Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme
Antisémitisme chrétien

Le primat de Pologne, «chrétiennement antisémite» (1936-1946)
01/02/2013

 

Marc-André Charguéraud est l'auteur d'une série de livres traitant de l'attitude des pays occidentaux envers les Juifs avant et pendant la Shoah. A partir de l'importante documentation qu'il a réunie, il a publié en avril 2012 le premier tome d'une série d'articles sous le titre « 50 idées reçues sur la Shoah ». Il y examine 50 situations auxquelles il apporte un nouvel éclairage. Le tome suivant sera publié en avril 2013. L'article qui suit est extrait de ce second tome. Pour la présentation de ces livres visitez son site.


Cet antisémitisme meurtrier a contribué à rendre la Pologne « Judenfrei ».

 

Nous sommes le 29 février 1936, Adolf Hitler est chancelier du Reich depuis trois ans. Ce jour-là, le cardinal August Hlond, primat de Pologne, dénonce, dans une lettre pastorale, le caractère satanique des Juifs.

« Il est vrai que les Juifs commettent des fraudes, pratiquent l'usure et la traite des blanches. Il est vrai que du point de vue religieux et éthique, l'influence à l'école de la jeunesse juive sur la jeunesse catholique est généralement satanique [...]. Il est vrai que les Juifs se battent contre l'Église catholique, qu'ils sont libres-penseurs et constituent l'avant-garde de l'athéisme, du bolchevisme et de l'activité révolutionnaire (1). »

Après avoir voué les Juifs aux gémonies, le cardinal tente de se démarquer des pratiques nazies :

« Je mets en garde contre les principes antijuifs fondamentaux et inconditionnels importés de l'étranger (du Reich) ».

Vous pouvez boycotter leurs magasins, vous devez refuser leurs publications antichrétiennes, mais

« il n'est pas permis de s'en prendre aux affaires juives, de détruire leurs marchandises, de casser leurs vitres ou de démolir leurs maisons (2). »

Hlond aurait dû ajouter qu'il condamnait aussi les pogroms meurtriers. La Pologne avait, sur ce plan, une grande longueur d'avance sur l'Allemagne avec des centaines de victimes juives entre 1935 et 1937 (3).

Le cardinal conclut : 

« Un problème juif existe et il existera tant que les Juifs resteront juifs ».

Traduisez : Tant qu'ils ne se seront pas convertis au catholicisme. Le prélat se réclame de la grande tradition romaine. La reconnaissance du Christ sauveur et le baptême rédempteur des Juifs sont la seule solution au « problème juif ». Pour Hitler, un juif converti, bien que de religion catholique, n'en reste pas moins de race juive. Les théologiens chrétiens ont sans relâche combattu cette position.

Le Primat de Pologne venait de stigmatiser violemment les Juifs. Comment s'étonner alors que la communauté catholique se soit déchaînée ? En 1936, un périodique jésuite prêche la ségrégation des nouvelles générations :

« On doit laisser les Juifs vivre, mais ils doivent être éliminés de la vie de la société chrétienne. Il est nécessaire de leur donner des écoles séparées [...] pour que nos enfants ne soient pas infectés par leur moralité douteuse. »

Une résolution allant dans ce sens est adoptée par le synode des évêques polonais (4).

Les prêches pendant les offices religieux, les propos murmurés dans le secret du confessionnal, les paroles prononcées au cours des retraites, les textes publiés dans la bonne presse, répercutent les messages antisémites de la hiérarchie catholique. La masse des fidèles les reçoit d'autant mieux que l'atmosphère qui les entoure est déjà chargée d'une aversion ancestrale pour tous les étrangers et pour les Juifs en particulier. C'est ce qu'exprime avec cynisme le directeur des nationalités au ministère de l'Intérieur, au début de 1936, lorsqu'une délégation de Juifs polonais se plaint des appels aux pogroms :

« Tout le monde est antisémite aujourd'hui en Pologne. Nous ne pouvons pas affecter un policier à chaque Juif et nous n'avons pas l'intention de pendre nos jeunes parce qu'ils sont antisémites (5). »

Dans l'enthousiasme sans retenue de l'adolescence, des jeunes passent les bornes fixées par Hlond et appellent à l'élimination pure et simple des Juifs de Pologne. A la fin de 1936, plusieurs milliers d'étudiants en pèlerinage au monastère de Czestochowa font solennellement le vœu de

« transformer la nation polonaise en un État purement catholique [...] et de n'avoir de cesse que le dernier Juif soit chassé de Pologne, mort ou vif (6). »

Plus de trois millions de ces Juifs vivent encore dans le pays !

Devant ce que l'on qualifierait aujourd'hui de « dérapages inacceptables », le Vatican n'aurait-il pas dû rappeler Hlond à l'ordre ? Certainement. Mais, à l'époque, l'attitude de Rome à l'égard des Juifs n'était pas très éloignée de celle des catholiques polonais. A l'exemple de l'encyclique Humani Generis Unitas, que fit préparer Pie XI avant de mourir en février 1939, et qui ne fut jamais publiée [*]. On y lit que

« l'Église n'est pas aveugle aux dangers spirituels auxquels les âmes sont exposées par le contact avec les Juifs [...] et elle n'ignore pas le besoin de protéger ses enfants contre la contagion spirituelle (7). »

Ce passage de l'encyclique amène le jésuite Johannes Nota à s'exclamer à propos de l'encyclique :

« Dieu soit loué que ce brouillon soit resté un brouillon ! (8). »

En septembre 1939, à la suite de l'occupation allemande, le cardinal Hlond se réfugie au Vatican. Après la guerre, il reprend ses fonctions à la tête de l'Église catholique polonaise. Entre temps, plus de 3 millions de Juifs polonais sont morts. 50 000 survivants reviennent des camps où ils ont été enfermés, ou des forêts où ils se sont cachés, décharnés et dépourvus de tout. Ils sont rejoints par plus de 250 000 coreligionnaires de retour d'Asie centrale russe, où les soviets les ont déportés en 1940-41. Ne pouvait-on pas les laisser vivre en paix ? « Nous avions échappé à mille périls et tout recommençait », explique un survivant juif (9).

La Pologne catholique ne change pas d'attitude à l'égard de ces « revenants ». Pour elle, ce sont des intrus dont il faut se débarrasser. L'antisémitisme meurtrier l'emporte, tant la société en est infectée. Il suffit de lire un article paru dès le 20 janvier 1942 dans The Nation, le journal des Démocrates Chrétiens, pour comprendre son enracinement :

« [...] La situation rend impossible d'accepter le retour des Juifs à leur position privilégiée sans exposer le pays à de graves soulèvements [...]. Nous devons annoncer ouvertement que non seulement nous refusons de restaurer les droits politiques et patrimoniaux des Juifs, mais que nous voulons qu'ils partent tous de notre pays. »

Et ce même parti démocrate chrétien d'insister en 1944 :

« Le problème juif doit être résolu par une émigration graduelle des Juifs qui, après la politique allemande d'extermination, sont encore en vie [...]. Le point de départ sera la confiscation par l'État des propriétés juives sans héritiers [...] (10) ».

Les pogroms se multiplient. Le plus violent a lieu à Kielce le 4 juillet 1946. Une foule déchaînée de plus de 5 000 personnes bat à mort 46 Juifs, une centaine sont gravement blessés. Les cadavres sont sauvagement mutilés (11). Trois jours seulement après les événements de Kielce, six Juifs qui se trouvent à bord d'un train allant de Varsovie à Bialystok sont assassinés. Près de Lublin, les terroristes tendent une embuscade à un train de voyageurs. Cinq soldats de l'armée rouge et trois passagers juifs sont exécutés. Le lendemain, ce sont quatorze Juifs qui subissent le même sort dans un train qui circule entre Katowice et Wroclaw (12). Aux centaines de victimes juives des années de l'avant-guerre succèdent les milliers de morts de l'après-guerre. De 1944 à 1947, 1 500 à 2 000 Juifs sont assassinés (13).

Loin de ramener ses fidèles à la raison, le cardinal Hlond justifie ces meurtres. Interrogé par des journalistes après le pogrom de Kielce, il explique que le peuple polonais est aigri parce que

« les Juifs occupent les postes les plus importants du gouvernement et ont introduit un régime qui était contraire aux intérêts de la majorité […]. Dans la lutte fatale qui se produit sur le front politique en Pologne il est regrettable que des Juifs aient à payer de leur vie ».

Un mois plus tôt il déclarait :

« Les Polonais ne tuent pas les Juifs en tant que Juifs, mais ils réagissent simplement au meurtre de la population chrétienne par un gouvernement communiste dirigé par des Juifs (14). »

Et pourtant, le seul ministre juif était Hilary Minc, ministre de l'Industrie et du Commerce.

En fait, Hlond est avant tout animé d'un antisémitisme virulent qu'il cache ici derrière des considérations politiques. Le Jewish Chronicle du 19 juillet 1946 ne s'y trompe pas, lorsqu'il écrit :

« Justifier les meurtres de Juifs sous prétexte que les Juifs sont au gouvernement équivaut à absoudre les meurtriers ».

Il faut être conscient que l'antisémitisme militant du peuple polonais, évêques en tête, a permis de parachever le massacre de trois millions de Juifs pour rendre la Pologne « Judenfrei » (libre de tout Juif), suivant la prophétie de Hitler. En multipliant les violences meurtrières, en rendant la vie économiquement et socialement impossible aux Juifs, cet antisémitisme les a forcés à fuir. Aujourd'hui, le pays ne compte pas plus de quelques milliers de Juifs sur les 300 000 qui ont survécu et espéraient pouvoir mener de nouveau une vie normale dans le pays de leur naissance (15).


----------------------


(1) GILBERT Martin, Atlas de la Shoah, Editions de l'Aube, Paris, 1992, p. 21.
HELLER Celia H, On the Edge of Destruction, Jews of Poland between the Two World Wars, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 113.

(2) Ibid.

(3) GUTMAN Ysrael, MENDELSOHN Ezra, REINHARZ Jehuda, SHMERUK Chone, The Jews of Poland Between two World Wars, University Press of New England, 1989, p. 105.

(4) HELLER, op. cit., p. 110.

(5) KORZEC Pawel, Juifs de Pologne, La Question juive pendant l'Entre-deux-Guerres, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, Paris, 1980, p. 248.

(6) MARCUS Joseph, Social and Political History of the Jews in Poland, 1919-1939, Mouton Publishers, New York, 1983, p. 356.

(7) ZUCCOTTI Susan, Under His Very Windows : The Vatican and the Holocaust in Italy, Yale University Press, Newhaven, 2000, p. 32.

(8) Ibid., p. 205.

(9) HILLEL Marc, Le massacre des survivants. En Pologne après l'Holocauste (1945-1947). Plon, 1985, p. 175.

(10) DOBROSZYCKI Lucjan, “The Jewish Community in Poland 1944-1947. A Discussion on Postwar Restitutions”, dans She'erit Hapletah 1944-1948. Rehabilitation and Political Struggle. Yisrael Gutman and Avrtal Saf, eds. Proceedings of the Sixth Yad Vashem International Historical Conference, Yad Vashem, Jerusalem, 1990), p. 4 et 5.

(11) STEINLAUF Michael, Poland, in WYMAN David, ed., The World Reacts to the Holocaust, The John Hopkins University Press, Baltimore – Londres, 1996, p. 112. BAUER Yehuda, From Diplomacy to Resistance : A History of Jewish Palestine, 1930-1945, The Jewish Publication Society of American, Philadelphia, 1970, p. 206.

(12) HILLEL, op. cit., p. 305.

(13) STEINLAUF, op. cit. p.112. MANKOWITZ Zeev W., Life between Memory and Hope. The Survivors of the Holocaust in Occupied German, Cambrige University Press, 2002, p. 18.

(14) HILLEL, op. cit., p. 317. HYMAN Abraham S., The Undefeated, Gefen Publishing House, Jerusalem - Hewlett NJ, 1993, p. 184.

(15) DELLAPERGOLA, World Jewish population 2002, dans American Jewish Yearbook, New York 2002.

----------------------


Note de Menahem Macina


[1] L'histoire et le texte de Humani Generis Unitas font l'objet de l'ouvrage de G. Passelecq et B. Suchecky, L'encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l'Église face à l'antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995.