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Une grande leçon du professeur Henri Baruk (pour répondre à Stéphane Hessel)
17/10/2012

 

Sur le Blog de Danilette, 17 octobre 2012

 

Henri Baruk, de l'hébreu « baroukh », béni, porte bien son nom. Il est surtout connu pour avoir développé la « psychiatrie morale », en accord avec les valeurs juives de Tsedek, justice, vérité, il a écrit des ouvrages passionnants dont je vous parlerai prochainement.


Extraits de l'entretien de Jacques Chancel avec Henri Baruk, neuropsychiatre, à propos de son livre, Des hommes comme nous, diffusé le 13 avril 1976 sur France Inter.

 

Jacques Chancel : pour être vraiment dans la vérité et je dois dire que vous êtes un neuropsychiatre de grande réputation, un institut porte d'ailleurs votre nom en Israël, vous êtes membre de l'Académie de Médecine mais aujourd'hui à 79 ans vous faites un retour sur une vie bien remplie, agitée peut-être de fantômes, mais j'ai l'impression moi, que vous vivez un soir très paisible

Henri Baruk : absolument, c'est un soir très paisible parce que les épreuves fortifient si on arrive à les dominer ; il ne faut pas se laisser écraser par elles, les épreuves les plus terribles comme celles, par exemple, des persécutions hitlériennes et des haines humaines qui sont si redoutables, doivent être étudiées aussi de très près. Il faut connaître les mécanismes de la haine et quand on les a bien étudiés et qu'on étudie bien les bas-fonds de l'espèce humaine, alors on comprend mieux l'homme dans tous ses fondements, c'est-à-dire dans ses fondements à la fois très élevés et très hauts et dans ses fondements très bas, qui sont, si l'on peut dire, des fondements presque animaux, mais alors on peut mieux comprendre et surtout on peut mieux travailler à la pacification

Jacques Chancel : Mais la haine est-elle une forme de folie ?

Henri Baruk : On ne peut pas dire que la haine soit une forme de folie parce que, dans la vie courante, elle est extrêmement développée, soit chez les individus, soit même dans les collectivités, et même sur le plan national et international. On a longtemps considéré que la haine était le fait de l'exagération de l'instinct d'agressivité, c'est ce qui a été très longtemps soutenu. Je suis d'un avis tout à fait différent, dans la plupart des cas que j'ai observés de très très près – les plus violents –, j'ai pu remarquer que la haine humaine est différente de l'agressivité animale, elle est une réaction au sentiment de culpabilité qui habite le sujet. 

Lorsqu'un sujet se sent coupable de quelque chose, il peut réparer ce qu'il a fait, c'est la meilleure méthode ; ou bien il peut essayer de l'oublier et de compenser par d'autres actes ; mais s'il ne veut pas le reconnaître, il refoule sa culpabilité et, à ce moment-là, il la transfère sur des innocents. Poussé par un aiguillon terrible qui le dirige, il devient alors un démon, il accuse tout le monde, il se fait le grand justicier, il fait une propagande qui soulève les foules. On assiste alors à de véritables révolutions et catastrophes entraînées par ces réactions au sentiment de culpabilité, qui est lié à la présence chez l'homme d'un très important facteur spécial : la conscience morale

Jacques Chancel : Il faut donc se méfier de tous ceux qui disent « J'ai de la haine » ?

Henri Baruk : Il faut s'en méfier et chercher la cause de la haine.

Jacques Chancel : Et toujours chercher les causes ?

Henri Baruk : Et toujours chercher les causes, et toujours faire des enquêtes méticuleuses pour chercher la vérité. Ne jamais se laisser impressionner par les mauvaises langues, par les calomnies, par les dénégations, toujours vérifier la vérité dans le culte de la vérité et chercher ce qui est juste. C'est là d'ailleurs la base fondamentale de cette civilisation hébraïque que j'ai tant étudiée et qui, sur ce point, apporte des données d'une valeur à mon avis inestimable

Jacques Chancel : Vous ne pensez pas, Professeur Henri Baruk, que la calomnie est, dans certaines circonstances, une forme d'assassinat ?

Henri Baruk : Absolument. La calomnie est une forme d'assassinat, et c'est tellement vrai que, dans la Bible hébraïque, le fait de calomnier quelqu'un et de causer sa mort de cette manière, est considéré comme un assassinat ; celui qui a fait mourir quelqu'un par mauvaise langue ou par calomnie doit subir le même sort que celui qu'il a causé au malheureux qu'il a fait mourir ; il est aussi coupable que le meurtrier, et c'est ça la fameuse loi du talion, du talion afflictif, qu'on a tant critiquée, mais qui, a vrai dire, s'exprime très bien sur le plan psychologique.

Jacques Chancel : Toute votre vie, Professeur Baruk, vous avez été guidé par la tendresse, par la charité, et l'on peut peut-être s'étonner qu'un psychiatre ait, comme ça, une figure de saint.

Henri Baruk : A vrai dire, j'ai été guidé, certes, par la tendresse, mais mon père était un homme très énergique qui m'a habitué au contraire à travailler dur, et qui ne m'a pas épargné les difficultés de la vie. Je l'en remercie, je lui en suis très reconnaissant. D'autre part, j'ai aussi connu moi-même, dès ma jeunesse, des difficultés et des haines que j'ai dû surmonter.

Jacques Chancel : Des haines ?

Henri Baruk : Même l'antisémitisme. Alors que je commençais mes études à l'École de Médecine d'Angers, j'ai vu l'antisémitisme de très près et à ce moment-là j'ai vu ce que c'était que la haine

Jacques Chancel : Vous en avez été touché ?

Henri Baruk : Je n'ai pas été touché mais j'ai été l'objet de manifestations, qui se sont atténuées par la suite ; et je dois dire que les gens qui avaient cette haine sont devenus ensuite des amis extrêmement dévoués, ils l'ont regrettée. Mais j'ai résisté. Même pendant la Guerre de quatorze, à un moment donné, me trouvant dans un milieu d'Action Française [1], on m'a débité des propos épouvantables contre les Juifs ; ils se sont arrêtés parce qu'un membre de cette réunion, qui était un ecclésiastique catholique, s'est levé et a dit qu'il me soutenait et qu'il maudissait cette action insensée. Par conséquent, je l'ai très souvent rencontrée [cette haine], mais ceci ne me fait pas peur du tout, n'est-ce pas, et à ce point de vue, les haines ne me font pas peur, pas plus qu'à mon père, qui disait pendant l'occupation hitlérienne : « J'ai vu des pogroms dans ma vie, il ne faut pas s'en effrayer du tout, la justice finit toujours par triompher ».

Jacques Chancel : Je disais à l'instant, Professeur Henri Baruk, que vous aviez passé toute votre vie dans les asiles psychiatriques, toute votre vie, je le dis bien, y compris votre enfance, puisque votre père était psychiatre, mais vous auriez pu être traumatisé par cette fréquentation. Peut-on tenir dans un milieu comme celui-là si l'on n'est pas bien armé ?

Henri Baruk : Mais cette fréquentation durant mon enfance n'avait rien de tragique, parce que mon père pratiquait déjà ce qui figure dans le titre [de mon livre], Des hommes comme nous.

Jacques Chancel : Oui, justement, lorsque vous dites « des hommes comme nous », vous dites que les fous sont des hommes comme nous ?

Henri Baruk : Absolument.

Jacques Chancel : Faut-il dire « les fous, entre guillemets » ou bien dire « fous » ?

Henri Baruk : Non il ne faut pas employer ce mot.

Jacques Chancel : Alors quel mot employer ?

Henri Baruk : Eh bien, « malades mentaux ». Mais la différence entre les malades mentaux et les hommes dits normaux est très faible, les malades mentaux, comme l'avait déjà dit Esquirol [2], ont les mêmes idées, et les mêmes sentiments, en un peu plus marqué, simplement. C'est une question de degré : ils savent moins retenir et dissimuler leurs pensées, c'est tout. Mais ce sont les mêmes pensées, ce sont les mêmes hommes, et comme j'ai vécu dès mon enfance, avec tant de familiarité, au milieu de ces malades qui, pour mon père – et pour ma mère qui les aimait beaucoup aussi –, étaient des hommes comme nous, je n'ai jamais été traumatisé et j'ai tout de suite été très facilement à l'aise ; de ce point de vue, évidemment, les rapports entre médecins et malades sont extrêmement importants. Quelqu'un a écrit que ces rapports devaient être modifiés, et qu'à côté de l'ancienne conception selon laquelle le médecin était un ami au service du malade, tout devrait être changé, et se faire sous l'angle de la subordination, le malade devant s'incliner devant le détenteur…

Jacques Chancel : Le médecin tout-puissant !

Henri Baruk : Le médecin tout-puissant. J'ai vivement attaqué une telle conception, je reste obstinément fidèle au « médecin ami au service du malade », quelles que soient les réactions du malade, et même si celles-ci sont violentes et agressives, il faut savoir les supporter.

Jacques Chancel : On comprend vite, Professeur Baruk, que vous ne démissionnerez pas de sitôt. Vous avez 79 ans mais vous exercez toujours, et il faut rappeler que votre père lui, est mort centenaire

Henri Baruk : A la fin de sa 103ème année.

Jacques Chancel : Il y a encore de l'espoir pour vous !

Henri Baruk : Je ne sais pas si j'aurai sa vitalité, en tout cas, il a donné un grand exemple.

Jacques ChancelDes Hommes comme nous, c'est pour persuader les autres qu'il faut les considérer de cette manière ?

Henri Baruk : Il faut surtout ne jamais voir un malade du haut de sa grandeur de bien portant, être bien portant est une situation fragile, l'homme malade est un homme comme nous, qui souffre, et tout le monde peut devenir comme lui. Il faut garder à l'homme malade sa dignité, pas même le voir de haut, et surtout ne pas s'inspirer d'un impérialisme médical et psychiatrique que je combats plus que tout. Le malade [avant tout] ! C'est pourquoi j'ai mis à la fin de mon livre cette très importante maxime hébraïque : soutenir ceux qui tombent et ne pas les accabler. C'est, avec le malade, la base de la médecine et de la psychiatrie.

 

Transcrit par Danilette. Suite demain pour ceux que le sujet intéresse.

 

 

Notes de Menahem Macina

 

[1] L'Action Française, mouvement politique nationaliste, d'extrême droite, qui s'est développé dans la première moitié du XXe siècle en France. Il devient monarchiste sous l'influence de Charles Maurras, et évolue vers une idéologie antisémite . Voir l'article que lui consacre Wikipedia.

[2] Jean-Etienne Esquirol, psychiatre. Voir la page que lui consacre Wikipedia.