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Anatomie d'un mensonge: retour sur le film 'L'Innocence des Musulmans'
29/09/2012

Article repris du Blog Philosémitisme, 24 septembre 2012

 

Traduction française de “Anatomy of a lie”, par Joseph W @ Jewish Chronicle et Harry's Place. Un des meilleurs articles écrits sur ce que ce chaos révèle de l'antisémitisme présent en Europe.



Caricature antisémite publiée 
au Qatar et en Algérie

Le jour anniversaire du 11 septembre, Chris Stevens, diplomate américain en poste en Libye, a été assassiné par des islamistes. Concomitamment, des manifestations éclataient dans de nombreux États à majorité musulmane contre la bande-annonce d'un film, « L'innocence des musulmans », jugé insultant envers Mahomet et la religion musulmane en ce qu'il les présente sous un jour négatif. Il a été démontré que l'assassinat de M. Stevens était planifié, et qu'il n'était pas, par conséquent, lié aux manifestations afférentes à la vidéo de quatorze minutes, mise en ligne sur le site de partage Youtube. Néanmoins, la semaine dernière, de nombreux journalistes des médias classiques et des intervenants sur les réseaux sociaux imputaient la responsabilité de l'assassinat de l'ambassadeur Stevens à la provocation apparente de « L'innocence des musulmans ».

Leur attention s'est détournée des motivations, du contexte et de l'identité des meurtriers pour se concentrer sur les motivations, le contexte et l'identité du cinéaste. Un utilisateur de Youtube, qui s'identifiait comme « sambacile », avait téléchargé sa vidéo qui allait mettre le feu aux poudres. Quelques heures après l'assassinat en Libye, « Sam Bacile » s'est présenté à des journalistes comme étant un Juif israélien, et a affirmé que son projet de film avait été rendu possible grâce à une centaine de donateurs juifs qui avaient collectivement déboursé cinq millions de dollars en vue de sa réalisation. Le Wall Street Journal - une source de nouvelles en général équilibrée et fiable sur le Moyen-Orient - a présenté Bacile comme étant un Juif israélien.

L'allégation selon laquelle le réalisateur et ses soutiens étaient des Juifs riches se propagea rapidement sur Internet. Il ne fait pas de doute que cette présentation des faits posait problème. Le début de la vidéo montre un massacre de chrétiens. Tout au long du film, des croix occupent une place proéminente. Une immense croix de bois a été utilisée comme toile de fond dans une scène-clé interprétée par un acteur qui incarne Mahomet. Il est évident que la réalisation d'un tel film n'a pas coûté cinq millions de dollars, compte tenu de l'utilisation de décors bon marché, de la mauvaise qualité de l'interprétation et du doublage parfaitement ridicule. De surcroît, la vidéo est composée de parties essentielles de différentes scènes collées ensemble, sans aucune voix off, sans effets contextuels ni de musique qui auraient pu la faire passer pour une bande de lancement véridique.

Devant tant d'anomalies, un journaliste de Channel 4 a fait remarquer, en plaisantant, que le film était tellement mal ficelé que les généreux donateurs juifs, s'ils existaient, pourraient bien vouloir récupérer leur argent. Mais ces bailleurs de fonds mystérieux - une allégation jamais confirmée - ont continué à être évoqués par ceux qui brûlaient des effigies, par des émeutiers en colère et dans les biographies de l'ambassadeur Stevens publiées dans les médias. Il devenait de plus en plus troublant de constater la facilité avec laquelle le mensonge "Bacile" a été cru.

Avec le recul, il semble incroyable que les gens aient pu croire un seul instant que le producteur et le metteur en scène étaient juifs et que des Juifs riches avaient dépensé une fortune pour réaliser un film qui a provoqué tout ce chaos. Pourquoi les grands organes de presse comme la BBC ont-ils continué à répéter des allégations non fondées sur Bacile, alors que tant de signes clairs montraient que le lien juif était faux ?

Le film aura coûté au maximum quelques milliers de dollars. Pourtant, les gens croyaient qu'il avait englouti un budget de plusieurs millions de dollars pour la simple raison qu'on avait prétendu que des donateurs juifs étaient impliqués. Il est malheureusement difficile de ne pas arriver à la conclusion que si on avait supprimé l'allusion à des donateurs juifs, personne n'aurait cru que le film avait coûté cinq millions de dollars. On trouve encore, dans certains segments de la société occidentale, la croyance selon laquelle les Juifs sont riches, politiquement puissants, et très motivés à défendre leurs intérêts au détriment de ceux des autres. L'avarice juive et l'obsession de l'argent sont ponctuellement un sujet humoristique en Grande-Bretagne. A la lumière de ces plaisanteries, nous avons un aperçu de la manière dont certaines personnes perçoivent les Juifs.

Lorsque nous entendons de telles blagues, nous sommes tentés de penser qu'elles ne portent pas à conséquence. Mais quand on voit avec quelle facilité les gens croient que les Juifs sont prêts à dépenser des milliers de livres pour un vulgaire dépliant, ou des millions pour des films d'amateurs sur Youtube, force est de conclure que nous avons affaire à un problème qui va bien au-delà de l'humour. Nous devons nous rappeler que les stéréotypes antisémites sur les Juifs riches ou obsédés par l'argent existent depuis des siècles. Il serait dangereux de croire qu'ils ont disparu d'un seul coup. On passerait ainsi à côté d'une masse de preuves qui démontrent que le préjugé est bien vivace.

Un titre du Guardian prétendait que Bacile était un « metteur en scène israélien » et le corps de l'article évoquait l'omniprésence de « donateurs juifs ». Lorsqu'il fut démontré que Bacile avait des origines coptes plutôt que juives, The Guardian n'a pas corrigé le titre. Pourquoi The Guardian s'accroche-t-il à une fausse allégation, alors même qu'il a été prouvé qu'elle est fausse ?

Quelques jours plus tôt, le 6 septembre, The Guardian évoquait des donateurs juifs dans un cadre différent. Dans un article sur la convention démocrate qui réaffirmait son soutien à Jérusalem en tant que capitale d'Israël, le journaliste écrivait comme allant de soi:

« Des donateurs juifs, en particulier à New York, et les groupes de pression pro-israéliens sont de généreux donateurs non seulement d'Obama, mais de sénateurs et de députés de la Chambre qui sont également candidats à des élections en novembre. »

Il y a des donateurs de toutes couleurs et croyances qui soutiennent les politiciens américains. Il est donc remarquable que The Guardian ne se concentre que sur les donateurs juifs. Les lecteurs, s'ils ne savent pas qu'il y a des bailleurs de fonds politiques d'autres origines ethniques et religieuses, sont fondés à conclure, à la lecture de cet article, que les Juifs riches agissent en sous-main et à leur avantage sur la politique américaine. Il est logique que quand « Sam Bacile » a débité des fariboles sur une centaine de riches donateurs juifs censés avoir financé son projet, l'idée ait touché une corde sensible chez ceux qui acceptent tacitement les théories sur des Juifs riches désireux de provoquer des troubles au Moyen-Orient.

On est tenté d'être incrédule et de se moquer de gens instruits qui croient si facilement à un tel mensonge à propos des Juifs. Pourtant, c'est une tendance très claire qui émerge, et elle devrait nous inciter à nous en inquiéter plutôt qu'à nous en gausser.

Cette année, lors du synode annuel, l'Église anglicane a voté en faveur du programme anti-israélien religieux et politique du groupe œcuménique (EAPPI), piloté par le Conseil œcuménique des Eglises. Comme on pouvait s'y attendre, des représentants juifs et des dirigeants communautaires ont exprimé leurs inquiétudes au Synode. Des vicaires n'ont pas hésité à accuser « de puissants lobbies » qui cherchent à influencer le Synode. Il est significatif que John Dinne, l'auteur de la campagne pro-EAPPI, ait affirmé qu'un modeste dépliant de format A4 « devait avoir coûté 1.000 livres sterling ». L'hypothèse sous-jacente est claire. C'est la preuve de manœuvres financières et politiques mises en œuvre par des Juifs pour faire capoter la motion en faveur d'EAPPI. Ce qui est certain, c'est que le dépliant n'a pas coûté un millier de livres, tout comme la bande annonce du film « L'innocence des musulmans » n'a pas coûté cinq millions de dollars.

Lorsque Ken Livingstone a fait campagne pour la mairie de Londres en mai dernier, il a exprimé la conviction que les Juifs ne voteraient pas pour lui parce qu'ils sont riches et que les riches votent pour les Conservateurs. Au final, Livingstone a perdu d'un peu plus de 60.000 voix. Dans la foulée, certains ont suggéré avec joie que si Ken ne s'était pas aliéné tant d'électeurs avec ses remarques injustes sur la richesse des Juifs, son score aurait pu se rapprocher de celui de son challenger Boris Johnson. La raison qui a poussé Ken Livingstone à délibérément courir le risque de mécontenter son électorat, uniquement pour pouvoir faire sa remarque au sujet de l'argent juif est incompréhensible.

Chez certains esprits, le mensonge peut s'avérer fatal. En 2006, Ilan Halimi, âgé de 24 ans, fut kidnappé en France. Ses ravisseurs essayèrent d'extorquer de l'argent à sa famille. Ils étaient convaincus que le jeune homme était riche, du fait qu'il était issu d'une famille juive marocaine. Cependant, la famille Halimi n'était pas plus riche que la famille de ses ravisseurs. La rançon ne fut pas versée, et il fut torturé à mort et assassiné.

La charte infâme du Hamas professe à propos des Juifs :

« Avec leur argent, ils ont mis la main sur les médias du monde entier: presse, maisons d'édition, stations de radio etc. Avec leur argent, ils ont soulevé des révolutions dans plusieurs parties du monde afin de servir leurs intérêts et réaliser leur objectif. [...] ils ont mis sur pied des sociétés secrètes [...] afin de saboter les sociétés et servir les intérêts sionistes. »

Quand on voit des Occidentaux défiler pour montrer leur solidarité avec le Hamas, cessons de croire qu'ils ignorent ces passages peu recommandables de la charte de ce mouvement. Il est bien plus probable que les accusations du Hamas sur l'argent juif correspondent à ce que beaucoup de gens instruits croient concernant les Juifs.

Dans ce contexte, nul doute que les médias ont le devoir de ne pas renforcer les préjugés mais plutôt de les discréditer. Pourtant, ces dernières années, nous en avons vu une version plus subtile, qui s'insinue lentement dans la pensée politique dominante. [...]

 

Nous aurons à composer avec le fait, inconfortable et pénible, qu'au 21e siècle, les préjugés ridicules au sujet de l'argent et de l'influence des Juifs sont bien réels. La théorie du complot ourdi par une centaine de donateurs juifs est la dernière variation sur ce thème.

Si les médias sont enclins à publier des informations invraisemblables sur l'argent juif c'est uniquement parce qu'ils savent que l'ensemble de la société est prête à les croire. Plus ce cercle vicieux durera, plus les Juifs seront victimes des stéréotypes dans lesquels on les emprisonne avec tant de légèreté.

 

Joseph W

@ Jewish Chronicle et Harry's Place