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Antisémitisme

Un regain inquiétant d'antisémitisme en France, par Daniel Sibony
21/12/2012

 
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Le regain brutal d'antisémitisme qui sévit en France ces jours-ci était prévisible et ne devrait surprendre personne, lance au cours d'une interview l'un des plus importants intellectuels Juifs de France.

Daniel Sibony était récemment de passage à Montréal à l'invitation de l'Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (I.S.G.A.P.), fondé et dirigé par le Professeur Charles Small. Il a prononcé une conférence sur l'antisémitisme, à l'Université McGill, et une conférence sur son nouveau livre à la Congrégation Or Hahayim de Côte Saint-Luc.

 

Il nous a livré au cours d'un entretien ses réflexions sur l'épineuse question de l'antisémitisme en France.

Canadian Jewish News : La France a connu ces derniers mois un regain d'antisémitisme fort inquiétant. Ce problème délétère semble être récurrent et inéluctable.

Daniel Sibony : Je ne suis pas inquiet par nature. Mais cela fait une trentaine d'années (depuis la publication de mon livre Les trois Mono­théismes. Juifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leur destin, aux Éditions du Seuil, 1992), que je ne cesse de souligner le fait que les textes fondateurs de l'islam contiennent des passages très violents à l'endroit des Juifs et que si des esprits fragiles les lisent, ils peuvent vouloir les appliquer à la lettre en passant à l'acte, c'est-à-dire en perpétrant des forfaits antisémites.

Il faut donc s'attendre à ce qu'il y ait en permanence un nombre assez important d'esprits faibles, ou d'état-limite, susceptibles de justifier leurs actes antisémites en arguant qu'ils n'ont fait que mettre en pratique des textes de l'islam.

Des journalistes, des écrivains et des intellectuels français qui ont posé le principe qu'il n'y avait rien de discutable ou de problématique dans l'islam s'étonnent aujourd'hui de cette recrudescence de l'antisémitisme en France.

Par conséquent, quand ils voient que la réalité produit des actes antisémites très violents, qui les étonnent – mais qui ne m'étonnent pas du tout –, ils se disent abasourdis. Ils se demandent alors : « Comment un Mohammed Merah est-il possible ? »

Je note une certaine hypocrisie dans leur réaction.

Il est très clair, qu'à l'instar d'autres islamistes, Mohammed Merah est passé à l'acte après avoir lu des textes du Coran, truffés d'invectives contre les juifs. Les crimes qu'il a commis lui ont donné une force identitaire dont il avait besoin. Il ne faut donc pas s'étonner de ce qui se produit aujourd'hui en France.

Cependant, tout n'est pas encore joué, parce que rien ne dit que l'État et l'establishment français ne vont pas réaffirmer les Lois de la République, qui sont quand même assez claires pour ce qui a trait à la lutte contre l'antisémitisme.

C.J.N. : Donc, le délire antisémite maladif des islamistes radicaux puise son essence dans des sourates coraniques recelant des poncifs anti-juifs.

Daniel Sibony : Au cours d'une rencontre-débat avec un intellectuel musulman spécialiste de l'islam, Ghaleb Bencheikh, animateur de l'émission Islam, diffusée les dimanches matins par la Chaîne de Télévision France 2, ce dernier a dit : « Les terroristes islamistes qui se réclament de l'Islam n'ont rien à voir avec cette religion parce que celle-ci interdit de tuer ».

Pour corroborer son assertion, Ghaleb Bencheikh a cité un verset du Coran : « Ne tue pas l'homme que Dieu a sacré ».

Je lui ai alors demandé de me préciser quel était ce verset coranique ? Il me l'a nommé. J'ai ouvert mon Coran et lu intégralement ce verset : « Ne tue pas l'homme que Dieu a sacré, sauf pour une cause juste ».

Des intégristes peuvent donc se réclamer de ce même verset, tout en maintenant un lien avec le texte originel. Ces fondamentalistes musulmans ne sont pas pour autant des renégats. Dans l'islam, la dialectique entre les modérés et les extrémistes est plus subtile qu'on ne le pense. Il n'y a pas une opposition violente entre ces deux courants de l'islam. Il n'y a pas une bande d'islamistes fous qui exercent une violence aveugle. Il y a une bande de jeunes musulmans en mal d'identité forte, qui trouvent celle-ci dans les textes fondateurs de l'islam et ­exercent ensuite une violence ciblée.

C.J.N. : L'antisémitisme débridé de nombreux jeunes musulmans français ne nous contraint-il pas à dresser un constat d'échec : celui du modèle d'éducation de la France ?

Daniel Sibony : En tant que psychanalyste, je pense profondément que quand des jeunes musulmans se livrent à des attaques contre des jeunes juifs, qui font qu'aujourd'hui la moitié des enfants juifs ne peuvent s'inscrire dans les écoles publiques, ils commettent ces actes antisémites ignobles pour exprimer des idées qu'on leur a inculquées chez eux.

Les parents de ces jeunes musulmans condamnent rarement leur violence antisémite. Il y a un grand travail d'éducation à faire. Un travail d'élaboration, de rapport aux textes, qui n'a jamais été fait dans l'islam. Il est impératif de reléguer les textes du Coran dans l'espace qui est le leur et d'empêcher leur application dans la vie concrète. Ce travail a été fait pendant des siècles dans la Bible juive, qui contient aussi des passages très violents. Une violence extrême qui oppose non pas des juifs à des non-juifs, mais des juifs à d'autres juifs. Pourtant, ces passages violents n'ont jamais été mis en pratique par les juifs dans leur vie quotidienne. Par exemple, dans le Livre du Deu­té­ro­nome, on enjoint aux Juifs d'exterminer tous les habitants d'une ville si celle-ci se livre à l'idolâtrie. Aucun Juif n'a jamais mis en application cette injonction sacrée.

C.J.N. : Les autorités françaises semblent impuissantes face à la montée en force de l'islamisme radical sur le territoire hexagonal.

Daniel Sibony : Je pense que l'Europe – et en particulier la France – a préféré ignorer la violence antisémite que recèlent des textes de l'islam. Il y a quelques années, j'ai écrit au ministre français de l'Intérieur pour lui demander si cela ne lui posait pas problème que, dans les écoles coraniques de la République française, on enseigne à des enfants musulmans des textes coraniques très hostiles envers les juifs.

On m'a répondu qu'au nom de la laïcité, le gouvernement français n'avait pas à se mêler du contenu de ces textes religieux.

Autrement dit, en France, si quelqu'un vous traite de « sale juif », il encourt une peine de prison. Mais s'il enseigne à deux cents élèves que le Coran considère les juifs comme des pervers, il n'encourt aucune peine judiciaire parce qu'il s'agit d'un texte religieux.

C.J.N.: Le dialogue intercommunautaire judéo-musulman n'est pas parvenu à atténuer l'antisémitisme qui sévit aujourd'hui dans de larges pans de la communauté musulmane de France.

Daniel Sibony : Les institutions communautaires juives et musulmanes de France ont chacune une section spécialisée dans le dialogue interreligieux, mais je doute que la symbiose ou la discussion libre et franche soient très courantes entre ces institutions communautaires. Même en admettant que ce soit le cas, c'est au mépris de la réalité : Aujourd'hui, dans certains quartiers de Paris et d'autres villes de France, des juifs peuvent aisément se faire attaquer par des jeunes musulmans. Par ailleurs, dans des écoles publiques où l'on a apposé, près de la porte d'entrée, une plaque de marbre faisant mémoire des noms de leurs anciens élèves juifs qui ont été déportés dans les camps d'extermination nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale, les directeurs de ces écoles publiques déconseillent aux parents juifs d'y inscrire leurs enfants, parce que leur sécurité ne pourra être assurée. Dans beaucoup de lycées français, il y a des professeurs qui luttent quotidiennement pour enseigner l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Ils rencontrent de farouches résistances de la part de collégiens musulmans. Certains professeurs ont décidé de ne plus se battre. Aujourd'hui, 40 à 50% des enfants juifs français ne sont pas scolarisés dans les Écoles publiques.

C.J.N. : Y a-t-il aujourd'hui un grand malaise dans la communauté juive de France ?

Daniel Sibony : Certainement. Il y a dans la communauté juive de France un questionnement, une perplexité et un profond malaise. Je pense que les dirigeants communautaires juifs en sont assez conscients, même si certains d'entre eux considèrent que ce problème est relativement limité.

C.J.N. : N'assiste-t-on pas en France, ainsi que dans les autres pays d'Europe, à un choc culturel entre les valeurs véhiculées par l'islam et les valeurs libérales occidentales ?

Daniel Sibony : Ce n'est pas un choc entre deux cultures, mais un pro­blème causé par la différence qui existe entre deux cultures et deux modes de vie.

L'erreur, à mon avis, c'est d'être méprisant envers les modes d'identité et de culture de l'Islam. Les gouvernants euro­péens ont adopté à l'égard de la culture de l'islam une attitude méprisante qui considère que finalement l'Autre, en l'occurrence, le musulman, est un peu en retard par rapport aux valeurs occidentales mais qu'il finira par progresser et se rapprocher de celles-ci.

L'idée de l'entre-deux avec une différence très forte n'entre pas dans le type de pensée des dirigeants européens. Ces derniers espèrent que l'Autre va s'assagir.

C'est terrible, parce que si les musulmans de France et d'Europe ne sentent pas devant eux une vraie existence, différente de celle de l'Autre, il y aura alors de plus en plus d'intégristes.

Je crois qu'une manière d'aider les musulmans de France et d'Europe, est de réaffirmer des lois et de reconnaître la différence de leur mode d'existence.

 

© Daniel Sibony *

 

* Docteur en Philosophie et en mathématiques, psychanalyste ré­puté, arabisant chevronné et fin exégète de la Bible, Daniel Sibony est l'auteur d'une trentaine de livres, dont plusieurs consacrés au conflit israélo-palestinien, aux religions mono­thé­istes, à l'Islam et au dialogue interreligieux.

Son dernier essai : De l'identité à l'Existence. L'apport du peuple juif (Éditions Odile Jacob, 2012). Une réflexion originale et percutante sur l'apport important de l'identité juive aux autres identités culturelles.

 

Source : CFCA,