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Menahem Macina

Recension de deux ouvrages de M. Macina par le théologien D. Cerbelaud
12/10/2012

 

Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (RSPT), 96 (2012) p. 107-132

 

BULLETIN D'ÉTUDES JUIVES ET JUDÉO-CHRÉTIENNES

par Dominique CERBELAUD

 

L'infatigable Menahem MACINA [M. M.] nous donne coup sur coup deux nouveaux ouvrages. Nanti d'une préface de Fadiey LOVSKY et d'une postface d'Yves CHEVALIER, le premier (22) se présente comme un bilan du rapprochement entre Juifs et chrétiens impulsé par le Concile Vatican II, et symbolisé par le paragraphe 4 de la Déclaration Nostra Aetate. Pour mener à bien cet ambitieux projet, l'auteur commence par retracer la gestation laborieuse et douloureuse de ce document conciliaire et les difficultés de sa réception. Dans cette première partie, intitulée « Une théologie qui se cherche – Respect mutuel mais pas reconnaissance », il prend note d'éléments très positifs (textes des épiscopats français et allemand, « formule de Mayence » prononcée par Jean-Paul II en 1980), mais aussi des réticences, voire des résistances, qui se manifestent à l'occasion jusque dans les hautes sphères de l'Église catholique.

La seconde partie (« Une théologie inadaptée à la gestion du mystère d'Israël et à son incarnation ») s'interroge sur les raisons profondes de ces hésitations, que l'auteur décèle dans la théologie chrétienne pluriséculaire. Celle-ci assenait par exemple, en se basant sur l'épître aux Romains, qu'Israël devait, à la fin des temps, se convertir à Jésus-Christ ; ou développait l'idée du « transfert d'Alliance » et de la répudiation d'Israël. Il s'avère difficile de corriger des conceptions aussi profondément ancrées.

C'est pourtant ce à quoi s'efforce la troisième section de l'ouvrage (« Juifs et chrétiens – “Les deux familles que Dieu a choisies” (Jr 33, 24) »), en revisitant les textes scripturaires, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, où cette théologie « classique » s'alimentait. L'auteur en propose une tout autre lecture, qui ouvre des perspectives inattendues sur l'histoire d'Israël et celle de l'Église.

Enfin, dans une quatrième partie, sur laquelle je reviendrai (« L'épreuve de l'incarnation – Israël, Jérusalem et les nations »), M. M. dénonce avec vigueur ce qui lui apparaît comme le dernier avatar de l'antisémitisme chrétien (voir sur ce point p. 298-299) : l'opposition à l'État d'Israël, ou si l'on préfère l'antisionisme.

Soulignons d'entrée de jeu la qualité des divers dossiers ainsi constitués. Connu pour être un chercheur consciencieux, voire scrupuleux, l'auteur fait ici honneur à sa réputation. Il cite avec précision les documents qu'il utilise – et qu'il a compilés sur son site Internet, auquel il renvoie volontiers. « L'état des lieux » qu'il annonçait dans son titre s'avère donc remarquablement exact et détaillé. Mais cet éloge global s'accompagne inévitablement d'un certain nombre de critiques.

Passons rapidement sur les erreurs matérielles et autres coquilles que le recenseur se doit de relever. Ainsi, la référence donnée p. 353 (« Zacharie 12, 3 ») concerne la première ligne de la page, et non les deuxième et troisième. L'index scripturaire mentionne systématiquement « Ac 3 » au lieu de « Ac 2 » (p. 382) – et cette erreur se retrouve dans le texte, aux pages concernées.

Par ailleurs, certaines expressions pourront sembler discutables. Faut-il traduire l'anglais « conservative » par « conservateur » (n. 46, p. 61) ? D'où sait-on que le pape Évariste était d'origine juive (p. 147) ? La différence entre kairos et chronos, loin d'être « une distinction subtile [...] faite par certains exégètes », apparaît au contraire comme indispensable (n. 36, p. 56).

Mais venons-en à des remarques plus fondamentales. Pour appuyer telle ou telle de ses assertions, l'auteur recourt volontiers à des salves de citations bibliques. Ce procédé a ses limites. Tout d'abord, parce qu'il risque de provoquer l'indigestion du lecteur : « Au risque d'abuser des citations scripturaires... » (comme il le reconnaît lui-même p. 273), M. M. impose à celui-ci pas moins de trente-six citations destinées à éclairer Mt 21, 43 (p. 228-240), et vingt-quatre à propos de la parabole des vignerons homicides (p. 253-262). Il faut l'avouer : cet argument d'autorité, qui s'apparente parfois à un véritable fondamentalisme biblique, n'emporte pas nécessairement la conviction : on préférerait, dans bien des cas, une discussion théologique plus élaborée.

Dans le même ordre d'idées, on pourra regretter la propension de l'auteur à adopter un ton polémique. C'est ainsi qu'à propos du millénarisme, il fait état d'une controverse qui l'a opposé à Arnaud Dumouch – un auteur pourtant publié dans la même maison d'éditions (p. 212-223). De façon plus inattendue, M. M. s'en prend avec véhémence à Jean Dujardin et à David Neuhaus : il s'agit cette fois de la terre d'Israël (p. 345-351). Or ni l'un ni l'autre de ces auteurs ne peut être soupçonné d'antisionisme, bien au contraire !

C'est ici, sans doute, que nous touchons du doigt un aspect plus personnel et subjectif du travail de l'auteur. Nonobstant son allure scientifique, sa recherche reste mue par une passion – au double sens d'enthousiasme et de souffrance. Je l'ai dit : la quatrième section de l'ouvrage s'attache à combattre toute forme d'opposition à l'État d'Israël. Mais c'est avec une rare virulence que l'auteur se livre à cette dénonciation. À l'en croire, « les dirigeants arabes et palestiniens » (p. 283), secondés par les ONG, se livrent à ce sujet à une désinformation systématique. S'il en donne quelques exemples qui paraissent de fait assez probants (p. 303-309), nul doute qu'aux yeux de bien des lecteurs, cela ne légitime pas pour autant toutes les attitudes de l'État d'Israël à l'égard de ses voisins du dehors et du dedans.

Cela dit, l'implication personnelle du chercheur belge [1] a bien du mal à s'énoncer clairement. Conscient de ce que son livre pratique un certain « mélange – voulu ! – de perspectives et de méthodes » (p. 335), l'auteur le clôt par une « synthèse » (qui se limite en fait à la polémique ci-dessus mentionnée contre Dujardin et Neuhaus) puis par une « conclusion ». Là, il commence par évoquer son itinéraire spirituel personnel (p. 355-357), mais cette confidence tourne court, pour céder la place à une nouvelle salve de citations bibliques (quatorze textes !) attestant cette fois l'hostilité que suscite parmi les nations l'élection d'Israël (p. 357-362). Pour finir, notre auteur livre quelques considérations sur l'aspect messianique de la fondation de l'État d'Israël (p. 363-368).

Quoi qu'il en soit de cette souffrance parfaitement respectable, on en vient à se demander si l'ouvrage n'aurait pas gagné en efficacité en adoptant un ton plus serein et pondéré – à l'exemple d'un Jules Isaac et de son Jésus et Israël.

 

Quatre mois après ce premier volume, M. M. en publiait un second, d'une ampleur comparable (23). Mais la perspective s'élargit puisque, en trois parties cette fois, l'auteur retrace l'évolution de l'attitude chrétienne envers le judaïsme depuis les origines, ou du moins depuis l'époque patristique.

La première section (sous-titrée : « La réprobation chrétienne du peuple juif ») survole en effet vingt siècles d'histoire, tandis que la deuxième (« Un “autre regard” – Ombres et lumières ») retrace les étapes de ce que l'on peut appeler le philosémitisme chrétien, depuis l'épisode des Amici Israel jusqu'au pontificat de Jean-Paul II ; dans une troisième partie enfin (« Résistance à l'apostasie »), l'auteur se livre à une méditation personnelle sur la base de divers textes bibliques.

Je viens d'employer le mot « personnelle » : par contraste, la première section de l'ouvrage l'est fort peu. L'auteur y donne un grand nombre d'extraits, mais toujours de seconde main. Il s'appuie en effet sur différents auteurs antérieurs, tels que Lovsky, Isaac, Sorlin, Démann ou d'autres. Il s'agit, on le voit, d'excellentes références, mais cette compilation, du même coup, n'apporte pas grand-chose de nouveau. En outre, M. M. reproduit, le cas échéant, les erreurs de ses devanciers, par exemple quand il affirme à la suite de Lovsky que Jean Chrysostome n'utilise pas « explicitement le terme “déicide” » (p. 30) contrairement à Eusèbe de Césarée (ibid.). Or c'est exactement l'inverse : ce dernier, dans la Vie de Constantin, forge un terme qu'il faudrait traduire, contrairement à ce que fait Lovsky, par « dominicide » (« kyrioktonia » : voir P. G. 20, col. 1076 B) tandis que Chrysostome, dans ses Homélies contre les Juifs prononcées en 386-387, emploie bel et bien le mot « déicide », dont il est l'inventeur (« théoktonia » voir P. G. 48, col. 854). Quoi qu'il en soit, ce survol historique s'achève avec la question du silence de Pie XII pendant la guerre, sur laquelle l'auteur s'engage davantage, même s'il cite de nouveau divers prédécesseurs (p. 132- 138).

Il y revient d'ailleurs dans la seconde section, en posant cette fois la question du silence du Pontife après la guerre, qui paraît encore plus difficile à justifier (p. 168-171). Mais avant cela, l'écrivain belge [2] a évoqué l'affaire, encore relativement peu connue, des Amici Israel, ce groupe que l'on peut qualifier de philosémite, actif entre 1924 et 1928, et auquel les autorités de l'Église romaine ont brutalement mis fin après l'avoir beaucoup encouragé (p. 145-151) ; ainsi que les tenants et aboutissants de la célèbre « Conférence de Seelisberg », qui s'est tenue en 1947 (p. 154-158). Comme le titre de cette section l'indique, il y a ici des « ombres » et des « lumières » : l'élaboration et la publication de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate ainsi que les paroles et les actes parfois spectaculaires du pape Jean-Paul II ne doivent pas faire oublier d'autres signes plus inquiétants (voir notamment p. 190-192).

La troisième partie, comme je l'ai dit, adopte un ton bien différent. En prenant pour point de départ l'épisode du figuier desséché (Mt 21, 18-22 et par.), l'auteur se risque à une lecture théologique du schisme entre Israël et l'Église, et à des conjectures sur l'avenir spirituel de l'humanité. À ses yeux, la possibilité d'une apostasie chrétienne reste une menace réelle, alors même que le rétablissement d'Israël est devenu un fait indiscutable. Tout ce développement s'alimente directement au texte biblique, dont l'auteur, comme dans l'ouvrage précédent, cite une abondance de versets. Et ici encore, il se montre lucide sur les limites de la méthode : « À ce stade, le lecteur se demandera peut-être quel enseignement il peut tirer de cette avalanche de citations, outre qu'il peut en avoir une autre interprétation que la mienne » (p. 265).

Enfin, comme le livre antérieur, celui-ci se clôt par une longue « conclusion » où M. M. livre quelques détails autobiographiques, faisant notamment allusion à la « grâce spirituelle insigne » (n. 352, p. 268) dont il a bénéficié : une sorte d'illumination sur la situation spirituelle d'Israël, qu'il n'a cessé de travailler depuis lors et qui le convainc, non seulement d'applaudir au retour de ce Peuple sur sa terre, mais de dénoncer vigoureusement tous ceux qui de près ou de loin pourraient s'y opposer, en particulier parmi les chrétiens.

Passons rapidement sur d'inévitables imperfections : coquilles (le « hinc et nunc » de la p. 205) ou formules pléonastiques (le « jésuite Cornelius a Lapide, s.j. » et le « bénédictin Augustin Calmet, o.s.b. », tous deux à la p. 36), comme sur de non moins inévitables omissions (notamment dans la bibliographie, il est vrai déjà copieuse, des p. 287-304) pour souligner une anomalie plus grave : à maintes reprises, l'auteur renvoie à des « Notes complémentaires » censées contenir des textes trop longs pour les notes de bas de page. Or, c'est en vain que le lecteur les cherche : elles ne figurent nulle part dans le volume [3].

Faut-il y voir l'indice d'une certaine précipitation ? Au risque de me répéter, je me résous à livrer une impression personnelle : c'est que le présent essai, quoi qu'il en soit de ses incontestables qualités, aurait sans doute gagné, lui aussi, à faire l'objet d'une plus longue maturation.

 

Abbaye de Boscodon
F-05200 CROTS

 

[Notes du recenseur]

 

22. M. MACINA, Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Préface de Fadiey Lovsky, Postface de Yves Chevallier, Paris, Docteur angélique, 2009 ; 15 × 21, 400 p., 23 €. ISBN : 978-2-918303-00-8.

23. M. MACINA, Les Frères retrouvés : de l'hostilité chrétienne à l'égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d'Israël, L'Œuvre, Paris, 2011, 15 × 20,5, 320 p., 20 €. ISBN : 978-2-35631-064-

 

[Notes de M. Macina]

 

[1] Je ne suis pas Belge, mais Français. 
[2] Idem.
[3] Erreur factuelle que le recenseur reconnaît lui-même dans un Erratum, inséré en dernière minute à la fin de la livraison de ce numéro de la revue. Voir à ce sujet  l'article intitulé « Les recensions: une arme utile, mais qui peut être fatale », en ligne sur le site Philosémitisme, 12 oct. 2012.