont Nebo, au pays de Moab, face à Jéricho, et regarde le pays de Canaan que je donne en propriété aux Israélites." » (Dt 32, 48-49).

[8] Ezéchiel dit le contraire « Ils habiteront le pays que j'ai donné à mon serviteur Jacob, celui qu'ont habité vos pères. Ils l'habiteront, eux, leurs enfants et les enfants de leurs enfants, à jamais… » (Ez 37, 25).

[9] Pour D. Meyer, cette errance pourrait bien être « le symbole du vecteur éthique d'une relation à la terre marquée de la double empreinte de la fragilité inhérente à toute errance ». Conclusion : pour être « éthique », Israël doit troquer sa force militaire contre cette « fragilité » qu'il opposera au régime des mollahs iraniens, lesquels ne pourront que fondre en larmes de repentir devant tant de vertu !

[10] « L'état binational » serait, selon D. Meyer, « l'une des grandes chances du Judaïsme de demain ». Même un journaliste débutant ayant à peine une teinture de géopolitique du Moyen-Orient sait que, si les Palestiniens peuvent s'installer où bon leur semble sur la peau de chagrin géographique que l'assemblée des nations a chichement attribuée à Israël, il suffira de peu d'années pour que les juifs soient minoritaires dans leur propre Etat. La « guerre des ventres », comme l'appelait Y. Arafat, serait perdue d'avance pour Israël, dont la population serait livrée à l'arbitraire des Arabes autochtones et de tous ceux qui accourront de tous les points du globe, en invoquant le « droit au retour » pour des millions de Palestiniens (par mimétisme avec la « Loi du retour pour les juifs » dans leur patrie d'antan).

[11] Je crois utile de donner la référence au texte cité par D. Meyer, il s'agit de Pirkei Avot II, 20, 21.