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Pour qui se bat Israël ? Par Jacques Tarnéro
18/11/2012

 

  

Article repris du site Huffington Post, 17/11/2012

 

[La réputation de J. Tarnéro n'a pas besoin de ma caution, je la salue néanmoins à nouveau aujourd'hui, tant cet article de lui, que je reprends ici, m'apparaît comme magistral. Et ce n'est pas de l'emphase. Tarnéro a la plume acérée, certes, mais c'est avant tout un analyste pointu des ressorts psychologiques du monde arabe et du conflit dit « israélo-palestinien ». Si la lucidité existe encore en Occident, en général, et en Europe francophone, en particulier, ce texte devrait constituer « la » référence obligée de quiconque veut écrire sur le sujet. (Menahem Macina).]

 

 

Ainsi, pour Le Monde dans son éditorial daté du 15 novembre, l'actuelle offensive israélienne contre le Hamas à Gaza obéirait prioritairement à des considérations électorales de l'actuel premier ministre, Netanyahu. Quelle merveilleuse analyse du quotidien de référence qui projette sur autrui ses propres déterminants comportementaux: l'intrigue dans les habits de la sagesse, la muflerie sous le vernis de la mode et le mensonge dans les habits de la vérité constituent les paradigmes du quatrième pouvoir.

A la télévision, le « prêt-à-penser » médiatique n'oblige pas à la contre-enquête mais à la surenchère dans le conformisme. C'est une constante de la genèse de la pensée totalitaire que de dissimuler sous des masques souriants une réalité qui l'est moins. La compassion pour l'agresseur et la perversité pour l'agressé. Cette mécanique est connue, elle est une constante dans le regard porté sur le conflit israélo palestinien désormais devenu israélo-islamiste.

Ce conflit ne constitue pas qu'un affrontement lointain, il n'est pas qu'une guerre de plus sur laquelle nous projetons, en France ou en Europe, des éléments de nos propres imaginaires et de nos histoires enfouies. Il est aussi un révélateur, un dévoilement. Ce sont d'autres comptes qui se règlent sous couvert d'analyses géopolitiques savantes ou d'indignations sélectives. Près de quarante mille morts en Syrie n'émeuvent guère, et les Tibétains peuvent bien aller se faire brûler, ils n'intéressent personne dans la sphère de la « bien-pensance ». Seuls les gestes d'Israël excitent les attentions, et seuls les monstrueux supposés crimes qui lui sont attribués viennent interpeller les consciences. Depuis les années 2000 la nazification d'Israël est le plus sûr moyen, pour tous les « indignés », d'éponger le passé de l'Europe et, pour les Arabes, de faire passer le goulag islamiste pour le paradis pour tous.

Après avoir reçu des centaines de missiles sur son territoire, après avoir subi des actes terroristes incessants perpétrés depuis Gaza, Israël a décidé de frapper ceux qui empêchent ses habitants de vivre. Déjà des roquettes tombent plus au nord, sur le centre d'Israël menaçant le cœur du pays. Quel Etat supporterait une situation pareille sans cesse renouvelée ? Quel Etat pourrait accepter sans coup férir que son sol reste sous la menace d'un feu ennemi discontinu ? Quel peuple pourrait accepter de supporter cette menace incessante sans réagir ?

De « bons esprits » indignés avaient déjà dénoncé, en 2006, la disproportion de la riposte israélienne dans une précédente offensive qui avait déjà pour objet de riposter à une précédente agression terroriste. Ces indignés minimisaient l'action du Hamas au prétexte d'un usage d'armes artisanales faisant face à l'hyper-puissance de l'armée d'Israël. Ainsi, le mensonge factuel vise à transformer l'agresseur en victime comme si les fusées iraniennes fournies au Hamas correspondaient à ces armes que les pauvres inventent par désespoir. Cette stratégie, les Etats arabes puis des groupes palestiniens l'ont répétée inlassablement depuis soixante ans. Elle a fait long feu.

Israël s'est totalement désengagé de la bande de Gaza en 2005. Depuis cette date, ce territoire est libre et le blocus dont il est l'objet aurait cessé du jour au lendemain si une volonté de paix s'était affirmée et s'il ne s'était pas plutôt transformé en base terroriste. Ce départ, non négocié par Ariel Sharon, du seul fait de la décision d'Israël, s'avère avoir été une erreur parce qu'il n'obligeait en aucune manière une responsabilité palestinienne. De ce territoire libéré de toute présence juive, qu'ont fait les Palestiniens ? Ont-ils choisi de construire un embryon d'Etat ? Après un coup d'Etat sanglant contre l'Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas en juin 2007, le Hamas fait de la charia et de sa charte la matrice de son projet. Cela n'interdira pas à Stéphane Hessel de lui trouver bien des charmes, au cours d'une visite accompagnée par Régis Debray en 2010. Pour l'indigné au grand cœur, la cause était déjà entendue. Tout le monde peut prendre aujourd'hui la mesure de cette fable.

Il fut un temps, jusqu'à la fin des années 1980, où le mouvement nationaliste palestinien disait combattre pour fonder une patrie. Avec les accords d'Oslo, l'illusion d'une paix de compromis avait irrigué les espoirs de tous ceux pour qui la perspective de deux Etats pour deux peuples apparaissait comme la solution possible de cette guerre de cent ans, ou de mille ans pour peu qu'on en lise l'histoire dans la politique ou bien dans la Bible. Les paroles de paix étaient prononcées en anglais, tandis que la guerre sainte se disait en arabe pour exalter la rue arabe si friande d'exaltations furieuses.

En Occident, pour tous les borgnes idéologiques, les révolutions arabes réactivaient le signal pavlovien qui fait se gaver d'illusions: l'avenir radieux se profilait à nouveau de Tunis au Caire, sans voir que, sous les pavés, c'était la charia qui se profilait et non la plage. La fin de Kadhafi, loin de porter la démocratie a mis en évidence un concept que l'on croyait oublié: les tribus menaient la danse. Pour avoir négligé de lire le monde arabe et celui né de l'islam sans tenir compte de ce que l'ethnologie avait pu révéler de ses constantes, le réveil progressiste est désormais douloureux. Tous les islamologues patentés sont censés connaître ce partage, dans l'imaginaire politique de l'islam, entre la sphère musulmane où règnent la paix et l'harmonie de la charia, parce que majoritairement peuplée de musulmans, et la sphère de la guerre, celle qui est à conquérir, celle qui est polluée par les mécréants, les croisés et les juifs, c'est à dire l'Europe et la Palestine du Jourdain à la mer.

Ne pas vouloir voir que la haine des juifs est matricielle dans la lecture que le Hamas fait de l'islam est une considérable erreur d'appréciation de son idéologie. Elle est au cœur de la pensée islamiste et de ses épigones organisationnels. Le nazisme sans l'antisémitisme n'aurait été qu'un fascisme parmi d'autres. Tous les divers attendus de la stratégie de cet islam ont déjà été pensés et exprimés: la takia [1] conseille d'avancer masqué pour dissimuler la réalité de son projet. Arafat était un virtuose de cette pratique : les mots de la paix dits en anglais et le jihad dit en arabe. Depuis douze ans, le Hamas pratique une alternance de trêves et d'agressions, la hudna [2], conseille cette tactique de guerre qui permet de se réarmer en simulant la paix.

L'idéologie du Hamas, son programme, écrit en toutes lettres dans sa charte n'a qu'un seul but: l'anéantissement d'Israël et l'assassinat des juifs. Le Hamas n'est pas une organisation de résistance mais le bras armé de l'offensive islamiste planétaire, dont Israël constitue la ligne de front. Il ne vise pas à l'établissement d'un Etat pour le peuple arabe de Palestine, il vise à la reconquête par l'islam d'un espace dont il estime être le légitime propriétaire de droit divin.

Tant que les Européens n'intégreront pas ces catégories dans leur grille de lecture de ce que les Frères musulmans ont irrigué dans l'espace musulman et celui du monde arabe, ils n'en comprendront pas les enjeux réels. Ils continueront à voir dans la Palestine la cause d'un tiers-monde désespéré, là où il faudrait voir le fer d'une lance dirigée contre eux.

Le malheur arabe est réel, le malheur palestinien est réel, mais qui en est responsable depuis plus de soixante ans ? Une constante du discours arabe motivant son désir de revanche trouve ses racines dans l'humiliation dont les Arabes seraient les victimes. Mais de qui sont-ils les victimes sinon prioritairement des Arabes eux-mêmes ? Qui tue qui en Syrie aujourd'hui ? Qui tuait qui en Algérie, durant la décennie sanglante de la fin des années 1980 ? Qui a tué qui dans le conflit Iran-Irak, au Koweït, au Soudan, au Liban ? La liste est trop longue des massacres arabo-arabes ou islamo-islamiques pour en dresser l'inventaire.

En projetant sur Israël l'unique raison de leur enfermement psychique, les Arabes évitent tout travail critique sur leur propre histoire, et les musulmans font l'économie de toute réflexion sur ce que l'islam est en train de devenir sous la férule islamiste. A quelques exceptions admirables près, l'espace arabo-musulman jubile dans cet enfermement. On se prend à rêver devant ce film montrant le colonel Nasser se moquant des Frères musulmans et leur projet de mise sous voile des femmes égyptiennes. La salle rit et applaudit son raïs et on ne peut que déplorer aujourd'hui rétrospectivement l'aveuglement d'Israël qui avait favorisé les islamistes pour lutter contre l'OLP au cours des années 70. C'était au temps de la Guerre Froide et Nasser et l'OLP étaient dans le mauvais camp.

L'effondrement des tentatives laïques (islamo-progressistes aurait dit Le Monde) des divers Baas a cédé la place devant la puissance de la révolution islamique en Iran de 1979. L'effondrement du communisme n'a pas seulement définitivement sifflé la fin de partie de l'affrontement Est-Ouest, celle du choc des blocs, elle a ouvert toute grande celle du choc de deux projets de civilisations : celui des islamistes, troisième grand totalitarisme, et celui d'un monde libéral, celui envisagé par Francis Fukuyama dans son pronostic erroné de fin de l'histoire.

« Nous adorons la mort autant que les Américains aiment la vie », énonçaient les djihadistes du 11 septembre 2001. Peut-on négocier quoi que ce soit avec un monde qui a fait de la bombe humaine la figure héroïque de ses soldats ? Peut on négocier une paix avec celui qui a fait de la destruction de l'autre l'âme de son projet ?

Ce projet mortifère, nous le voyons désormais à l'œuvre chez nous, en France et en Europe. C'est la même idéologie qui inspirait Mohammed Merah et ses clones promus héros douteux de certaines banlieues. C'est cet islam, tueur autant que suicidaire, qui a frappé à Londres, Madrid, New York, Paris. C'est lui qui est en train de déplacer un front au nord du Mali, au nord du Nigéria, au Tchad, au Soudan. En Egypte, ce sont les chrétiens coptes qui sont rejetés, au Liban, ce sont les chrétiens qui sont grignotés, et, dans tous les cas, ce sont les femmes qui sont les victimes premières. Faut-il être aveugle pour ne pas prendre conscience de cette menace globale ?

Avec un courage inouï, certains intellectuels issus de ce monde arabo-musulman, s'insurgent contre cette fatalité. Comprenant que le pire avenir - et que le pire à venir - réside dans cette dérive, ils ont pris le parti de le dire et de le dénoncer. L'imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, avec une autre délégation de religieux musulmans, vient, en Israël, de briser ce carcan. Il vient présenter le visage d'un autre islam, celui des Lumières. Il n'est pas le seul.

Déjà en mai dernier, Boualem Sansal s'était rendu en Israël à l'invitation du salon international des écrivains. Fraternellement, l'auteur du Village de l'Allemand vient de lancer un appel pour la paix et le dialogue avec David Grossman.

Depuis longtemps déjà, Fethi Benslama, Malek Chebel, Abdenour Bidar, Abdelwahab Medeb ont dénoncé le ferment psychique de l'enfermement arabe qui fait de la vengeance d'une humiliation fictive sa raison d'être. Ils proposent un lecture éclairée de la spiritualité de l'islam. Loin de libérer les Arabes et les musulmans, l'islamisme du Hamas et autres Hezbollah les condamne à la régression, à l'enfermement.

Ne pas prendre la mesure des enjeux du conflit actuel consiste, pour la énième fois, à se voiler la face devant ce que cet affrontement représente. Par intérêt à court terme l'Occident a fait du Qatar son allié privilégié en feignant de ne pas voir que ses pétrodollars servent à acheter les banlieues françaises autant que des armes pour les futurs martyrs d'Allah. La diplomatie française gagnerait beaucoup en lucidité si elle comprenait que l'émir du Qatar est aussi notre meilleur ennemi, ou notre pire ami. Les Américains ont fait et font la même erreur avec l'Arabie des Saoud. Il n'est pas trop tard pour ouvrir les yeux.

Dans l'affrontement présent, Israël est dans son droit le plus absolu. Il combat son agresseur. Il lutte pour défendre son territoire et sa population. Il ne fait pas que cela. En affrontant la figure avancée d'un mouvement qui a pris en otage la population de Gaza, il la fait souffrir sans doute, mais il la libère en même temps. Le malheur qui lui est imposé n'est prioritairement pas le fait d'Israël, mais la conséquence de la mainmise du Hamas sur cette population. Installer des rampes de missiles à côté d'une école ou d'un hôpital ne constitue pas un camouflage héroïque, mais obéit à une effroyable stratégie de mort. Il ne faut pas être grand expert pour comprendre cela et comprendre qu'au-delà de ce qui se joue au Proche-Orient c'est probablement notre avenir, ici même, qui se joue.

Pour qui se bat Israël ? Il se bat pour lui-même, mais il se bat aussi pour nous. Ce qui menace Israël nous menace.

 

Jacques Tarnéro

 

© Huffington Post

 

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Notes de Menahem Macina

 

[1] Voir la définition détaillée de la Takia dans Wikipedia.

[2] La hudna, que l'on traduit généralement par « trève », est un concept beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. Ingrédient du Jihad – combat permanent pour assurer l'expansion de l'islam en tant que religion universaliste et instituant un état de guerre permanent avec les territoires non musulmans appelés dâr al-harb (domaine, ou sphère de la guerre) –, la hudna est la seule forme de trêve que l'islam consent à établir avec les non-musulmans, une paix durable n'étant absolument pas envisageable tant qu'ils ne se seront pas convertis à l'islam, de gré ou de force. (D'après La définition du Jihâd enseignée aux Universités de Paris et Tunis.)

 

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Ce texte m'a été signalé par le site Desinfos.com.

 

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