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Israël (Société - mentalités)
Antisionisme

Propalestinisme, endoctrinement islamiste et judéophobie en France, P.-A. Taguieff
11/01/2013

 

 

Je reproduis ici avec grande satisfaction cette très importante contribution, que le savant chercheur, P.-A. Taguieff, a publiée sur le site Huffington Post, en trois parties parues entre le 12 et le 15 janvier 2013

 

Première Partie

 

En France, aujourd'hui, les juifs ne sont plus, à quelques rares exceptions près, victimes de discrimination à l'emploi, à l'éducation, au logement. Ils ont librement accès aux métiers des médias et de la culture, aux carrières administratives, et ne font plus l'objet de discriminations dans l'accès aux postes de responsabilité politique.

Mais ils sont victimes de stigmatisations, de menaces et de violences physiques, provenant de nouveaux milieux sociaux, culturels et politiques qui n'ont plus rien à voir avec ceux qui portaient la vieille extrême droite antijuive. Ils sont aussi, parallèlement, victimes d'une diffamation globale permanente, entretenue par une partie du système médiatique, ralliée au point de vue "antisioniste", et relayant des rumeurs négatives à leur propos. Ce qui les expose à un soupçon permanent, portant sur leur solidarité, perçue comme une complicité criminelle, avec les Israéliens. Aux violences antijuives "d'en bas", attribuables pour l'essentiel à des islamistes radicaux nés en France, s'ajoute la judéophobie culturelle "d'en haut", produite et reproduite par les représentants d'un milieu politico-intellectuel et médiatique "gauchiste" mécaniquement rallié à la cause palestinienne, qui, de leurs postes de pouvoir ou d'influence, contribuent à un endoctrinement judéophobe de masse. Ce gauchisme culturel occupe un espace beaucoup plus vaste que celui du gauchisme politique. Il traverse les frontières entre gauche et extrême gauche, et, sur certains thèmes d'accusation (anti-israélisme, anti-américanisme), imprègne certains secteurs de l'opinion droitière.

La haine qui vise les juifs est idéologisée, mais elle n'est pas pour autant explicite. Car elle n'apparaît guère dans l'espace public que sous la forme de déclarations virulentes contre Israël et "le sionisme" ou "les sionistes", catégories d'usage polémiques dont les frontières sont indéfiniment extensibles. Depuis la fin des années 1960, la haine des juifs est en effet portée par ce qu'il est convenu d'appeler l'antisionisme, mélange d'hostilité systématique à l'égard d'Israël, quelle que soit la politique du gouvernement en place, et de compassion exclusive pour les Palestiniens, quoi qu'ils puissent faire. Le propalestinisme inconditionnel est désormais le principal vecteur de la haine des juifs dans le monde. Il fournit en même temps les principaux motifs d'agir contre l'État d'Israël, réduit à une "entité" criminelle, et contre "le sionisme", figure incarnant l'un des grands mythes répulsifs de notre temps. L'islamisation croissante de la "cause palestinienne", cause victimaire universalisée par le jeu de propagandes croisées, lui a conféré en outre le statut symbolique d'un front privilégié du jihad mondial. C'est pourquoi la dernière grande vague judéophobe se caractérise par une forte mobilisation du monde musulman contre Israël et le "sionisme mondial", s'accompagnant, chez les prédicateurs islamistes, d'une vision apocalyptique du combat final contre les juifs. Comme le répète l'article 28 de la Charte du Hamas (août 1988), qui résume en une phrase l'idéologie antijuive du mouvement islamiste: "Israël, parce qu'il est juif et a une population juive, défie l'Islam et les musulmans."

Le programme "antisioniste", considéré dans ses formulations radicales, a un objectif explicite qui revient à vouloir "purifier" ou "nettoyer" la Palestine de la "présence sioniste" ou "juive", considérée comme une "invasion" qui souille une terre palestinienne ou arabe (pour les nationalistes) ou une terre d'Islam (pour les islamistes). En témoigne le discours que Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas, a prononcé le 8 décembre 2012 à Gaza, à l'occasion de la commémoration des 25 ans d'existence du Hamas. L'appel à la destruction d'Israël est formulé comme un appel à la "libération" de "toute la Palestine":

"Libérer la Palestine, TOUTE la Palestine est une obligation, un privilège, un objectif et un but. Il est de la responsabilité du peuple palestinien et de la nation islamique (de libérer la Palestine) (...) Le jihad et la "résistance" armée sont le moyen véritable et exact de cette libération et de la restauration de nos droits (...). Un homme véritable est le produit de la carabine et du missile (...) La Palestine - du fleuve [Jourdain] à la mer [Méditerranée], du nord au sud [c'est-à-dire tout Israël] - est notre terre, notre droit et notre patrie. Il n'y aura pas de reddition, même sur le plus petit morceau de cette terre. La Palestine est et a toujours été arabe et islamique. Depuis toujours la Palestine est nôtre, c'est la terre des Arabes et de l'islam (...). Il n'y a pas d'alternative à un État palestinien libre, avec une véritable souveraineté sur l'ensemble du territoire de la Palestine (2)..."

Une telle vision manichéenne du monde exclut toute possibilité de dialogue et de compromis. L'enracinement et l'expansion, dans l'imaginaire du monde musulman, d'un grand récit négatif sur Israël et "le sionisme" constituent l'un des principaux obstacles à l'établissement d'une paix véritable et durable au Proche-Orient. Or, les récents bouleversements qui ont eu lieu dans certains pays du Maghreb et du Machrek ont abouti à la montée en puissance des mouvements islamistes, qu'ils s'agissent des Frères musulmans ou de courants salafistes. En conséquence, l'appel au jihad contre les juifs s'est banalisé, sortant de la relative marginalité où le maintenait son appropriation par Al-Qaida dans les années 1990 et 2000. En Égypte, depuis le 30 juin 2012, le chef de l'État est un Frère musulman, Mohamed Morsi, qui, dans un discours diffusé le 23 septembre 2010 par Al-Quds TV, exposait sans fard sa vision du conflit israélo-palestinien :

"Soit [vous acceptez] les sionistes et tout ce qu'ils veulent, soit c'est la guerre. C'est ce que ces occupants de la terre de Palestine connaissent - ces sangsues [suceurs de sang] qui attaquent les Palestiniens, ces fauteurs de trouble, les descendants des singes et des porcs. (...) Nous devons employer toutes les formes de résistance contre eux. (...) Ils ne doivent poser le pied sur aucune terre arabe ou islamique. Ils doivent être chassés de nos pays." Cette vision du combat contre les "sionistes" est partagée par le guide suprême des Frères musulmans, Mohamed Badie, qui appelait le 11 octobre 2012 au jihad pour la libération de Jérusalem: "Le jihad pour recouvrer Al-Qods est un devoir pour tous les musulmans. (...) Les sionistes ne comprennent que la force et ne renonceront à leurs transgressions (...) que par le jihad sacré."

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Notes de la Première partie

(1) Cet article s'inspire, en les actualisant, d'analyses exposées dans deux de mes livres récents : La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010 ; Israël et la question juive, St-Victor-de-Mor, Les Provinciales, 2011.

(2) Cité in MEMRI, Dépêche française n° 389, 6 janvier 2013.

 

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Deuxième Partie

 

Ce qui caractérise la judéophobie dans l'Histoire, c'est d'abord qu'elle est "la haine la plus longue", ensuite qu'elle n'a cessé de prendre des formes nouvelles, de s'adapter à l'esprit du temps, de trouver de nouveaux alibis, d'inventer des justifications inédites. Peu importe aux antijuifs le caractère contradictoire des griefs: les juifs sont en même temps et indifféremment accusés d'être trop « communautaires » ou « identitaires » (trop religieux, « solidaires » entre eux, nationalistes, sionistes, etc.) et trop cosmopolites (nomades, internationalistes, « mondialistes », etc.). Léon Poliakov rappelait que « les juifs ont de tous temps stimulé l'imagination des peuples environnants, suscité des mythes, le plus souvent malveillants, une désinformation au sens large du terme », et qu'« aucun autre groupe humain ne fut entouré, tout au long de son histoire, d'un tel tissu de légendes et superstitions ». Les juifs sont perçus par ceux qui les haïssent comme aussi redoutables que vulnérables. Cette perception ambivalente entretient et renforce la haine antijuive. D'où, dans les passages à l'acte aujourd'hui observables, ce mélange de lâcheté (s'attaquer à des passants, à des enfants ou des écoliers sans défense) et de ressentiment (la rage née d'un sentiment d'impuissance devant la satanique surpuissance juive, inévitablement occulte). Dans tous les cas, la défense des Palestiniens érigés en victimes du « sionisme » constitue le noyau idéologique des modes de légitimation des violences antijuives contemporaines, le thème majeur étant celui de la « vengeance des enfants palestiniens assassinés par les sionistes », thème qui réveille la vieille accusation de « meurtre rituel ». Les rassemblements et les marches en faveur de la « cause palestinienne » constituent des rituels qui entretiennent ou intensifient les passions « antisionistes », dont les frontières avec les passions antijuives sont devenues, dans la plupart des situations, indiscernables.

Le propalestinisme est assurément le principal vecteur de la nouvelle haine des juifs à laquelle on donne souvent le nom d'« antisionisme ». C'est en ce sens qu'il qu'on peut le considérer comme un propalestinisme instrumental. Mais il est plus qu'un vecteur. Il marque l'entrée dans un nouveau régime de judéophobie, fondé sur l'attribution exclusive aux Palestiniens des traits d'un peuple messianique. Le plus talentueux défenseur inconditionnel des Palestiniens, Jean Genet, a pour ainsi dire vendu la mèche en écrivant sous couvert d'une question rhétorique : « Si elle ne se fût battue contre le peuple qui me paraissait le plus ténébreux, celui dont l'origine se voulait à l'Origine, qui proclamait avoir été et vouloir demeurer l'Origine, le peuple qui se désignait Nuit des Temps, la révolution palestinienne m'eût-elle, avec tant de force, attiré ? ». Genet ajoutait qu'à ses yeux, « la révolution palestinienne cessait d'être un combat habituel pour une terre volée, elle était une lutte métaphysique ». L'écrivain ne savait pas qu'il retrouvait spontanément un motif de l'antisémitisme nazi, ainsi formulé par Alfred Rosenberg en octobre 1924, dans la postface de son livre sur Les Protocoles des Sages de Sion et la politique mondiale juive (1923):

« Dans notre histoire, le juif se dresse comme notre adversaire métaphysique. Malheureusement, nous n'en avons jamais clairement pris conscience. [...] Aujourd'hui, enfin, il semble que l'on perçoive et haïsse le principe éternellement étranger et ennemi qui s'est élevé si haut dans la puissance. »

Le « peuple » dont parle l'écrivain pro-palestinien est bien le peuple juif, érigé en une entité incarnant « le Pouvoir », c'est-à-dire le Mal, dans la perspective de Genet. Les Israéliens disparaissent de l'horizon, comme les « sionistes » mythifiés et diabolisés. Il reste les juifs. Mais les juifs transformés en une entité abstraite et démonisée. L'écrivain engagé affirme clairement qu'il aime les Palestiniens dans l'exacte mesure où ils combattent les juifs, c'est-à-dire le Mal. Les Palestiniens sont ainsi érigés en contre-peuple élu, mais pour devenir eux-mêmes le nouveau peuple élu. Nouvelle grande opération historique de substitution, nouvel acte de violence symbolique dont les juifs sont les victimes. Faut-il préciser qu'aujourd'hui, depuis la fin 2012, les Palestiniens sont le peuple élu par l'ONU, c'est-à-dire par l'opinion internationale hyper-dominante? La nouvelle vox dei ?

Le pro-palestinisme est devenu l'un des noms possibles de la nouvelle judéophobie. Peut-être le nom qui lui convient le mieux. Aujourd'hui, on ne peut plus être antijuif sans être pro-palestinien. Mais c'est la réciproque de cette proposition qui fait frémir : car il faut envisager qu'on ne puisse plus être pro-palestinien sans être antijuif. Et la thèse s'applique également aux juifs - Israéliens compris - qui ont épousé la cause palestinienne. Au-delà de la vieille haine de soi qu'on trouvait chez les juifs, convertis ou non, devenus des collaborateurs de la cause antijuive - de Nicolas Donin, au XIIIe siècle, à Jacob Brafman, au XIXe, ou Arthur Trebitsch au XXe -, on trouve l'entrée en guerre contre soi, incarnée par les militants de la cause antisioniste radicale, séduits par le négationnisme (Noam Chomsky) ou fascinés par l'islamisme palestinien, machine à fabriquer des fanatiques et des « martyrs ». Loin de provoquer dégoût et répulsion, la radicalité exerce une séduction sur de nombreux esprits. Pour les pro-palestiniens inconditionnels de toutes origines, « le juif » est l'ennemi. Grâce au pro-palestinisme, la judéophobie est à la portée de tous, « sans distinction d'origine, de race ou de religion », comme dit l'article 2 de la Constitution de la Ve République. Le XXIe siècle commençant a inventé la judéophobie universellement partageable.

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Références de la Deuxième Partie:

Robert S. Wistrich, Antisemitism : The Longest Hatred, Londres, Thames Methuen, 1991.

Léon Poliakov, De Moscou à Beyrouth. Essai sur la désinformation, Paris, Calmann-Lévy, 1983, pp. 13, 178.

Pierre-André Taguieff, La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, pp. 262-308 ; Id., La Nouvelle Propagande antijuive, op. cit., pp. 229-374 ; Id., Aux origines du slogan « Sionistes, assassins ! ». Le mythe du « meurtre rituel » et le stéréotype du Juif sanguinaire, Paris, Les Études du CRIF, n° 20, mars 2011.

Jean Genet, Un captif amoureux, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1986, p. 239.

Voir deux commentaires éclairés et éclairants : Éric Marty, Bref séjour à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2003, pp. 155 sq.; Émeric Deutsch, « Les racines du mal : les origines », in La Volonté de comprendre, textes réunis et présentés par Haïm Korsia, Paris, Les Éditions des Rosiers, 2011, pp. 282-286.

Voir Pierre-André Taguieff (dir.), Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d'un faux, Paris, Berg International, 1992, t. II, pp. 614-615.

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Troisième Partie


Les manifestations inséparablement pro-palestiniennes et anti-israéliennes de masse, observables au cours des années 2000-2012, en France et dans de nombreux pays européens (ainsi qu'aux États-Unis et au Canada), ne se réduisent certes pas à des expressions politisées de la haine des juifs. Il va de soi que tous les manifestants pro-palestiniens ne sauraient être, pris individuellement, considérés comme des judéophobes convaincus, et que leurs protestations peuvent être motivées par une authentique compassion pour les victimes palestiniennes du conflit. Le problème vient de ce que ces manifestants sincères eux-mêmes ne descendent dans la rue que d'une façon sélective: on ne les voit jamais exprimer une compassion pour les victimes israéliennes, ni manifester contre les attaques terroristes ayant fait des victimes juives, de nationalité israélienne ou non. Ces manifestants ne se mobilisent pas non plus pour la défense des victimes arabes de telle ou telle dictature arabe (le régime syrien, par exemple). Bref, l'indignation et la compassion pro-palestiniennes sont à sens unique, à cible exclusive, elles ne sont pas universalisables.

En outre, le simple fait que, dans ces mêmes manifestations – où l'on peut reconnaître une certaine hétérogénéité idéologique (gauchistes de diverses obédiences, islamistes de toutes les chapelles, etc.) –, puissent régulièrement être scandés ou arborés, d'une façon simultanée, des slogans tels que "Paix en Palestine !", "Stop au génocide des Palestiniens !", "Stop au terrorisme juif hitlérien !", "Sionistes assassins !", "Bannissons le sionisme = racisme et fascisme = terrorisme !", "Juifs au four !" et "Mort aux juifs !", montre que l'expression de la haine antijuive s'y est banalisée. À considérer l'évolution du discours judéophobe depuis les années 1970, on constate que la grande nouveauté idéologique en la matière réside dans le fait que la haine des juifs s'exprime désormais dans la langue de la "lutte contre le racisme" ou de la "défense des droits de l'Homme". L'accusation d'islamophobie est venue plus récemment enrichir le stock des armes symboliques utilisées contre les juifs, comme l'atteste le slogan dont on trouve diverses variantes: "Les juifs tuent les musulmans." La sœur admirative du tueur islamiste, Mohammed Merah, Souad, elle-même ralliée à la vision djihadiste du monde, en a donné sa version : "Les juifs, tous ceux qui sont en train de massacrer les musulmans, je les déteste". L'antiracisme sélectif a entamé une nouvelle carrière sous la forme de l'anti-islamophobie. Un pseudo-antiracisme, devenu le cœur du néo-antifascisme, est devenu le véhicule discursif privilégié de la nouvelle judéophobie, c'est-à-dire de l'antisionisme radical ou absolu.

Le phénomène inquiétant, en France, ne se situe donc pas dans la société globale: il n'est ni dans la permanence des passions antijuives (de tradition catholique/réactionnaire ou de tradition anticapitaliste/révolutionnaire), ni dans les résurgences du vieil antisémitisme politique d'obédience nationaliste (qu'on observe régulièrement dans les parages du Front national). Il n'est pas non plus seulement lié à des réseaux islamistes internationaux qui organisent sur le territoire français des attentats antijuifs. Le phénomène inquiétant réside dans l'irruption de la judéophobie par la porte de derrière, par les banlieues et les "quartiers sensibles", porté par le nouveau Lumpenproletariat issu de l'immigration, endoctriné à la haine des juifs et de la France (et plus largement de l'Occident) par des prédicateurs islamistes, encouragés dans leurs actions violentes par les agitateurs du nouveau gauchisme "anticapitaliste" et islamophile.

Les transformations de la composition ethnique de la population française ont engendré un monstre: les nouveaux antijuifs sont des judéophobes "de souche". Les jeunes djihadistes formant un Lumpenproletariat guerrier ont le plus souvent la nationalité française, et, parmi les cibles privilégiées par les idéologues contemporains du jihad, ils visent surtout les cibles juives (écoles, lieux de culte, magasins, etc.). Le propre de ce Lumpenproletariat émergent, c'est qu'il oscille entre la délinquance, petite ou grande (de l'économie parallèle au grand banditisme) et l'action djihadiste, c'est-à-dire le terrorisme au nom de l'islam. Le tueur islamiste Mohammed Merah est devenu l'emblème de ce type humain émergent, dont les pulsions criminelles, stimulées par un fort ressentiment à l'égard de la société d'accueil, sont légitimées et transfigurées, dans le cadre d'un islam politique centré sur l'appel au jihad "contre les juifs et les croisés", par la "défense" des Palestiniens-victimes. Ainsi, en assassinant des enfants juifs, Merah affirmait-il vouloir "venger les enfants palestiniens". D'autres djihadistes disent vouloir "venger le sang des musulmans".

Pour parler comme Marx, disons que ce nouveau Lumpenproletariat islamisé ou islamisable est l'allié objectif de tous les ennemis de l'Occident libéral/démocratique, des juifs et du peuple français, ennemis qu'on rencontre dans toutes les classes sociales et dans toutes les mouvances politiques, bien qu'ils soient sur-représentés dans l'extrême gauche « révolutionnaire » et la gauche démagogique. Pour comprendre la nouveauté du phénomène, il faut supposer l'existence, dans le champ des opinions et des croyances idéologisées, d'une forte corrélation entre la haine de l'Occident (l'hespérophobie), la haine de la France (la francophobie) et la haine des juifs (la judéophobie).

La question, ironique et grave, a été posée à propos du mouvement "altermondialiste": un autre monde, sans antisémitisme, est-il possible ? Et corrélativement: un mouvement "altermondialiste" sans haine des juifs est-il possible ? Plus généralement: une autre Europe, moins israélophobe, est-elle pensable ? Mais une question plus modeste se pose, qui nous touche directement: une autre France, sans islamisation judéophobe croissante, est-elle possible ? À ces questions, il n'y a pas de réponse optimiste, il n'y a qu'une réponse volontariste. Lucidité, fermeté, détermination et courage, plutôt qu'abandon aux rêves de lendemains qui chanteraient l'amour d'Israël et la paix universelle, sur une musique douce jouée par un orchestre mixte israélo-palestinien placé sous la direction de Stéphane Hessel.

Les juifs n'ont jamais eu autant de raisons de lancer à leurs ennemis, comme Golda Meir naguère aux dirigeants palestiniens rêvant d'un "israélicide": "Je comprends bien que vous voulez nous rayer de la carte, seulement ne vous attendez pas à ce que nous vous aidions à atteindre ce but." Mieux vaut souffrir de n'être pas aimé que disparaître sous les applaudissements de ses ennemis. Il est dangereux de croire que la marche de l'Histoire récompense les postures morales et les démonstrations de vertu. Faut-il rappeler le mot de Renan, qui sonne comme un avertissement : "L'histoire est tout le contraire de la vertu récompensée" ? Le courage est sa propre récompense.

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Références de la 3ème Partie

 

·        Pour un inventaire des slogans de ce type, inscrits sur des banderoles ou des pancartes, voir, in Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire (Paris, Mille et une nuits, 2004), le cahier iconographique (non paginé) qui contient nombre de photos prises au cours de manifestations pro-palestiniennes/anti-israéliennes dans le monde entre 2000 et 2003. Pour de nombreux autres exemples, voir Id., La Nouvelle Propagande antijuive, op. cit.

·        Souad Merah se dit "fière" de son frère » (AFP), 10 novembre 2012.

·        Holger Knothe, Eine andere Welt ist möglich - ohne Antisemitismus ? Antisemitismus und Globalisierungskritik bei Attac, Bielefeld, Transcript Verlag, 2009.

 

© Pierre-André Taguieff et Huffington Post