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Éditorialistes
Menahem Macina

'L'apologie qui nuit à l'Eglise', de Menahem Macina: recension par François Soulage
24/10/2012

 

Critique parue dans Témoignage Chrétien  n° 3504, 7 septembre 2012

 

Église et Shoah : après la shoah, le temps des historiens


 

Mgr Saliège, archevêque de Toulouse (au centre).
 Copyright : DR

 

 

Deux ouvrages, apparemment opposés, renouvellent notre vision du comportement de l'Église catholique de France face au sort des Juifs.


C­e 23 août, cela faisait 70 ans que Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, osait la plus célèbre parole d'Église contre la persécution des Juifs en France. La célébrité de cet acte n'a d'égal que sa rareté, et depuis la Libération, l'attitude de l'Église fait débat, entre ceux qui accusent ou qui excusent son « silence ».

On peut choisir de le traiter par la forme romanesque (1). Mais le débat savant est régulièrement alimenté, avec dernièrement deux ouvrages percutants ( et apparemment opposés ) sortis chez des éditeurs reconnus. Menahem Macina fait paraître L'apologie qui nuit à l'Église (Cerf), et on s'attend à une charge contre Pie XII. Sylvie Bernay publie sa thèse L'Église de France face à la persécution des juifs 1940-1944 (CNRS éd.), et l'on pressent une défense en règle de l'épiscopat français.

Pourtant, nos préventions tombent à la lecture : chaque auteur, s'il tient ferme son point de vue, l'appuie sur de vrais arguments scientifiques et participe à l'ouverture d'un espace de débat véritable.


PIE XII

Spécialiste des doctrines messianiques et du dialogue judéo-chrétien, Menahem Macina refuse de polémiquer sur Pie XII. Il ne sert à rien de condamner, à partir de nos critères d'aujourd'hui, sa « réserve prudente » (le terme de « silence » est devenu trop connoté négativement), dictée par le souci de défendre l'Église.

Ce qui ne l'empê­che pas d'être très critique à l'égard de l'(in)action pontificale dont il essaie de cerner la véritable ampleur. L'auteur plaide donc pour un jugement nuancé, rejetant toute légende noire qui en ferait un spectateur passif, voire « le pape de Hitler ».

Mais la principale cible du livre est le révisionnisme historique qui cherche à justifier par tous les moyens et même à enjoliver le comportement du Saint-Siège. On a vu ce principe à l'œuvre sur de nombreux sujets ; il prend ici la forme d'une vision apologétique qui ferait de Pie XII un défenseur des Juifs, partisan d'actions de sauvetage de masse. Macina en reprend les arguments pour les réfuter de manière très convaincante.

Il montre par exemple comment des déclarations pontificales, aujourd'hui lues comme dénonçant la persécution de juifs, étaient en réalité beaucoup plus vagues et ambiguës. Il démontre également que le chiffre de 850 000 Juifs sauvés par l'Église catholique ( voire par le Saint-Siège ) résulte d'un calcul fantaisiste.

Pourtant, ces travaux ( y compris d'auteurs juifs ) sont largement diffusés, notamment dans les milieux conservateurs. Ils sont relayés par l'agence Zenit (2), et alimentent la proposition ( choquante pour de nombreux israélites ) de reconnaître à Pie XII la qualification de « Juste des nations ». Au-delà d'une relecture partisane, on est désormais dans une falsification historique, dans une forme de révisionnisme.


RELATIONS JUDÉO-CHRÉTIENNES

Si cette apologie nuit à l'Église, comme l'indique le titre, c'est qu'en fervent partisan des relations judéo-chrétiennes, Macina considère que l'Église catholique doit accepter ses fautes et les reconnaître. Il juge sévèrement le texte romain de 1998, « Nous nous souvenons », encore très en retrait sur l'indispensable repentance et n'aidant pas au dialogue. Il relève à l'inverse les nombreuses prises de positions courageuses dans les Églises protestantes et catholiques. Il les cite largement, et particulièrement celle des évêques français de 1997.

Il n'y a pas de révélation dans le livre de M. Macina et sa construction est un peu déconcertante. Mais sa documentation exceptionnelle ( avec de nombreuses citations et un index très utile ) en fait une source de première qualité.

[…]

 

(1) On peut lire dans cette veine La protestation, Éd. Nicolas Eybalim, 250 p., 16 €. Yves Belaubre met en scène, avec empathie, Mgr Saliège durant les deux années d'existence de la zone libre (décembre 1940 – novembre 1942).

(2) Agence de presse catholique basée à Rome.

 

François Soulage

© Témoignage chrétien

 

L'apologie qui nuit à l'Église, Menahem Macina, édition du Cerf, 320 p., 25 €

L'Église de France face à la persécution des juifs 1940-1944, Sylvie Bernay, CNRS éditions, 528 p., 25 €