Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Christianisme
Benoît XVI

Une trace de la traditionnelle contestation chrétienne des juifs chez Benoît XVI
26/11/2012

 

Dans son article « L'enfance du Christ : une rare beauté et une grande profondeur. Présentation du troisième livre de Benoît XVI sur Jésus », traduit et mis en ligne sur le site Zenit, le 20 novembre 2012, la théologienne brésilienne Maria Clara Bingemer fait allusion à un passage de ce nouveau livre, qui promet d'être un best-seller puisque, dès sa première édition, il est tiré à un million d'exemplaires (!).

Je reproduis ici un passage qui révèle l'incompréhension chrétienne viscérale du dessein de Dieu sur le peuple juif, outre qu'il traduit l'incoercible polémique antijuive qui en est le substrat :

Arrivant au chapitre dans lequel il propose une réflexion sur la naissance de Jésus, le Saint-Père appelle l'attention du lecteur sur le fait que Jésus naît dans un endroit autre, parce qu'il n'y avait pas de place pour lui. C'est pour cette raison que sa mère l'installe dans une mangeoire. Avec une grande sensibilité, Benoît XVI note le parallélisme entre cette absence de place et les paroles du prologue du quatrième évangile : « Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas accueilli ». Et il dit : « pour le Sauveur du monde, pour celui en vue de qui tout a été créé, il n'y a pas de place ».

Je pense que le pape ne tire pas cela de son propre fond et qu'il cite (explicitement ou implicitement) quelque Père de l'Eglise. En effet, la thématique de la non-réception de Jésus par les juifs – presque toujours réputée volontaire et peccamineuse par de nombreux écrivains ecclésiastiques anciens – est classique dans l'apologétique chrétienne.

Ce qui est choquant à mes yeux de chrétien et juif, profondément ancré dans les Ecritures et la tradition du peuple d'Israël, c'est le lien arbitraire (et artificiel) établi entre deux passages du Nouveau Testament qui n'ont aucun rapport entre eux, dans le seul but d'incriminer le peuple juif.

La chose est d'autant plus insupportable que, dans un long passage du Livre des Actes des Apôtres, Pierre, intronisé chef de son Eglise par Jésus lui-même, disculpe totalement les juifs du rejet de ce dernier. Qu'on en juge :

Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères a glorifié son serviteur Jésus que vous, vous avez livré et que vous avez renié devant Pilate, alors qu'il était décidé à le relâcher. Mais vous, vous avez renié le Saint et le Juste ; vous avez réclamé la grâce d'un assassin, tandis que vous faisiez mourir le prince de la vie. Dieu l'a ressuscité des morts: nous en sommes témoins. […] Cependant, frères, je sais que c'est par ignorance que vous avez agi, ainsi d'ailleurs que vos chefs. Dieu, lui, a ainsi accompli ce qu'il avait annoncé d'avance par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait. Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés, et qu'ainsi le Seigneur fasse venir les temps du répit. Il enverra alors le Christ qui vous est destiné d'avance, Jésus, celui que le ciel doit garder jusqu'aux temps de la réalisation de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours. […] Vous êtes, vous, les fils des prophètes et de l'alliance que Dieu a conclue avec nos pères quand il a dit à Abraham: Et en ta postérité seront bénies toutes les familles de la terre. C'est pour vous d'abord que Dieu a ressuscité son Serviteur et l'a envoyé vous bénir, du moment que chacun de vous se détourne de ses perversités. (Ac 3, 13-26).

J'ai mis en rouge les versets qui témoignent à quel point la tradition chrétienne subséquente s'est inexorablement éloignée du sens et de l'intention originels de ce texte. Celles et ceux qui le méditeront sans idée préconçue et dans un esprit de vérité et d'obéissance à Dieu, commenceront peut-être à entrevoir qu'à l'origine, il n'était pas question d'une substitution de l'Eglise au peuple juif. Paul avait prophétiquement posé les bornes que n'eussent jamais dû franchir les commentateurs chrétiens. En témoigne cette longue méditation de l'Apôtre, difficile à comprendre, de prime abord, mais qu'il convient de scruter et de méditer sans cesse afin de s'en pénétrer et d'en tirer les fruits :

Je demande donc: Dieu aurait-il rejeté son peuple? Certes non ! Ne suis-je pas moi-même Israélite, de la race d'Abraham, de la tribu de Benjamin ? Dieu n'a pas rejeté son peuple que d'avance il a discerné. Ou bien ignorez-vous ce que dit l'Ecriture à propos d'Elie, quand il s'entretient avec Dieu pour accuser Israël: Seigneur, ils ont [abandonné ton alliance] tué tes prophètes, rasé tes autels, et moi je suis resté seul et ils en veulent à ma vie ! Eh bien, que lui répond l'oracle divin ? Je me suis réservé sept mille hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal. De même, au temps présent, il y a un reste, élu par grâce. […] Que conclure ? Ce que recherche Israël, il ne l'a pas atteint; mais ceux-là l'ont atteint qui ont été élus. Les autres, ils ont été endurcis, […] Je demande donc: serait-ce pour qu'ils tombent qu'ils ont trébuché ? Jamais de la vie ! Mais leur faux pas a valu le salut aux nations, en sorte qu'ils soient jaloux d'elles. Auraient-ils trébuché au point de tomber ? Jamais de la vie ! Et si leur faux pas a fait la richesse du monde et leur amoindrissement la richesse des païens, que ne fera pas leur totalité ! Or je vous le dis à vous, les païens, je suis bien l'apôtre des païens et j'honore mon ministère, mais c'est avec l'espoir de rendre jaloux ceux de mon sang et d'en sauver quelques-uns. Car si leur défection a été l'occasion d'une réconciliation pour le monde, que sera leur intégration, sinon une vie d'entre les morts ? Or si les prémices sont saintes, toute la pâte aussi ; et si la racine est sainte, les branches aussi. Mais si quelques-unes des branches ont été coupées tandis que toi, sauvageon d'olivier, tu as été greffé parmi elles pour bénéficier avec elles de la sève de l'olivier, ne va pas te glorifier aux dépens des branches. Ou si tu veux te glorifier, [sache que] ce n'est pas toi qui portes la racine, c'est la racine qui te porte. Tu diras: On a coupé des branches, pour que, moi, je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées en raison de leur incrédulité, et c'est la foi qui te fait tenir. Ne t'enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu'il ne t'épargne pas davantage. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, et envers toi bonté de Dieu, pourvu que tu demeures en cette bonté ; autrement tu seras retranché toi aussi. Et eux, s'ils ne demeurent pas dans l'incrédulité, ils seront greffés : Dieu est bien assez puissant pour les greffer à nouveau. En effet, si toi tu as été retranché de l'olivier sauvage auquel tu appartenais par nature, et greffé, contre nature, sur un olivier franc, combien plus eux, les branches naturelles, seront-ils greffés sur leur propre olivier ! Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse : un endurcissement est advenu à une partie d'Israël jusqu'à ce que qu'entre la totalité des nations, et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit: De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob. Et voici quelle sera mon alliance avec eux lorsque j'enlèverai leurs péchés. Ennemis, il est vrai, par rapport à l'Evangile à cause de vous, ils sont, par rapport à l'Election, chéris à cause de leurs pères. Car les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables. En effet, de même que jadis vous avez désobéi à Dieu et qu'au temps présent vous avez obtenu miséricorde du fait de leur désobéissance, eux de même au temps présent ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, afin qu'eux aussi ils obtiennent au temps présent miséricorde. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans l'incrédulité en sorte de faire à tous miséricorde. Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ? Ou bien qui l'a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour ? Car tout est de lui et par lui et pour lui. A lui soit la gloire éternellement! Amen. (Rm 11, 1-36).

 

Comme pour la citation précédente, j'ai mis en rouge les passages qui exigent des chrétiens une remise en question de leurs certitudes apologétiques concernant le peuple juif.

 

Il y aurait bien d'autres choses à dire à ce sujet : j'y reviendrai ailleurs. Mais ce qui est consigné ici est déjà beaucoup, et heureux seront ceux et celles qui ne seront pas scandalisés par mes propos comme le furent les pharisiens par ceux de Jésus (cf. Mt 15, 12).

 

© Menahem Macina