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Une histoire impitoyable: Voici pourquoi, dans l'Etat de Rakhine, bouddhistes et musulmans se sautent à la gorge
13/11/2012

 

Titre original: “Unforgiving history: Why Buddhists and Muslims in Rakhine state in Myanmar are at each others' throats

The Economist, 3 novembre 2012.

Traduction française: Menahem Macina, 13 novembre 2012

 

Dans la lumière de l'aube, le panorama vu de la pagode Shwethaung, sur la plus haute colline de Mrauk-u semblait magique : une rizière regorgeant de riz, des lacs scintillants et des collines boisées, dont beaucoup couronnées d'autres pagodes au brillant revêtement doré. Mais, là, une fumée noire tourbillonnait. Un autre village brûlait. Du 22 au 24 octobre, Marauk-u, un centre touristique de l'Etat de Rakhine, au Myanmar, ancienne capitale du royaume indépendant d'Arakan, s'est transformé en zone de guerre.

En-dessous de la pagode, une armée médiévale se massait spontanément. Des centaines de jeunes hommes étaient en marche, serrés à l'arrière de pick-ups, sur des motocyclettes, tricycles et bicyclettes, mais en majorité à pied. Ils étaient armés de lances, d'épées, de couteaux de boucher, de pieux de bambou, de frondes, d'arcs et de cocktails Molotov improvisés. Les violences entre la majorité bouddhiste et la minorité principalement musulmane Rohingya ravageait Rakhine depuis juin. C'étaient des bouddhistes en colère qui voulaient venger la mort de trois de leurs proches, tués, disaient-ils par des musulmans. L'un d'entre eux tirait sur une barbe imaginaire et esquissait le geste menaçant de trancher la gorge.

En l'espace de quelques jours, les troubles s'étaient étendus dans tout Rakhine, une bande du littoral de l'ouest du Myanmar, qui jouxte le nord du Bangladesh. Le gouvernement a fait état de 82 tués, de 4 600 maisons incendiées et de plus de 22 000 personnes déplacées – tous chiffres presque certainement sous-estimés. Des photos satellites montrent la destruction totale d'un quartier musulman de la ville côtière de Kyaukphyu, par laquelle des pipelines de pétrole et de gaz traverseront le Myanmar jusqu'en Chine.

Beaucoup de ses habitants ont fui par la mer vers la capitale de l'Etat, Sittwe, pour rejoindre 75 000 autres, Rohingyas pour la plupart, qui étaient confinés dans des camps sordides depuis juin, quand le conflit avait explosé suite au viol et au meurtre d'une femme bouddhiste. L'état d'urgence avait été imposé. Sittwe était toujours sous couvre-feu depuis, comme c'est le cas actuellement d'autres parties de Rakhine. Certains accusent le gouvernement central d'alimenter la violence ; quelques ministres ont fait des déclarations incendiaires, peut-être dans le but de faire avorter des réformes démocratiques au Myanmar. La nécessité d'empêcher le conflit ethnique et le séparatisme a longtemps été utilisée pour justifier la dictature militaire qui dure depuis cinquante ans. Certains doivent se désoler de sa fin.

Dans cette controverse, les deux parties ont beaucoup de choses en mémoire. Pour la plupart des Rakhines, les Rohingyas n'existent pas vraiment. Ils disent que le terme a été inventé en 1951 pour désigner les colons bengalis amenés par le Raj britannique [*]. Beaucoup d'autres sont venus les rejoindre, affirment-ils, en immigrant illégalement. Aussi, pour les Rakhines, il s'agit de combattre, comme le dit un tract, contre « une invasion de Bengalis accapareurs de terre ». Le nord de l'Etat, près de la frontière du Bangladesh, est déjà musulman à 90 %, malgré une directive gouvernementale limitant à deux le nombre d'enfants musulmans.

Beaucoup de Rakhines en veulent aussi au gouvernement central, dominé par l'ethnie birmane. Ils se considèrent comme victimes d'invasions successives: par les Birmans en 1784, par les Anglais dans les années 1820 et par les Bengalis depuis lors. Le fait que la majorité des immigrants bengalis soient musulmans ajoute une tension religieuse. A Sittwe, un écrivain du nom de Aung Kiaw Zan dit que les Rakhines sont « pris en tenaille entre birmanisation et islamisation ». Shwe Maung, membre d'un parti politique rakhine, dit : « ils essaient de nous islamiser par leur terrible taux de fertilité ».

En voyant les enfants réciter le Coran en arabe dans une école du camp surpeuplé de Thet Kay Pyin pour les réfugiés rakhines, les craintes d'une inondation ethnique et religieuse deviennent compréhensibles. Mais les politiciens rohingyas disent que c'est une absurdité de dire que les musulmans ont plus d'enfants que les bouddhistes. Et Kyaw Min qui habite Yangon, la plus grande ville du Myanmar, affirme aussi : « les Rohingyas ont habité Rakhine depuis la création du monde. Arakan était à nous et a été une terre indienne durant 1000 ans ».

Les deux camps exagèrent. Quelques Rakhines affirment qu'aucun Rohingya n'a droit à la citoyenneté. Les Rohingyas affirment qu'il n'y a pas un seul immigrant bengali illégal. Au plan international, les Rohingyas sont objet de sympathie mais ont peu de soutien. Au plan national, les arguments des Rakhines l'ont emporté. Lors de l'indépendance, les nouveaux dirigeants de ce qui était alors la Birmanie ont tenté de limiter l'accès à la citoyenneté à ceux dont l'enracinement dans le pays était antérieur à 1823 et au régime britannique. La Loi de 1082 sur la citoyenneté ne reconnaît pas les Rohingyas en tant que groupe ethnique, tout en permettant à ceux qui ont vécu en Birmanie durant trois générations de devenir citoyens. En pratique, la majorité des quelque un million de personnes qui vivent en Birmanie sont apatrides – plus nombreux encore sont ceux qui sont déjà partis à l'étranger.

Les Rohingyas n'ont pas le droit de quitter les villes du nord ou les camps de Sittwe. Des moines bouddhistes ont mené une campagne de boycott commercial. Khayk Marsara, l'influent supérieur du monastère de Dhetkaung, présente la chose comme un devoir religieux pour mobiliser la colère populaire contre les « marchands avides » qui vendent aux musulmans. À Mrauk-u, où les troubles ont commencé quand la populace a tué un commerçant surpris en train de vendre du riz à des musulmans, un habitant de Rakhine reconnaît que les musulmans sont « affamés et assoiffés ».

En octobre, des bouddhistes rakhines ont remporté une autre victoire quand le gouvernement est revenu sur un accord qui devait permettre à l'Organisation de Coopération Islamique d'ouvrir un bureau pour venir en aide aux Rohingyas. Certains avouent franchement qu'ils veulent que les Rohingyas s'en aillent. Ils voient d'autres pays qui utilisent l'aide étrangère comme un moyen pour éviter de leur donner un toit.

Une question de temps

Bien que ne recourant pas à l'expulsion de populations, les bouddhistes rakhines sont fermement décidés à pratiquer une ségrégation absolue. « Comment pouvons-nous vivre avec ces terroristes ? », demande une jeune femme du camp de Sittwe pour réfugiés rakhines. Cette question pèse lourdement sur le quartier de Aung Mingala entouré d'un cordon de sécurité, seul quartier musulman qui subsiste à Sittwe. Lors des prières du vendredi, la mosquée est bondée. Les autres, en ville, quand elles ne sont pas détruites, sont en dehors des limites [de sécurité ?]. L'ambiance est sombre et désespérée.

La saison des pluies étant terminée, beaucoup de Rohingyas risquent déjà leur vie comme migrants clandestins par la mer (boat people). Cette semaine, des dizaines d'entre eux ont péri dans le naufrage de leur embarcation dans la Baie du Bengale. D'autres tenteront de se faufiler par la frontière terrestre qui sépare la Birmanie du Bangladesh. Si l'on se réfère au passé, la plupart seront refoulés. Ceux qui sont restés dans les villes non encore touchées par les violences de Rakhine sont tenus à distance par leurs amis et voisins bouddhistes. La seule chose sur laquelle les deux groupes sont encore du même avis, c'est qu'il y aura encore plus de troubles un jour ou l'autre.

 

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Note du traducteur

 

[*] « Le Raj britannique est la dénomination non officielle de la période de domination britannique du sous-continent indien, c'est-à-dire la zone géographique s'étendant sur les pays suivants : l'Inde, le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh et la Birmanie. » (Voir l'article de Wikipedia).

Economist.com/blogs/banyan