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Menahem Macina

Recension de M. Macina, « L'apologie qui nuit à l'Eglise », par le prof. Y. Chevalier
04/12/2012

 

L'APOLOGIE QUI NUIT À L'ÉGLISE

Révision hagiographiques de l'attitude de Pie XII envers les Juifs

par Menahem MACINA

Cerf, coll. L'histoire à vif, 2012-V, 318 p., 25 €

 

[Recension parue dans Sens, Revue de l'Amitié Judéo-Chrétienne de France, n° 374 (décembre 2012), p. 836-838.]

 

L'auteur avait déjà proposé, dans un premier livre : Chrétiens et Juifs depuis Vatican II [cf. Sens n° 351 (juillet-août 2010), pp. 563-565], un état des lieux historique et théologique du rapport entre Juifs et Chrétiens depuis le Concile ; puis, dans un second livre : Les Frères retrouvés [cf. Sens n° 362 (septembre-octobre 2011), pp. 674-677], une analyse de ce qu'impliquait le passage de l'hostilité traditionnelle des Chrétiens à l'égard des Juifs à une pleine reconnaissance de la vocation d'Israël. Il entreprend, dans ce nouveau travail, de montrer que la défense mal éclairée de Pie XII et de ses choix diplomatiques avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, nuit grandement à l'Église. Pour l'auteur, elle constitue un recul par rapport à la Déclaration Nostra Aetate et à tous les progrès accomplis depuis, en particulier par Jean-Paul II, pour engager l'Église catholique sur le chemin d'une véritable repentance.

Il ne s'agit nullement, on l'aura compris, de porter un jugement sur le Pape lui-même. Macina écrit : Il serait inéquitable d'attribuer l'absence d'évocation des Juifs […] à une indifférence de Pie XII à leur sort et à l'Holocauste ― qui étaient certainement pour lui cause de souffrance et de tristesse. Il faut plutôt l'interpréter comme la conséquence de sa conviction personnelle, en tant que pasteur et diplomate de l'Église, que sa responsabilité immédiate devait se limiter aux problèmes propres de l'Église, ce qui excluait absolument qu'il s'engage publiquement en faveur des Juifs non baptisés. Cette étroitesse de vue était celle de l'Église de son temps, renforcée, dans ce cas, par le fait qu'il considérait les malheurs survenus aux Juifs comme la conséquence de leur “déicide” […] (p. 121). Mais ce que l'auteur trouve incompréhensible, c'est que l'on puisse aujourd'hui, après Vatican II et les démarches sincères de repentance, revenir en arrière en prenant la défense d'une personnalité, éminente certes, qui sur certains points a même été un précurseur de Vatican II, mais qui, à propos des Juifs, n'a pas été, pendant et surtout après la Seconde Guerre mondiale, “la voix” que l'on aurait souhaité entendre. Cela relève d'une “apologétique” ― procédant d'un zèle mal éclairé (Rm 10, 2) ― contre-productive et génératrice de scandale, qui ne contribue en rien à l'honneur de l'Église.

La première partie : “Expression de repentance. Entre sincérité et plaidoyer pro domo” (pp. 41-103) en est une première illustration. Entre, d'une part, un certain nombre de textes, longuement cités, qui ne sont pas seulement des déclarations d'Églises protestantes ― Macina cite et analyse, en particulier, le document de travail d'un groupe de théologiens allemands datant de 1994 ― et, d'autre part, les “auto-justifications” du Document romain Nous nous souvenons, de 1998, le fossé est énorme. Pour le dire rapidement, si les chapitres 1 et 2 et les deux premiers tiers du chapitre 3 du document contiennent des aveux de fautes, qui représentent un progrès considérable lorsqu'on les compare aux farouches dénégations antérieures, il faut bien reconnaître que ces considérations sont trop générales (p. 65) et, surtout, [qu']y est complètement absente l'expression d'une véritable repentance pour les enseignements et les attitudes préjudiciables au peuple juif, dont ont été responsables, au fil des siècles et spécialement à l'époque hitlérienne, les fidèles et les membres de la hiérarchie de l'Église (p. 96). Dans ce contexte, la “défense” de la sagesse et de la diplomatie de Pie XII, formulée à la note 16 du document, a été considérée par beaucoup comme plus qu'une maladresse.

Mais ce qui étonne le plus Menahem Macina, c'est que des Juifs participent à cette entreprise. La seconde partie : “Des Juifs à la rescousse de l'autojustification chrétienne” (pp. 105-175) constitue une analyse serrée des positions de trois d'entre eux : Pinchas Lapide d'abord, auteur d'un ouvrage largement cité par tous : Rome et les Juifs (1967) ; David Dalin ensuite, rabbin et professeur d'histoire et de sciences politiques, qui a publié en 2005 : Pie XII et les Juifs. Le mythe du Pape d'Hitler [ouvrage traduit en français en 2007 et dont Menahem Macina a rendu compte dans Sens, 2008 n° 1 (janvier), pp. 46-63] ; Gary Krupp, enfin, qui a créé en 2003 la Pave the Way Fondation, dont l'objet est de promouvoir un dialogue interreligieux sincère et l'abandon de l'instrumentation de la religion comme outil politique ou idéologique, mais qui, visiblement, s'est donné pour première tâche la réhabilitation de Pie XII en rassemblant ― et en mettant à la disposition du public sur un site internet ― une “documentation” des plus variées, plus journalistique que véritablement scientifique. Le moins qu'on puisse dire, c'est que, volontairement ou non, ces trois personnages donnent, “pour sauver l'honneur d'un pape”, quelques “coups de pouce à l'histoire”, coups de pouce que les “spécialistes” n'ont eu aucun mal à démonter, mais dont les milieux vaticanistes n'ont pas tardé à s'emparer. Quelles que soient les raisons d'une telle attitude, il reste qu'on ne peut pas écrire l'histoire n'importe comment, et que ce n'est pas rendre justice à la mémoire d'un pape que de lui prêter des intentions et des actions qui ne sont pas les siennes et qui, manifestement, sont anachroniques. Cela disqualifie à la fois celui qui tente une telle démarche et la cause qu'il prétend défendre.

Une autre attitude est-elle possible ? Menahem Macina, dans sa brève troisième partie : “Défaillance de l'Église ? Point de vue juif et aveux chrétiens” (pp. 177-199) donne deux exemples. D'une part, la réponse du rabbin Alexandre Safran à la question de l'abbé Journet qui, à Seelisberg, en 1947, l'interrogeait à propos de l'enseignement de la tradition juive sur la responsabilité du croyant, conscient de son devoir imprescriptible d'aider les êtres humains dans la détresse et le danger de mort, mais qui, pour des raisons authentiques, ne s'acquitte pas de ce devoir [Menahem Macina avait déjà traité de cette question dans un article de Sens, 1999 n° 10 (octobre), pp. 421-433]. D'autre part, un ensemble de textes de “repentance” émanant d'instances catholiques et protestantes ― dont la déclaration des Évêques de France à Drancy. On trouve là, dans ces deux exemples, les éléments d'une véritable réflexion sur ce que devrait être l'attitude de l'Église tournée vers l'avenir et l'ouverture, et non pas refermée sur la défense d'une personne, certes outrageusement calomniée, mais qui a fondé sa position sur une conception, aujourd'hui irrecevable, de l'Église et de ses rapports avec le peuple juif.

Pour compléter son analyse, Menahem Macina propose, “en guise de postface”, la traduction française de deux documents : un article de l'historien Michael R. Marrus, “Une supplique restée sans réponse : Jacques Maritain, le Pape Pie XII et l'Holocauste”, paru en 2005 dans Studies in Contemporary Jewry [XXI, pp. 3-11], et une étude d'un prêtre de l'Opus Dei, Martin Rhonheimer, professeur à l'université pontificale de la Sainte-Croix, à Rome, “L'antiracisme catholique, l'autodéfense de l'Église et le sort des Juifs dans l'Allemagne nazie”, parue d'abord en allemand [dans le recueil d'Andréas Laun, Unterwegs nach Jerusalem – Die Kirche auf der Suche nach ihren jüdischen Wurzelm, Eichstätt, 2003, pp. 10-33], et reprise ensuite, dans une version brève, par la revue américaine First Things [n° 137, 2003, pp. 18-27] (l'article repris dans le livre de M. Macina a été traduit à partir de la version originale allemande). Sur des registres différents ― Marrus, en effet, traite de la position de Pie XII après la Seconde Guerre mondiale, alors que Rhonheimer envisage la question du “silence de l'Église à l'égard de la persécution des Juifs dans l'État national-socialiste” dans sa généralité ―, l'un et l'autre apportent des éléments de réflexion sur ce que doit être une véritable “repentance chrétienne”.

 

On remerciera Menahem Macina pour cet effort non polémique d'analyse, consistant à poser les bonnes questions là où elles doivent être posées et dans la forme où elles doivent l'être. Quiconque cherche à avoir une juste compréhension de ce que, dans le prolongement de Nostra Aetate et de tous les textes de la même veine, devrait être l'humble attitude du Chrétien face au mystère de la persécution des Juifs, ne pourra que tirer profit de la lecture de ce livre.

 

Yves Chevalier

© Sens

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[Note de M. Macina: J'ai reçu du Fr. Yohanan (Jérusalem) cette notule sur Lapide. Qu'il en soit remercié:

« J'ai bien connu Pinhas Lapide et même collaboré avec lui pour un livre "savant" en allemand sur l'emploi de l'hébreu dans notre liturgie, et un peu mon histoire personnelle dans ce domaine. Après des heures de travail ensemble, je reçois son livre et je lis... des histoires fantaisistes présentées dans le style d'un livre scientifique avec notes techniques en bas de pages. Mais je ne retrouve absolument pas ce que j'ai dit. J'ai raconté souvent: Il a dû sortir avec son fichier et butant dans l'escalier, il a tout ramassé en bas des marches et remis en vrac dans sa boîte.
D'où le sérieux qu'on peut accorder à son livre – Rome et les Juifs – où il parle de 800.000 juifs sauvés par Pie XII. Quelqu'un lui ayant dit: Vous êtes sûr ?! il aurait répondu : Euh... en tout cas bien 150.000.»]